« La Naissance de la tragédie » de Friedrich Nietzsche

Il paraît bien ardu de projeter quelques lignes en guise de « review » au sujet de la Naissance de la tragédie, tant son contenu, dense et divinatoire, divulgue les soubassements architectoniques d’une pensée nietzschéenne pas encore tout à fait à l’état d’ébullition. Pourtant,  il s’avère nécessaire de retourner cycliquement à ce premier opus – le premier publié – de Nietzsche, tant celui-ci fait office de mode d’emploi pour l’intégralité de son œuvre. Pour la peine, le style, encore empreint d’une emphase philologique, y est plus didactique et classique que dans les ouvrages qui suivront.

Le texte nietzschéen propose un décryptage du ballet ontologique entre Apollon et Dionysos, forces fondamentalement antithétiques mais usant du même langage musical. La musique, image de la Volonté, est à l’origine de cette entente cordiale et féconde débouchant sur l’avènement d’un art tragique. Apollon y apparaît comme principe civilisateur, comme « divinisation du principe d’individuation [nous montrant] combien tout le monde de la souffrance est nécessaire, pour que par lui l’individu soit poussé à la création (p. 61). »

Alors que Bouddha propulse le désenchanté dans un néant méditatif et que Jésus lui promet un salut prophylactique dans les arrières-mondes de l’espérance, Nietzsche présente Apollon comme celui qui redonne sens à l’absurdité tragique de l’Hellène : « par l’art, la vie le reconquiert. »

Mais bien plus qu’à la Naissance de la tragédie attique, Nietzsche s’intéresse d’encore plus près aux raisons de sa déchéance. Aussi, derrière un Euripide et son théâtre populaire, fondant son art sur la médiocrité bourgeoise, se cache avant tout Socrate, le décadent-type par qui périra l’œuvre d’art de la tragédie grecque. Socrate rationalise le mythe, et par conséquent, le tue.

La Naissance se présente également comme hommage passionné à Richard Wagner, l’anti-Socrate, lyriquement capable de ressusciter l’entente entre Apollon et Dionysos, et de faire renaître le mythe allemand, ce succédant dionysiaque à la tragédie attique. Wagner comme Homère teuton : « et si l’Allemand hésitant devait chercher autour de soi un guide, pour le ramener dans sa patrie depuis longtemps perdue, et dont il ne connaît plus qu’à peine les chemins et les sentiers, – qu’il écoute le joyeux appel de l’oiseau dionysiaque, qui voltige au-dessus de sa tête et veut lui montrer son chemin (p. 169) ».

Non sans rappeler les vitupérations nationalistes ultérieures du jeune Cioran dans « Transfiguration de la Roumanie », la teneur grandiloquente de certains propos trahit un jeune Nietzsche encore empli de l’espoir d’une germanité renaissante. On le verra plus méditerranéen par la suite.

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« Le cas Wagner » de Friedrich Nietzsche

Pamphlet présentant Wagner comme névrose et s’érigeant contre la consécration du comédien, témoin de l’entropie moderne: « Que le théâtre ne devienne pas l’art souverain. Que le comédien ne devienne pas corrupteur des purs. Que la musique ne devienne pas un art de mentir. »

Pour Nietzsche, Wagner et Victor Hugo signifient une seule et même chose : « que dans les cultures de décadence, et surtout là où la décision revient aux masses, l’authenticité devient superflue, néfaste, séparatrice. Seul le comédien suscite encore la grande exaltation. »

Abhorrant toute musique dont l’ambition consiste seulement à séduire les nerfs, Nietzsche encense Bizet, Händel, Rossini mais tacle sévèrement Liszt ou Brahms, sous-fifres wagnériens – « Brahms reste émouvant aussi longtemps qu’il se disperse en secret, ou bien qu’il pleure sur lui-même – c’est en cela qu’il est moderne »

Au fil des pages se dévoile une diatribe dépassant l’objet du pamphlet en tant que tel. Procédant par induction, c’est avant tout le moderne en Wagner que Nietzsche cloue au pilori. Aussi la lecture de ce brulot est à recommander ne serait-ce que pour l’épilogue, résumé définitoire implacable et concis de la modernité.

Un Nietzsche sans une once d’optimisme : « Tout va mal. Le délabrement est général. La maladie agit en profondeur. » Enfin presque : « en soi, la possibilité n’est pas exclue qu’il y ait encore quelque part en Europe les restes d’une espèce plus forte, d’hommes typiquement inactuels : et de là, on pourrait espérer aussi pour la musique l’avènement d’une beauté et d’une perfection tardives. »

En vérité, c’est en maquisard de la noble morale – morale des maîtres – que Nietzsche se pose, contre la morale chrétienne exsudant d’un Parsifal wagnérien: « Le chrétien veut en finir avec lui-même (…) – La noble morale, (…) à l’inverse, plonge ses racines dans une acceptation triomphante de soi-même, – (…) et elle a pareillement besoin de symboles et de pratiques sublimes, mais seulement « parce que le cœur déborde. Tout le bel art, tout le grand art se trouve là : leur nature commune est la gratitude. »

Lecture tantôt laborieuse, tantôt fortement cadencée où Nietzsche p(r)èche par esprit canaille. « Le cynique t’aura averti – cave canem… »