« L’Obsesseur » de Paul Verlaine

Après l’écueil de « Sagesses » où la poésie d’un Verlaine, à la réputation déjà bien chargée, se mettait au service de la foi et dès lors, ne respirait guère la sincérité, l’Obsesseur, au contenu acide et vaporeux, fait figure de virage à 180 degrés.

Dans ce recueil de textes aux relents parfois fantastiques, plusieurs thèmes centraux : l’absurde tragédie de l’être, la méchanceté gratuite, la mort.

Tel un satyre repus dans quelque bacchanale, Verlaine nous conte ces récits de déchéances où s’opère une transvaluation des valeurs débouchant sur un immoralisme perfide.

Histoires de souteneurs ou de neurasthéniques aux « mouvements crustacéens » (p. 84) rattrapant leur vie sur le tard, de sale petite fille, « gentiment sale, mais sale ! » (p. 44), de rencontres scellant le destin, de beautés sacrifiées, de faiblards entichés, d’envies. Des récits de bassesses frisant à quelques reprises les regrettées « Tales From the Crypt ». Des comptines acerbes pour piliers de comptoirs absinthés où l’on savourera un vocabulaire verlainien particulièrement truculent, le temps que le sucre fonde : « J’entends dans les petits soins dont elle avait câliné, dodiné ses insomnies, ses réveils, ses mauvaises humeurs et ses enfantgâtismes » (p. 66).

Le Satiricon léger et très 19ème d’un poète maudit du Parnasse décadent.

« Une nuit avec Paul Verlaine » de Sophus Claussen

Pèlerinage littéraire d’une jeune poète Danois au cœur du quartier latin, où Paul Verlaine fait loi. Témoignage succinct sous forme d’observation participante – « snapshot vitaliste » d’un poète ramolli, marginalisé et absinthisé, dont l’aura dépassait jadis les frontières.

Ayant d’ores et déjà socratisé les esprits d’une certaine plèbe estudiantine, Verlaine, « anarchiste spirituel » (p. 26), en double ménage avec d’ancienne prostituées, fait alors penser au dialecticien de l’agora, mi-anachorète christique, mi-satyre. Ses disciples Scandinaves l’évoquent en termes bibliques ; le dépeignant en Jean-le-Baptiste au « cœur pur », ayant tout sacrifié dans sa poursuite de l’idéal : « Verlaine donne l’impression d’un de ces brigands à qui l’Évangile promet l’accès du royaume des cieux » (p. 46).

Un Diogène aux ailes d’ange idéalisé par cet aède d’hyperborée, ravi d’assister au banquet de La Plume, et souhaitant « de tout cœur aux jeunes Danois d’en vivre la pareille dans notre pauvre pays congelé là-haut. » (p. 47).

« Mes prisons » de Paul Verlaine

Dans cette fresque geôlière, Verlaine se mue en chroniqueur de son propre quotidien d’infortune. Le néo-parnassien laisse place à l’aède hirsute et dissolu, bien plus rimbaldien que son éromène: « tôt assouvi, d’amour et de liberté (la bonne, qui est l’indépendance) et qui sait? De cet esprit, vraisemblable, d’aventure, qui trop débridé, m’aura jeté casse-cou d’un peu tous les genres! » (p. 10)

Une succession de séquences de captivité où la claustration donne lieu au tourbillon des humeurs: frustration, négation de soi, conversion et effervescence. La créativité du poète reste elle toujours indemne.

Un témoignage cocasse enrichissant entre autre, notre perception du personnage de Rimbaud; « je le signalais à Rimbaud qui se mit à rire, comme ça lui arrivait souvent, à la muette, en sourdine » (p. 20), où l’on s’amuse également à maintes reprises du sarcasme d’un Verlaine scrutant la Belgique et ses habitants: « Et c’était comique d’entendre, en français cet accent par trop belge que vous avait ce jeune, à peine sorti de quelque Louvain ou de quelque Gand ou de quelque université du cru » (p. 45)

Le récit de la conversion du poète dans la prison de Mons fait également sourire – une conversion de pacotille – à mille lieues des repentirs d’un Wilde à Reading. Verlaine relate d’une conversion de circonstance – un besoin inhérent de parler de soi; l’absolution divine comme amour substitutif palliant l’absence, édulcorant l’isolement.

Dans ces mémoires éhontées d’un « Don Quichotte, plus bête encore », d’un Diogène loser, s’exhibe le vaurien faible et tendre, attachant à souhait.