« Oscar Wilde ou l’amour qui n’ose dire son nom » de Maud de Belleroche

Tombé sur cette biographie datée (1987), éditée par Pierre-Marcel Favre, au gré des hasards numériques, je fus avant tout appâté par la promesse d’une préface de Roger Peyrefitte (à l’époque où une préface de Peyrefitte constituait encore une valeur ajoutée). Peyrefitte sur Wilde ! Prometteur. Néanmoins, hormis la mention d’un Matzneff mal orthographié (Matsneff), aucun bon mot d’exception qui viendrait in extremis compléter l’œuvre du vilipendaire prosateur.

Une biographie de Wilde traitée d’un angle éminemment subjectif avec, surtout, le tempérament de la baronne de Belleroche qui transparait; écrivaine qui – étant né trop tard – m’étais jusqu’ici inconnue. Femme d’un dignitaire de Vichy reconvertie après-guerre dans la littérature polissonne, la Baronne ne s’efface guère volontiers derrière l’objet de son étude, affichant son gout sûr pour les anecdotes psychobiographiques. Fidélité chronologique cependant, malgré ces parenthèses rétro-contemporaines (1987). Les séquences de vie seront agrémentées de citations plus ou moins inédites issues de lettres ou de témoignages discrets.

La baronne n’a rien d’une féministe. Se rêvant femme-dandy, elle prend volontiers parti pour un Wilde, tantôt moquant Constance, l’épouse transparente, tantôt ostentatoirement misogyne : « Les femmes sont un sexe décoratif, elles n’ont jamais rien à dire, mais elles le disent d’une façon charmante ». Baudelaire ne disait-il pas qu’aimer les femmes intelligentes est un plaisir de pédéraste ? Avec Belleroche, c’est aux femmes intelligentes de rendre la pareille. On la voit ainsi se délecter d’une proximité spirituelle avec d’autres uraniens sulfureux, se prenant pour  la réincarnation d’Ada Leverson, cette intime de Wilde qui répondait au surnom de Sphinx.

Une hagiographie de « Fag-Hag » mettant toutefois en avant les descriptions de Wilde par plusieurs jeunes ou moins jeunes proches du poète qui dévoileront les facettes humaines trop humaines du personnage :

 « Luxe , allumettes à bout doré, cheveux frisés, énormes bagues, mains blanches et grasses, pas « soigné », doigts pointus, cravate, foulard, canne Louis XV, grosse rose à la boutonnière, démarche féline, lourdes épaules, énorme douairière en écolier, rit en mettant sa main devant sa bouche, caressant son menton, regardant par-dessus son épaule, jovialité trop affectée mais vraie vitalité… efféminé mais la vitalité de vingt hommes. Magnétisme, autorité, plus profonde que sa réputation ou que son esprit, hypnotiseur » (P. 119).

Peu jalouse, elle dressera un portrait fidèles des amants terribles, Oscar à Bosie, correspondances à l’appui. Lord Alfred Douglas, initiateur de la chute et éromène incontournable à la fois. Dilemme : de la présence de sa muse dépend l’art du poète, de son absence dépend la concentration nécessaire à sa réalisation.

Mais c’est le procès qui tiendra une place centrale dans l’ouvrage de Belleroche (qu’elle marquera en commère de commentaires triviaux…). Sa thèse : un besoin d’autopunition chez Wilde. Une course à l’abime dirait Dominique Fernandez. La chute, avec panache, le bagne plutôt que l’exil.  Un Socrate victorien désirant la cigüe. Ne lui reproche-t-on pas – ici aussi – d’avoir socratisé la jeunesse ? La Baronne rapporte, outrée, l’attitude lâche de Zola, de Jules Renard, ou de Daudet à l’époque du procès. Ce dernier sollicité par Lord Alfred Douglas répondra : « Impossible, j’ai des fils » (P. 243).

Belleroche, sa « nième biographe, son amante posthume » (P. 319), comme elle s’autoproclame, non sans pathos, conclut que le destin de Wilde aura été de porter successivement trois masques : le dandy aux cheveux mi-long personnifiant l’ambigüité préraphaélite, C.3.3., le prisonnier de Redding auteur de De Profundis et Sébastien Melmoth, l’ascète malgré-lui, au corps brisé –  Wilde se comparera lui-même à Saint François d’Assise (au vœu de pauvreté contraint). Tel Verlaine, qui à l’hiver de sa vie, imbibé d’absinthe, devint la star du quartier Latin, Wilde, « incurably extravagant and reckless »  à l’heure du crépuscule « plastronnait encore pour les jeunes disciples anglais qui viennent en pèlerinage, sensibles à son aura maudite » (P. 369). Suicide éthylique, suicide en sursis. Suicide à l’irlandaise ?

« Le droit à la paresse » de Paul Lafargue

Beau-fils de Marx, adepte du suicide antique et décrit par Lénine comme « l’un des propagateurs les plus doué et les plus profonds du marxisme », Paul Lafargue nous livre dans ce classique un manifeste eudémoniste bien éloigné des hystéries ouvrières traditionnellement induite par l’auteur du Capital, qui se montrait d’ailleurs fort réservé à son égard: « ce sacré Lafargue m’ennuie avec son proudhonisme et il me laissera pas tranquille avant que je ne lui aie cassé sa tête de créole ».

Lafargue harangue la classe ouvrière, masochiste et naïve, réclamant du travail à tout va. Il épingle la bourgeoisie qui « affranchit les ouvriers du joug de l’Eglise pour mieux les soumettre au joug du travail » (p. 37) et décrit avec cynisme les réformes apportées par le protestantisme, « détrônant le ciel des saints pour abolir sur terre leur fêtes » (p. 38) – saints qui auparavant garantissaient 90 jours de repos au travailleur.

Un diagnostic intemporel de prime abord; Lafargue s’insurge contre les économistes de son temps éructant leur sinistre rengaine: « travaillons, travaillons pour accroître la richesse nationale (p. 54) ». Prônant – à juste titre – la journée de 3h, il appelle de ses vœux une société du spectacle, distrayant l’ouvrier « en régime de paresse » (p. 60) – médiocrité grégaire parmi d’autres.

Aussi, contemporain de Jules Verne, Lafargue pêche par apologie mécaniste – « la machine est le rédempteur de l’humanité (p. 70) ». Et malgré un détour salvateur par l’antiquité, citant Platon, Xénophon ou Ciréron – « quiconque donne son travail pour de l’argent se vend lui-même et se met au rang des esclaves » (p. 68) – il se livre en guise de conclusion à une diatribe vulgaire, suintante de ressentiment, envers puissants et possédants, propre aux « rats socialistes » de son espèce, clamerait Nietzsche…