« Manifeste Hédoniste » de Michel Onfray

À mille lieues d’un petit livre noir, produit marketing par essence, ce Manifeste offre un best-of éthéré (là ou la puissance d’exister était nettement plus feuillu) ; un condensé soft de la pensée du philosophe d’Argentan.

Onfray, pas à une contradiction près avec son archétype nietzschéen ne renie d’ailleurs pas le dessein d’une certaine pensée-système.

Dans un recueil où l’on apprend que le terme Métaphysique provient d’Andronicos de Rhodes, onzième successeur d’Aristote vers 60 avant JC ; où l’on constate les premiers germes d’une nouvelle religion à combattre : l’écologisme, un ratissage s’impose.

Le freudisme, dernière victime en date, n’échappe ainsi pas à la rétrospective. Onfray fait de Freud le Platon de la psychologie, le Saint-Paul de la psychanalyse. Moins scientifique que philosophe, Freud est selon ses propres dires, un Conquistador « autrement dit : un homme que la morale n’embarrasse pas quand il a décidé de parvenir à ses fins, en l’occurrence, sa correspondance en témoigne pendant des années : être riche et célèbre… » (p. 19). Get Rich, or die trying.

Face à la doctrine freudienne – « homophobe, phallocrate, misogyne, politiquement conservatrice, opposée à toute libération sexuelle, du côté des régimes autoritaires seuls capables de contenir les revendications pulsionnelles de la foule qu’il faut dompter » (p. 19) – bref, stéréotypiquement « de droite », Onfray propose une « contre-psychanalyse » : une psychanalyse non-freudienne, « de gauche »…

L’ennemi onfrayien numéro un reste néanmoins le christianisme – l’imprégnation chrétienne – que l’on retrouvera chez certains athées : « L’athée chrétien nie l’existence de Dieu, mais accepte toutes les conséquences éthiques de Dieu : il laisse de côté l’idole majuscule, mais sacrifie à toutes les idoles minuscules qui l’accompagnent – amour du prochain, pardon des péchés, irénisme de l’autre joue tendue, goût de la transcendance, préférence pour l’idéal ascétique, etc. » (p. 25). Là où un Finkielkraut dira que l’athéisme lui survient comme une évidence : Onfray percevra un discipline active – un stakhanovisme proche du plasticage nihiliste type « Saint-Pétersbourg » qui laisse tout de même quelque fois pantois.

Au passage, on rappellera que Nietzsche estimait lui-même dans son Gai Savoir que « la croyance à la vertu de l’incroyance, jusqu’au martyre pour cette dernière (…) cette violence, de prime abord, manifeste toujours le besoin d’une croyance, d’un appui, d’une assise, d’un soutien. »

Parmi les thèmes survolés, la question de l’Art – ici principalement traité sous l’angle du hypissîme Duchamp – prend une place centrale.  Duchamp, le Nietzsche de l’art, celui qui peint avec un Marteau. Duchamp, l’« anartiste décrètant une égale dignité de tous les supports possibles » (p. 29.), classé parmi les stirneriens, les nietzschéens qui proclamera « la mort du beau » à travers son premier ready-made. « La thèse de Duchamp ? C’est le regardeur qui fait le tableau » (p. 30). Nécessité d’une propédeutique des publics. Le démocratisme d’Onfray revient par la fenêtre. Quid de l’art qui prend aux tripes ? Quid d’une esthétique dionysiaque ?

Aussi – heureusement – conscient des dérives de l’art contemporain, Onfray propose de raréfier le conceptualisme et de renouer avec l’idéal révolutionnaire de Duchamp. « Notre époque paraît plus esthète et décadente qu’artistique. L’abus de concept détruit le concept et finit même par ruiner toute possibilité d’œuvre » estime-t-il (p. 32). On respire. Dans la charte onfrayienne proposée, il s’agit de « dépasser l’égotisme autiste et rompre avec la complaisance solipsiste de ceux qui mettent en scène la banalité »; d’« en finir avec la religion de l’objet trivial et refuser la transformation des objets de la société de consommation en fétiches de la religion esthétique » ; d’« abolir le règne du kitch qui triomphe comme art faussement populaire mais véritablement de mauvais goût » ; de « rompre avec la passion thanatophilique qui montre combien l’art contemporain reste prisonnier du schéma chrétien de la Crucifixion, de l’imitation du cadavre du Christ et de la passion pour le martyre » (nous y revoilà). Onfray, admirateur de Romano Parmeggiani, de Takashi Murakami ?

Du « Geste Kunique » (Sloterdijk)  à « l’agir-communicationnel » emprunté à Habermas, le ramassage référentiel pour la charte du bon goût postmoderne paraît sans fin. « Promouvoir un percept sublime en guise de constitution d’un Beau postmoderne immanent, ici et maintenant, accessible » (p. 35) – disparition de 2000 ans d’art platonicien – l’art souhaité par Onfray est un apollinisme égalitaire et populaire… Soit.

Philosophie bionique. Onfray,  accessoirement en guerre contre les soins palliatifs, proposera également une heuristique de l’audace en matière de bioéthique : « ne pas tabler sur la technophobie, la peur du pire, la menace de la catastrophe, le pessimisme de la modernité, mais défendre la technophilie, le désir du meilleur, la perspective du perfectionnement, l’optimisme de l’éthique hédoniste » (p. 45).

En politique, il s’indignera contre la « misère propre » et les « microfascismes décentralisés et rhizomiques, intersubjectifs et disséminés » (p. 50). Concevant le capitalisme comme l’idée d’une rareté indépassable, il tournera le dos à ses ex-acolytes du NPA tablant sur la possibilité d’un capitalisme libertaire.

Pour le philosophe, « si l’on refuse l’assujettissement, et que l’on est assez nombreux pour cela (leçon de l’association d’égoïstes de Stirner), alors le pouvoir s’effondre de lui-même, car il ne tient sa force que de notre faiblesse, il n’a de puissance que de notre soumission » (p. 52). C’est ici que l’affaire s’avère gênante : le « principe de Gulliver » proposé par Onfray, c.-à-d. « l’idée qu’un géant peut être entravé par des Lilliputiens si et seulement si le lien d’une seul de ces petites créatures se trouve associé à une multiplicité d’autres attaches » (p. 52) préfigure une politique de ressentiment : l’alliance des petits, faibles, contre les forts : conception en soi radicalement anti-nietzschéenne… Derrière cette politique de la transgression grégaire à petite échelle ? Rien.

Place aux invités : Hagiographie à la gloire de Zarathoustra-Onfray (dixit Jacques Gallo, p. 97). Éloge des  universités populaires. Le concept, attirant retraités bohèmes et bobos éco-responsables a le mérite d’exister : initiative gratuite, micro-résistance du savoir dans un enseignement passé par la moulinette consumériste.

L’évangile selon Michel, investit également le domaine du Slow Food, cette création planétaire de Carlo Petrini, « résistance à la mondialisation libérale (…) un genre de révolution proudhonienne » (p. 111). Contradictions toujours (avec les expériences bioniques – quasi-futuristes – prônées ça et là), là où l’on imagine Onfray davantage devant un repas frugal, ces lignes trahissent comme une ingénuité béate devant un pays de cocagne antédiluvien (avant le déluge mondialiste). Le parallèle entre érotisme et hédonisme gastronomique offre pourtant matière à réfléchir (là où, la cuisine familiale peut comporter une dimension maternante lié au souci de « nourrir », l’hédonisme gastronomique évoque un souci des plaisirs. On serait dès lors tenté de lier restauration et prostitution, voire de considérer les pique-niques comme une forme d’échangisme en plein-air…).

Aussi, dans les invités, on retiendra surtout deux portraits du graphomane normand. Le premier, dressé par Jean-Paul Enthoven, ne loupe pas Onfray : « Michel – qui se juche volontiers sur ses quartiers de pauvreté – me fait souvent penser aux aristocrates qui se juchent sur leurs quartiers de noblesse » (p. 131) ; « cet hédoniste vit comme un moine. Cet athée a le goût de l’absolu. Ce matérialiste argumenté croit à l’idéal. Ce non-freudien est souvent dupé par ses propres actes manqués. Ce nietzschéen est compatissant. Cet anti-platonicien chérit sa caverne. » (p. 132). Le dernier portait, par Guy Bedos, s’avèrera également touchant.

Cette somme onfrayienne dont la maquette léchée ne ressemble pas (ou si peu) au philosophe du terroir, est une biographie sous tutelle, parenthèse design dans un flux incessant de publications. Next. 

« Contre-histoire de la philosophie : Tome 6, Les radicalités existentielles » de Michel Onfray

Dans cette sixième croisade contre l’historiographie dominante, Onfray s’intéresse à Thoreau, Schopenhauer et Stirner ; trois penseurs ayant en commun leur solipsisme radical et leur absence de sens commun.

Onfray nous gratifie d’entrée d’une litanie sur Thoreau, philosophe écologiste technophobe, misanthrope en définitive assez détestable, qui « à la manière de Diogène, veut ensauvager son peuple (p. 96). » Fomentant l’idée d’une utopie communautaire pour in fine s’isoler, on n’éprouve aucune envie de rejoindre le penseur de Walden dans sa cabane au fond du jardin… Notons qu’il y a du Thoreau chez Onfray ; le repli amer, le « Recours aux forêts », la cristallisation d’une pensée autour d’une terre originelle (Argentan) – Heimat et humus constitutif: le terroir-terrier.

Onfray présente ensuite Schopenhauer comme un épicurien moderne, un penseur des lumières romantiques luttant contre l’obscurantisme de l’idéalisme allemand. Comparée à la psychagogie allègre d’un Matzneff dans son « Maîtres et complices », le Schopenhauer d’Onfray suppose un être aux afflictions héréditaires, un hypocondriaque allergique au bruit, aux vêtements démodés et indéfectiblement accompagné d’un caniche. Aussi, chez Onfray, l’on scrute en premier lieu les recoins de la médiocrité humaine, déterminant la genèse de toute pensée ultérieure.

Chez Schopenhauer, « le pessimisme de raison se double d’un optimisme de l’action » (p. 258). Un actionnisme encore davantage renforcé chez Stirner, dépeint, là encore, comme un raté de l’existence – homme de trop au sens tourguénievien, mais véritable contrepoison à Hegel.

Aussi, dans un siècle entré de plain-pied dans un capitalisme de philistins où – déjà – « tous meurent aujourd’hui de remettre leur vie au lendemain », les trois penseurs se rejoignent dans un même dégoût du travail. Tandis que Thoreau invite à la considération d’une anastrophe du précepte chrétien : « reposez -vous la semaine pour œuvrer le septième jour », Stirner pratique une éthique de flibustier incitant au vol.

Mais à eux trois, ils représentent surtout le dernier acte d’un cheminement « contre-historique » menant jusqu’à Nietzsche. L’acte de clôture d’une possession philologique, Onfray n’étant jamais sorti indemne de la lecture de Nietzsche ; envoûté, hanté par sa phraséologie. On le comprend.

« La sensibilité individualiste: Suivi de Anarchisme et individualisme » de Georges Palante

Dans ce plaidoyer virulent, Palante prend le parti d’opposer l’anarchisme, présenté comme idéalisme exaspéré et fou, à l’individualisme, qui selon lui se résume en un trait commun à Schopenhauer et à Stirner : un impitoyable réalisme. (p. 58.)

Au fil des pages, l’auteur torpille et ringardise l’anarchisme – ce dogmatisme social imbu d’humanisme et de moralisme – l’apparentant à une doctrine de grenouille de bénitier : « c’est au fond la morale chrétienne, abstraction faite de l’élément pessimiste que renferme cette dernière. » (p. 65). Doctrine de l’espérance, l’anarchisme, optimiste et idéaliste, suppose que les vertus nécessaires à l’harmonie sociale fleuriront d’elles-mêmes. Une doctrine grégaire qui ferait confiance à la tempérance des foules une fois la bête lâchée. Une doctrine caractérisée par une foi ; la foi en la science.

Palante ne disqualifie pas d’emblée l’anarchisme puisqu’il représenterait un premier moment de l’individualisme : le moment de l’action courageuse et confiante dans le succès (p. 50). À son second moment l’individualisme se convertit néanmoins en pessimisme social. L’auteur souligne ici qu’il s’agit d’un pessimisme de fait, pessimisme expérimental en quelque sorte, pessimisme a posteriori, « totalement différent du pessimisme théologique qui prononce a priori, au nom du Dogme, la condamnation de la nature humaine. » (p. 56)

Comme pessimisme social, la sensibilité individualiste représente une défiance raisonnée vis-à-vis de toute organisation sociale, les sensibilités chrétiennes, humanistes, solidaristes et démocratiques, ayant pour dessein d’effacer les distinctions entre les moi.

Palante prône dès lors un athéisme social fondé sur une désidéalisation foncière de la vie et de la société. Un combat qu’il distingue cependant comme perdu d’avance, la société finissant toujours par mater l’isolé.

Se référant tour à tour à Vigny, Stendhal, Amiel, Nietzsche, Barrès, ou Stirner, Palante, conçoit la sensibilité individualiste comme un « espagnolisme » du Moi ; « une façon de se dérober, une façon de fermer sa porte, de défendre son for intérieur ; c’est l’isolement hautain de l’individu dans la forteresse de son unicité ; c’est une sécession sentimentale et intellectuelle. » (p. 18.)

Or, comment subsister dans une société regardée comme un mal nécessaire sans dépérir ou tirer précocement sa révérence ? Palante répond à cette question en reprenant le projet « eudémonologique » de Schopenhauer consistant à rendre la vie aussi agréable et aussi heureuse que possible. L’auteur souligne là encore que la tactique de l’individualiste contre la société sera « infiniment plus complexe, plus délicate, plus riche, plus nuancée et plus variée que celle, grossière et brutale, de l’anarchisme. » (p. 74)

Une lecture autant impérieuse qu’impérative apportant une clarification définitoire essentielle…

« L’unique et sa propriété » de Max Stirner

Esquisse de post-Postface…

Souvent présenté à tort comme parangon classique du mouvement anarchiste, Stirner est avant tout un exterminateur d’enthousiasmes. Les passions rouges et noires laissent ici leur place à une prophylaxie solipsiste et raisonnée sous forme de douche froide.

L’Égoïste de Stirner est à lui-même son parti, sa patrie, son Être suprême, son Humanité. L’individu pratique la Raison d’Etat jurant tel Louis XIV, « l’État c’est moi ». S’érigeant ainsi contre toute effluence grégaire de cheptel révolté, contre la « Lumpengesellschaft », contre la société des gueux collectiviste (contre Proudhon), Stirner critique religieux, communistes, nationalistes, humanistes, socialistes et libéraux. Pour ces derniers il avise du rôle essentiel du Respect, symptomatique d’une peur devenue puissance intérieure à laquelle l’on ne peut se soustraire, à laquelle on adhère, à laquelle on croit.

Stirner s’applique également à déchristianiser l’Amour et harangue les humanistes : « Vous aimez l’Homme, c’est pourquoi vous faites souffrir l’homme individuel, l’égoïste : votre amour de l’homme est son tourment. »

La question de la propriété est abordée de manière précautionneuse, Stirner n’y voyant pas de solution simple : « personne, en général, ne s’indigne contre sa propre propriété, mais contre celle d’autrui. En réalité, ce n’est pas la propriété qu’on attaque, mais son aliénation ».

Clin d’œil Hobbesien lorsqu’il déclare ouverte la guerre de tous contre tous, préfigurant la volonté de puissance nietzschéenne par la volonté de propriété sur soi et les autres.

Lire et relire, ne serait-ce que la dernière partie de cette œuvre: « Ma jouissance personnelle », condensé de tout ce qu’il faut avoir à l’esprit pour ne plus croire en rien et enfin croire en soi…

Point final à cette propédeutique introspective : « C’est seulement lorsque je suis sûr de mon Moi et que je ne me cherche plus, c’est seulement alors que je suis vraiment ma propriété. » car si l’on se cherche c’est donc qu’on ne se possède pas encore. Stirner moque ici le romantisme comme espérance religieuse à échelle de l’individu. « Celui qui doit sacrifier sa vie, pour prolonger la vie, ne peut en jouir, et celui qui est à la recherche de la vie ne l’a pas et ne peut pas plus en jouir : tous deux sont pauvres « mais bienheureux sont les pauvres ».

Si l’on se possède enfin, on doit s’en satisfaire, mordre sur sa chique ou arborer un esprit de conquête – par volonté d’élargir les frontières de son Moi.

Notre boîte crânienne s’apparente à une maison hantée. Contre la peur perpétuelle des revenants, que l’on décore du nom de Respect, Stirner se fait chasseur de fantôme. Le fantôme c’est l’Idée, c’est l’Esprit. Nous sommes possédés, comme au moyen âge on était possédé du Malin. Boutons dès lors hors de nous-mêmes l’Esprit-Saint et tout autre résident ou squatteur parasitaire inconsciemment hébergé. Il s’avère que pour Stirner, l’idée ne jouit pas d’une existence antérieure au sujet pensant. Considérons-nous dès lors comme créateurs.