« Sauve qui peut… Chroniques acides d’un secouriste ambulancier » de Marc Lerchs

CVT_Sauve-qui-peut-chroniques-acides-dun-secourist_2180Malgré un titre sensationnaliste et une maquette (délibérément ?) trompeuse, l’ouvrage de Marc Lerchs [1] représente bien davantage que le simple souvenir de ses jeunes années d’urgentiste.

Une suite d’anecdotes sulfureuses (fortement liées au contexte des eighties) certes, mais au gré de situations burlesques, l’auteur à l’humanisme souvent borderline nous entraîne dans les tréfonds d’un milieu méconnu, appliquant un coup de projecteur peu flatteur sur les craquelures qui tapissent notre vernis de civilisation, et derrière lequel réapparaissent les individus dans leur vulnérabilité d’animal blessé.

Comme son auteur, l’ouvrage demeure globalement inclassable (ne serait-ce que par son style, parsemé d’imparfaits du subjonctif) ; entre récit introspectif et étude ethnologique de type ‘observation participante’, entre journalisme d’investigation et carnets de guerre. Candide chez les blessés.

Ayant le Kairos pour leitmotiv – le temps de l’occasion opportune – Marc Lerchs paraît enchanté à la perspective de pouvoir se trouver, à maintes reprises, en quelque lieu auquel personne d’autre n’aurait accès avec parfois, à défaut du geste qui sauve, le geste qui compte.

Ce faisant, Lerchs développera peu à peu ses talents de stratège, doté d’une sorte d’omniscience opérationnelle, là où d’autres ne perçoivent rien, et d’une intarissable envie d’apprendre : – « Je constatais (…) que plus une décision est injustifiable quant à son fond, plus il importe qu’elle soit parfaitement inattaquable dans sa forme… » (p. 264)

Des dialogues en aparté avec Jean-Paul II (!) au drame hobbesien du Heysel, véritable « guerre de tous contre tous » qui se déroula dans l’indifférence des supporters – « C’est bien triste, évidemment. Mais on s’en fout ! C’est quand même la Juve qui a gagné, et ça, c’est l’essentiel ! » (p. 345) – l’auteur épingle aussi bien les petits égoïsmes que les grandes lâchetés. Ainsi, relatant les émeutes que connurent les prisons de Saint-Gilles et de Forest en 1987, il s’indignera au passage de la réalité carcérale – « machine à fabriquer des crapules. » (p. 391) dans un chapitre particulièrement captivant.

Dans ces moments d’ultime détresse humaine, Marc Lerchs scrute les paysages cataclysmiques, note les détails avilissants et perçoit les signes d’une dégradation civilisationnelle avancée. Des « avant-postes du progrès » qu’il recense cliniquement : « Chacun dans la vie fait peut-être ce qu’il peut. Mais certains, hélas, ne peuvent pas grand-chose… » (p. 237)

Cette fresque pathétique prend l’aspect d’un tableau naturaliste entre clair-obscur et ténébrisme. L’auteur témoigne d’un misérabilisme humain, d’une petitesse jusque dans les derniers instants : « J’entrevis une salle de séjour d’apparence modeste, un téléviseur à l’ancienne plaqué de faux acajou et les deux jambes de la victime gisant sur un faux tapis d’Orient aux couleurs criardes. » (p. 148)

Parmi les caustiques mises en contexte, on signalera le truculent descriptif de l’habillement de fortune de l’habitacle de l’hélicoptère dédié à la visite du Saint-Père en Belgique, en 1985 :

« En un instant, ils eurent placé le faux tapis d’Orient aux couleurs criardes dans le Sea King, juste en face de la porte latérale droite de l’appareil, que le pape allait peut-être emprunter le lendemain pour monter dans l’aéronef. Dessus trônait désormais le fauteuil bistre, à la gauche duquel fut placée la table censée accueillir le dépôt de la mitre papale (…) La tenture fuchsia leur donna un peu plus de fil à retordre, car il n’y avait pas de point d’accroche fiable. Ils essayèrent un bon quart d’heure avec du double-face autocollant (…) Finalement, ils la fixèrent de manière apparente avec de la toile isolante blanche, et cela tint (…) « Saint Nicolas reçoit ses petits amis le six décembre entre 9 et 18h », me dis-je amusé, en imaginant le pape assis dans ce décor (…) » p. 292.

On découvre, au fil des séquences, une série de Machiavels en blouse blanche, d’immoralistes à stéthoscopes ayant pour habitude d’identifier les patients par leur pathologie ou par l’organe malade ; des personnages « humains trop humains », tantôt rabelaisiens, fidèles à la zwanze bruxelloise, tantôt abjects ou mesquins : « par une loi sociologique dont je n’ai pas encore percé le secret, il semblerait que la méchanceté et la bêtise des petits chefs augmente de manière proportionnelle à mesure que grandit le caractère bénévole de leur activité. » (p. 53)

L’auteur témoignera néanmoins d’une infinie tendresse pour la « grande famille » des gendarmes, policiers, pompiers, médecins, infirmiers, secouristes, militaires, logisticiens, fonctionnaires de planification d’urgence – « dont l’adrénaline et l’entraide constituent le dénominateur commun » (p. 275).

Se posera alors, tout au long des épisodes narrés, la question de l’engagement. « Un retraité du Chemin de fer (…), un petit garagiste indépendant (…), et un futur universitaire se retrouvaient en pleine nuit dans la campagne du Brabant wallon, animés par une même flamme : une certaine forme d’altruisme, mâtinée par le goût de l’action. » (p. 123)

En effet, mécontemporains dans une société pacifiée, Marc Lerchs et ses acolytes disposent avant tout d’un goût prononcé pour l’aventure : « cette heure-là, tu l’aimes parce qu’elle te fait sentir vivant et utile » (p. 125) notera un jeune sapeur-pompier volontaire durant l’une des nombreuses péripéties vécues par l’auteur, qui confirme :

 « Finalement, j’adorais être ambulancier. Entre les flics ripoux, ceux qui ne l’étaient pas, ambulanciers vulgaires et ceux qui l’étaient en peu moins, je me sentais comme un simple passant, curieux de tout. J’étais content d’être là et m’amusais secrètement de la connaissance des êtres humains qu’il pouvait procurer. » (p. 237)

 

Un philosophe parmi les brancardiers ?

Frôlant la catastrophe parfois de trop près, Marc Lerchs eut souvent l’occasion de tester sa nature avérée de trompe-la-mort. On s’interrogera par conséquent sur cette sérénité à toute épreuve, en mesurant les conséquences psychologiques du frottement précoce à cette misère humaine présente à moult reprises. Quel impact, en effet, aura pu avoir ce rapport inhérent à la mort, au ridicule de l’homme en lambeaux, au suicidé en bouillie et autres cadavres décapités ? Des expériences qui ne purent, on l’imagine, laisser indemne le plus jeune ambulancier de Belgique. À ce sujet, on se souviendra du jeune Nietzsche qui en 1870 participa en tant qu’infirmier dans l’armée saxonne aux sanglantes batailles d’Alsace-Moselle, comme l’écrit Yann Porte :

« Méditant son premier livre La Naissance de la tragédie. Tout en pensant les blessés dans l’église d’Ars-sur-Moselle, il élabore sa pensée, à la fois subversive et martiale mais qui ne fait jamais l’économie d’un tragique qu’il s’agit de vivre dans la joie dionysiaque [2] »

La comparaison n’est donc pas anodine, mais là où Nietzsche percevait la tragédie et l’héroïsme comme palliatifs nécessaires au nihilisme inéluctable, Marc Lerchs semble autant investir dans un récurrent sarcasme

 que dans une contemplation prolongée de l’absurde. Bien qu’enterrant définitivement tout humanisme béat, ce vécu aux contours tragiques aura très vite fait de transformer l’idéaliste secouriste en mélancolique enjoué.

On l’imagine dès lors sans trop de peine tour à tour reporter lors du Ragnarök, le crépuscule des dieux nordiques, ou correspondant à Rome en 476 ; narrant la fin d’un empire d’Occident moribond, voire chroniqueur mondain à Constantinople, quelques heures avant la prise de la ville par les troupes ottomanes. Marc Lerchs affectionne ces moments charnières où tout s’écroule – témoin égayé autant que lucide de l’apocalypse.

Mais l’ouvrage se voudra surtout le portrait d’une époque révolue où l’amateurisme se mêlait au panache, l’anticonformisme au sens pratique, l’urgence au flegme – et dans laquelle, tout en développant son regard d’entomologiste, Marc Lerchs se sera, répétons-le, beaucoup amusé.

 

[1] Marc Lerchs, Sauve qui peut… Chroniques acides d’un secouriste ambulancier, Paris : La Boîte de Pandore, 2014.

[2] Yann Porte, « Le siège de Metz en 1870. La guerre de Nietzsche comme expérience intérieure », Le Portique [En ligne], 21 | 2008, mis en ligne le 05 juin 2010, consulté le 02 août 2014. URL : http://leportique.revues.org/1883

 

« Le Manifeste Chap: Savoir-vivre révolutionnaire pour gentleman moderne » de Gustav Temple & Vic Darkwood

Ce manifeste se présente d’emblée comme une plaisanterie sérieuse. Teinté d’une ironie so british, l’ouvrage signé Gustav Temple & Vic Darkwood (2001), présenté par Olivier Frébourg dans cette édition française, perd environ la moitié de son charme de par sa transposition en français. Faisons l’impasse sur ce handicap majeur. La noblesse du combat demeure.

Frébourg avise dans sa préface : « comme tout vrai dandysme – ce mot si galvaudé par les magazines de mode –, le chapisme est une diététique, une ascèse qui exige d’y sacrifier ses journées et une lutte permanente contre un monde qui nivelle les comportements, les modes de pensée et les codes vestimentaires ». Un assaut ludiquement désorganisé contre la vulgocratie, qui se sait perdu d’avance. Cette « Haute Vulgocratie », comprend pop stars, gagnants du Lotto, capitaines d’industrie, magnats de la presse imbus d’eux-mêmes, qui, nous le savons, « utilisera ses notions dénaturées et mal digérées du savoir-vivre comme une arme pour repousser tous les prétendants hors de leur territoire de nouveau riches » (p. 42).

Frébourg ponctue à juste titre : « notre époque crève de son manque de drôlerie. Et l’humour est, dans nos sociétés du spectaculaire encadré, réglementé. Les médias de masse se chargent de cette fonction en tant que bras armé du pouvoir. Jamais peut-être l’humour, l’ironie n’auront été aussi subversifs qu’aujourd’hui. Le Chapisme est une cause joyeuse et désespérée ».

Cette « conjuration des Anarcho-Dandys », par-delà une posture éminemment politique, comprend une philosophie de la toilette, une condamnation du fitness, une apologie du tabac et des conseils de beauté pour retrouver le teint livide d’un Baudelaire : « Si Baudelaire avait été l’image même de la santé, joues colorées, corps fringuant et attitude joviale, il est douteux qu’on l’eût pris réellement au sérieux dans son rôle de poète. Au XIXe siècle, bohème rimait avec pâleur maladive, teint blafard du poète tuberculeux » (P. 70).

Le Manifeste propose par ailleurs bon nombre d’antipoisons décalés. Contre la pullulation des téléphones portables et le pourrissement holistique de toute intersubjectivité  :

« Au milieu d’une conversation, plongez la main dans la poche de votre veste et retirez-en un petit recueil de poésie, choisissez une page avec soin et mettez-vous à lire un vers ou deux dans un silence total. Puis replacez délicatement le livre dans votre poche et tournez-vous vers votre compagnon en lui lançant un : Excusez-moi. Vous disiez ? » Continuez d’exaspérer votre compagnon en sortant un carnet et en composant vous-même un ou deux vers, rajoutez-en encore une couche en léchant la mine de votre crayon, les yeux dans le vague » (P. 48).

Le Manifeste propose un idéal ; évoquant les figures prophétiques de Joris-Karl Huysmans ou du Comte de Montesquiou. Libre aux gentlemen mécontemporains d’en suivre certains préceptes pour réenchanter leur quotidien médiocratiquement terne.

« Contre la télévision et autres textes sur la politique et la société » de Pier Paolo Pasolini

Texte longtemps resté inédit, datant de 1966, écrit à la suite d’un des rares moments où Pasolini daigna se frotter au petit écran – pour raison de convalescence : « Puisqu’il y a un mois que je suis malade, assez gravement, il y a un mois que je suis à la maison : et donc un mois que tous les soirs – ne pouvant pas lire – je regarde la télévision. C’est infiniment pire et plus déradant que ce que la plus féroce imagination peut supposer » (P. 32). Un constat sans appel : « Tout ce qui apparaît, dans le petit écran et en amont du petit écran, toute la préparation et l’organisation de l’emballage protecteur de l’information – est vulgaire » (P. 40).

« Il y a, au tréfonds de la dite « télé », estime-t-il, quelque chose de semblable à l’esprit de l’Inquisition » (P. 29). La télévision comme machine à standardiser les indigents selon un prisme petit-bourgeois. S’en suit une contamination des foules, désormais atopiques, par « cette sorte de cruauté moralisatrice de facture protestante, issue principalement des films américains » (P. 21). Une mainstreamisation petite-bourgeoise, ensevelissant les pauvres d’avant l’Italie dans une mimésis de l’avoir et transformant des personnages tel Saint-François d’Assise en héros mièvre de téléfilm ; en « Saint à belle-âme morale ».

« Le bourgeois disons – le par un mot d’esprit – est un vampire, qui n’est pas en paix tant qu’il n’a pas mordu le cou de sa victime pour le pur plaisir, naturel et familier, de la voir devenir pâle, triste, laide, sans vie, tordue, corrompue, inquiète, culpabilisée, calculatrice, agressive, terrorisante, comme lui » (p. 62).

Dès lors, Pasolini charge cette génération de vampires que sont les « gamins » de 68 : « Comment cette haine se manifeste-t-elle aujourd’hui ? Elle se manifeste à travers l’acceptation des arguments démystificateurs des nouveaux jeunes (ceux de 68), et donc de leur mentalité, de leur moralisme, de leur violence… » ( p. 74). Aussi, Pasolini perçoit la télévision comme matrice d’un « quelconquisme » (qualunquismo) : une indifférence à la vie politique et sociale. Ce qualunquismo, qui fut un mouvement d’idées, au moment du fascisme en Italie, exalte l’uomo qualunque. Des qualunquistes, ces « moralistes du devoir d’être comme tout le monde », que Pasolini rangera dans sa « Divine Mimésis » dans le Vestibule de l’Enfer.

Pasolini adepte du dégagisme ? « J’ai la nostalgie des gens pauvres et vrais, qui se battaient pour renverser ce patron, mais sans vouloir pour autant prendre sa place ! Mais aujourd’hui, j’ai peur de ces nègres en révolte, tout compte fait semblables à leurs maîtres, aussi brigands qu’eux et qui veulent tout posséder, quel qu’en soit le prix. Cette sombre obstination tendant à une violence totale ne me permet plus de savoir d’où tu parles » (P. 98). Déracinements.Une complainte proche des râles de Firs, ce vieux laquais attaché à la Cerisaie, dans la pièce de Tchékov.

Pasolini n’hésite donc pas à briser un silence (« les autres écrivains ont peur de perdre des lecteurs et des petits privilèges »), pointant l’adoubement par l’image en rappelant que  la télévision sert beaucoup à vendre des livres et à rendre célèbre.

Dans un Berlusconisme faisant aujourd’hui système, ce passionné de révolte, cet indigné agissant (toujours seul), serait sans doute pris d’une crise d’épilepsie sans fin.

« Oscar Wilde ou l’amour qui n’ose dire son nom » de Maud de Belleroche

Tombé sur cette biographie datée (1987), éditée par Pierre-Marcel Favre, au gré des hasards numériques, je fus avant tout appâté par la promesse d’une préface de Roger Peyrefitte (à l’époque où une préface de Peyrefitte constituait encore une valeur ajoutée). Peyrefitte sur Wilde ! Prometteur. Néanmoins, hormis la mention d’un Matzneff mal orthographié (Matsneff), aucun bon mot d’exception qui viendrait in extremis compléter l’œuvre du vilipendaire prosateur.

Une biographie de Wilde traitée d’un angle éminemment subjectif avec, surtout, le tempérament de la baronne de Belleroche qui transparait; écrivaine qui – étant né trop tard – m’étais jusqu’ici inconnue. Femme d’un dignitaire de Vichy reconvertie après-guerre dans la littérature polissonne, la Baronne ne s’efface guère volontiers derrière l’objet de son étude, affichant son gout sûr pour les anecdotes psychobiographiques. Fidélité chronologique cependant, malgré ces parenthèses rétro-contemporaines (1987). Les séquences de vie seront agrémentées de citations plus ou moins inédites issues de lettres ou de témoignages discrets.

La baronne n’a rien d’une féministe. Se rêvant femme-dandy, elle prend volontiers parti pour un Wilde, tantôt moquant Constance, l’épouse transparente, tantôt ostentatoirement misogyne : « Les femmes sont un sexe décoratif, elles n’ont jamais rien à dire, mais elles le disent d’une façon charmante ». Baudelaire ne disait-il pas qu’aimer les femmes intelligentes est un plaisir de pédéraste ? Avec Belleroche, c’est aux femmes intelligentes de rendre la pareille. On la voit ainsi se délecter d’une proximité spirituelle avec d’autres uraniens sulfureux, se prenant pour  la réincarnation d’Ada Leverson, cette intime de Wilde qui répondait au surnom de Sphinx.

Une hagiographie de « Fag-Hag » mettant toutefois en avant les descriptions de Wilde par plusieurs jeunes ou moins jeunes proches du poète qui dévoileront les facettes humaines trop humaines du personnage :

 « Luxe , allumettes à bout doré, cheveux frisés, énormes bagues, mains blanches et grasses, pas « soigné », doigts pointus, cravate, foulard, canne Louis XV, grosse rose à la boutonnière, démarche féline, lourdes épaules, énorme douairière en écolier, rit en mettant sa main devant sa bouche, caressant son menton, regardant par-dessus son épaule, jovialité trop affectée mais vraie vitalité… efféminé mais la vitalité de vingt hommes. Magnétisme, autorité, plus profonde que sa réputation ou que son esprit, hypnotiseur » (P. 119).

Peu jalouse, elle dressera un portrait fidèles des amants terribles, Oscar à Bosie, correspondances à l’appui. Lord Alfred Douglas, initiateur de la chute et éromène incontournable à la fois. Dilemme : de la présence de sa muse dépend l’art du poète, de son absence dépend la concentration nécessaire à sa réalisation.

Mais c’est le procès qui tiendra une place centrale dans l’ouvrage de Belleroche (qu’elle marquera en commère de commentaires triviaux…). Sa thèse : un besoin d’autopunition chez Wilde. Une course à l’abime dirait Dominique Fernandez. La chute, avec panache, le bagne plutôt que l’exil.  Un Socrate victorien désirant la cigüe. Ne lui reproche-t-on pas – ici aussi – d’avoir socratisé la jeunesse ? La Baronne rapporte, outrée, l’attitude lâche de Zola, de Jules Renard, ou de Daudet à l’époque du procès. Ce dernier sollicité par Lord Alfred Douglas répondra : « Impossible, j’ai des fils » (P. 243).

Belleroche, sa « nième biographe, son amante posthume » (P. 319), comme elle s’autoproclame, non sans pathos, conclut que le destin de Wilde aura été de porter successivement trois masques : le dandy aux cheveux mi-long personnifiant l’ambigüité préraphaélite, C.3.3., le prisonnier de Redding auteur de De Profundis et Sébastien Melmoth, l’ascète malgré-lui, au corps brisé –  Wilde se comparera lui-même à Saint François d’Assise (au vœu de pauvreté contraint). Tel Verlaine, qui à l’hiver de sa vie, imbibé d’absinthe, devint la star du quartier Latin, Wilde, « incurably extravagant and reckless »  à l’heure du crépuscule « plastronnait encore pour les jeunes disciples anglais qui viennent en pèlerinage, sensibles à son aura maudite » (P. 369). Suicide éthylique, suicide en sursis. Suicide à l’irlandaise ?

« Cioran: Éjaculations mystiques » de Stéphane Barsacq

Une forme de contamination sémantique transparaît dès le départ dans cet écrit biographique de Stéphane Barsacq, dont la plume fera honneur aux divagations contrôlées de Cioran.

L’auteur revient tout d’abord sur la jeunesse crépusculaire du natif de Răşinari, petit village matriciel dans les environs d’Hermannstadt (aujourd’hui Sibiu), cette ville de l’ancienne Transylvanie saxonne, dont l’appellation teutonne disparut avec l’évaporation de l’Empire Austro-Hongrois. Première chute : un déménagement vers la ville perçu comme déracinement liminaire. À Sibiu, Cioran se frotte à deux écoles : les bibliothèques et les bordels –  à croire, indique Barsacq, que les sages olympiens ne se renouvellent que par la chaire fraîche (p. 56). En Roumanie, cette enfant bâtarde de la Grande Guerre, Cioran ira de compromissions en compromissions, jusqu’à l’exil (de soi); une course à l’abîme transcrite dans Transfiguration de la Roumanie.

Dans ses rapports conflictuels avec Dieu, se dessine un autre acte manqué. Cioran lui-même indiquait que « l’histoire de l’homme et de Dieu est l’histoire d’une déception réciproque ». Fils de religieux comme Baudelaire ou Nietzsche, Cioran, qui parlait de « la douce médiocrité des évangiles », a fini par diviniser le néant – ontologiquement affecté par Dieu, cette « maladie dont on se croit guéri parce que plus personne n’en meurt ».

La sortie de Précis de décomposition (1949), en français, se présente comme un livre de rupture ; l’histoire d’une résurrection, d’un repentir par le choix d’un idiome étranger. « Cioran, qui n’écrivait pour personne, à choisi d’écrire avec les tours d’un seigneur de l’Ancien Régime (…) Pour un exilé roumain, souligne Barsacq, c’est une provocation à tous égards » (p. 94). « On habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre » disait Cioran. Le Français comme terre de repentance.

Barsacq ayant vraisemblablement côtoyé Cioran dans ses dernières années, revient également sur sa fin pathétique – une mort sous forme d’expiation, voire d’une clôture ironique. « Ainsi Cioran terminait-il dans un silence égaré » (p. 97), comme Nietzsche et Baudelaire avant lui.

Bel et riche exercice de style, cet ouvrage dont le titre bien choisi transpire à lui-seul l’ascendance cioranesque, se clôt telle une hagiographie. Éloge d’un èthos symptomatique : l’ironie du désespoir. « Quand on a compris le sens du mot deşertăciune – vanité de toute chose – rien ici-bas ne peut vous combler »  estimait Cioran. Aussi, Barsacq nous rappelle ici avec justesse que ceux qui liront Cioran avec gravité auront raté l’essentiel.

« Douce et autres textes » de Pier Paolo Pasolini

Ce recueil de récits de jeunesse empreint d’une intimité topographique, transporte le lecteur dans ce terroir frioulan, si cher à Pasolini. Des « snapshots » existentiels empreints d’une certaine retenue, voire d’une contemplation sereine, tranchant avec les vociférations acerbes et autres flirts amoraux coutumiers de l’auteur. Des souvenirs nubiles s’exfoliant sous forme de saccades mnémoniques ; où la posture du martyrologue pasolinien, remontant à l’enfance, traduit une imitation – somatique – de Jésus Christ : « Je me retrouvai cloué, le corps entièrement nu. Tout en haut, dominant les têtes des spectateurs – abîmés dans la vénération, les yeux fixés sur moi (P. 22) ».

Une introspection, en somme, où grâce au cocon frioulan, Pasolini se dévoile : « Si mon éternelle adolescence est une maladie, c’est, en vérité, une maladie des plus heureuses. Son côté odieux est son envers, c’est-à-dire ma vieillesse simultanée. En d’autres termes, il faut bien que je paie l’avidité avec laquelle, en qualité d’adolescent, je dévore les heures consacrées à mon existence (P. 42) ».

Deux récits principaux composent cet ouvrage. Dans « Douce », récit autobiographique d’une séduction proactive, Pasolini se livre à un exercice d’altruisme psychologique. L’auteur-narrateur, endosse tout à tour son propre rôle et celui de « Douce », garçon traqué par le jeune Pasolini, un soir de bal. L’idéal – grec – greffé sur cet être, se mue en déception, où quand, sur un visage semi-rêvé la veille, l’obscurité onirique laisse place à la lumière du réel.

Dans « Romans », psychobiographie décalée, Pasolini surgit sous le masque de nombreux personnages : Don Paolo, curé fraichement débarqué, consumé par une passion coupable ; Renato, jeune communiste à la spiritualité vraie et Aspreno, jeune aristocrate cynique mais sensible à la bonté du peuple – différentes facettes d’une personnalité complexe qui s’entrecroisent dans cette chorégraphie narrative.

Pour l’anecdote, dans cet ode au pays Ladin, Pasolini témoigne d’une curieuse fascination pour la couleur turquoise, revenant au fil des textes (« je me sentais défaillir, face à un ciel turquoise et immense (P. 22) » ; « il fuyait sous les montagnes turquoise (P. 89), « parmi eux, on voyait Cesare, (…), dans sa blouse turquoise (P. 103) », « ses yeux, d’un bleu turquoise vitreux, brillaient d’agacement ou d’ironie (P. 191), « Eligio les attendait au comptoir, le visage illuminé par le sourire turquoise de ses yeux, rude et enfantin (P. 196) »).

« Isaïe réjouis-toi » de Gabriel Matzneff

Roman introspectif d’une abdication amoureuse, d’une cruelle imposture autour d’un triangle, jamais équilatéral.

Nil Kolytcheff, écrivain et avatar Matznevien par excellence, pour qui l’expression « fonder un foyer » semblait jadis bouffone – « la respectabilité épicière dans toute son horreur » – cette débâcle du couple, il l’augurait par essence.

Solitaire et adepte de l’intersubjectivité affranchie, Nil se résout pourtant à marier Véronique ; à s’acoquiner d’une coquille qu’il estima toujours vide de sens : « Devenir un, d’accord, mais en n’oubliant pas que, par-delà tout ce baratin sublime, nous restons deux. »

Anthony, garçon de 16 ans, entre dans leur vie. Le triangle du désir s’installe. Un Tadzio qu’il faudrait partager. Survient la certitude du pire.

Être mis en parenthèse, au frigo, le temps d’une aventure. S’acquitter de son rôle de Pygmalion en subissant la trahison de l’être aimé, (conjugué au passé) – « Véro ses mensonges minuscules ».

Un récit enluminé de part en part du rite Orthodoxe ; cette éternelle béquille métaphysique, cultuelle et culturelle, structurant l’épopée Matznevienne.