« Contre la télévision et autres textes sur la politique et la société » de Pier Paolo Pasolini

Texte longtemps resté inédit, datant de 1966, écrit à la suite d’un des rares moments où Pasolini daigna se frotter au petit écran – pour raison de convalescence : « Puisqu’il y a un mois que je suis malade, assez gravement, il y a un mois que je suis à la maison : et donc un mois que tous les soirs – ne pouvant pas lire – je regarde la télévision. C’est infiniment pire et plus déradant que ce que la plus féroce imagination peut supposer » (P. 32). Un constat sans appel : « Tout ce qui apparaît, dans le petit écran et en amont du petit écran, toute la préparation et l’organisation de l’emballage protecteur de l’information – est vulgaire » (P. 40).

« Il y a, au tréfonds de la dite « télé », estime-t-il, quelque chose de semblable à l’esprit de l’Inquisition » (P. 29). La télévision comme machine à standardiser les indigents selon un prisme petit-bourgeois. S’en suit une contamination des foules, désormais atopiques, par « cette sorte de cruauté moralisatrice de facture protestante, issue principalement des films américains » (P. 21). Une mainstreamisation petite-bourgeoise, ensevelissant les pauvres d’avant l’Italie dans une mimésis de l’avoir et transformant des personnages tel Saint-François d’Assise en héros mièvre de téléfilm ; en « Saint à belle-âme morale ».

« Le bourgeois disons – le par un mot d’esprit – est un vampire, qui n’est pas en paix tant qu’il n’a pas mordu le cou de sa victime pour le pur plaisir, naturel et familier, de la voir devenir pâle, triste, laide, sans vie, tordue, corrompue, inquiète, culpabilisée, calculatrice, agressive, terrorisante, comme lui » (p. 62).

Dès lors, Pasolini charge cette génération de vampires que sont les « gamins » de 68 : « Comment cette haine se manifeste-t-elle aujourd’hui ? Elle se manifeste à travers l’acceptation des arguments démystificateurs des nouveaux jeunes (ceux de 68), et donc de leur mentalité, de leur moralisme, de leur violence… » ( p. 74). Aussi, Pasolini perçoit la télévision comme matrice d’un « quelconquisme » (qualunquismo) : une indifférence à la vie politique et sociale. Ce qualunquismo, qui fut un mouvement d’idées, au moment du fascisme en Italie, exalte l’uomo qualunque. Des qualunquistes, ces « moralistes du devoir d’être comme tout le monde », que Pasolini rangera dans sa « Divine Mimésis » dans le Vestibule de l’Enfer.

Pasolini adepte du dégagisme ? « J’ai la nostalgie des gens pauvres et vrais, qui se battaient pour renverser ce patron, mais sans vouloir pour autant prendre sa place ! Mais aujourd’hui, j’ai peur de ces nègres en révolte, tout compte fait semblables à leurs maîtres, aussi brigands qu’eux et qui veulent tout posséder, quel qu’en soit le prix. Cette sombre obstination tendant à une violence totale ne me permet plus de savoir d’où tu parles » (P. 98). Déracinements.Une complainte proche des râles de Firs, ce vieux laquais attaché à la Cerisaie, dans la pièce de Tchékov.

Pasolini n’hésite donc pas à briser un silence (« les autres écrivains ont peur de perdre des lecteurs et des petits privilèges »), pointant l’adoubement par l’image en rappelant que  la télévision sert beaucoup à vendre des livres et à rendre célèbre.

Dans un Berlusconisme faisant aujourd’hui système, ce passionné de révolte, cet indigné agissant (toujours seul), serait sans doute pris d’une crise d’épilepsie sans fin.

« Lettres à un jeune poète » de Rainer Maria Rilke

Chronique d’une maïeutique épistolaire entre Rainer Maria Rilke et le jeune monsieur Kappus qui, sentant naître en lui les prémisses d’une vocation, avait fait part de ses premiers vers au poète autrichien. Répondant avec tact, Rilke installe rapidement le doute et interroge son jeune interlocuteur sur l’impérativité de la création, celle-ci correspond-telle à une nécessité de l’être ? « Recherchez au plus profond de vous-même la raison qui vous impose d’écrire ; examinez si elle étend ses racines au tréfonds de votre cœur, faites-vous-en l’aveu : serait-ce la mort pour vous s’il vous était interdit d’écrire ? (P. 8). » Au passage, Rilke prodigue quelques avertissements salutaires : « Si votre quotidien vous semble pauvre, ne l’accusez pas ; accusez-vous vous-même, dites-vous que vous n’êtes pas assez poète pour en évoquer les richesses (P. 9). » Une propédeutique light qui, loin du manuel pour mentor exalté, disperse néanmoins quelques conseils pour la vie : « cherchez la profondeur des choses : l’ironie n’y descend jamais (P. 14). »

Aussi, davantage qu’une contagion lyrique, les répliques rilkiennes expriment l’éloge d’un solipsisme permanent ; être seul pour mieux plonger en soi : « Seule est nécessaire la solitude : une grande solitude intérieure. Rentrer en soi-même et des heures durant, ne rencontrer personne – voilà ce à quoi on doit pouvoir parvenir. Être solitaire comme, enfant, on a été solitaire quand les adultes allaient et venaient, pris dans l’entrelac de choses qui leur paraissaient importantes et sérieuses parce que les grandes personnes avaient l’air si affairées et qu’on ne comprenait rien à leurs affaires (P. 36). »

Point d’émulation. Rilke, au penchant assurément hypocondriaque, se plaignant inlassablement de sa santé, se félicite in fine du choix de son Lucullus pour l’uniforme (et de l’abandon subséquent de son Pen Pal), lui-même renvoyé de l’École militaire en raison de son inaptitude physique. Certes loin des bras d’Orphée, Kappus se voit ainsi partiellement sauvé ; échappant aux égarements d’une sédentarité accablante et des dangers de l’amour, contre qui Rilke l’avait mis en garde : « Il est vrai, bien des êtres jeunes qui aiment mal, c’est-à-dire s’abandonnent tout simplement et renoncent à leur solitude (ce sera toujours le sort de la moyenne) se sentent écrasés par une erreur et ils veulent, à leur manière bien à eux, rendre vivable et fécond l’état dans lequel ils sont tombés (P. 44) »

S’efface alors cette connexion chancelante qui s’était établie au fil des lettres – cette pédagogie froide, à mille lieues d’autres célèbres correspondances : les « cours à distance » Sénéquéens, les atermoiements coupables d’un Michel-Ange pour Tommaso ou les premiers échanges entre Verlaine et Rimbaud encore centré sur la poésie, pour n’en citer que quelques uns. Espacées sur cinq ans, les épitres rilkiennes à la politesse glaçante n’ont quant à elles guère contribué à séduire la timide muse qui soufflait à l’oreille de Kappus dans sa prime jeunesse.

« Le miel et l’absinthe » de André Comte-Sponville

Dans cet ouvrage au titre alléchant, André Comte-Sponville, s’efface pour mieux narrer l’intime lien reliant à quelques siècles près, Épicure, davantage sage que philosophe, à son humble disciple Lucrèce, moins philosophe que poète. Lucrèce, s’y voit dépeint à la fois comme une espèce de présocratique tardif, surgissant plus de trois siècles après Socrate, et comme héros des Lumières avec dix-huit siècles d’avance, mettant sa poésie au service d’une philosophie qu’il aborde non pas comme producteur, mais bien comme consommateur.

Revenant assez (trop) longuement sur le matérialisme émergentiste – matérialisme de l’aléatoire – de Lucrèce: « vie et pensée n’existent que de façon seconde et déterminée (par la matière) mais existent bel et bien (p. 147) », Comte-Sponville prouve que, bien que disciple d’un épicurisme antérieur, l’auteur du De rerum natura, s’émancipe – fidèlement – sur bon nombre de sujets de son maître grec.

Alors qu’Épicure est tout le contraire d’un libertin ; « estimons-nous heureux, disait-il à propos des relations sexuelles, si nous nous en tirons sans dommage! (p. 117) », la propédeutique amoureuse lucrétienne suggère une allitération poétique, opposant la passion impure (toujours mêlée d’angoisse et de possessivité) au pur plaisir (pura voluptas) (p. 120) – sorte d’apologie raisonnée de la liberté sexuelle, raillant avec ironie les atermoiements induits par Éros.

Mais c’est au principe religieux, que Lucrèce, soumet une salve particulièrement meurtrière, là où Epicure restait indifférent, ménageant les Dieux dans leur intermonde. Adepte de la déconstruction, 19 siècles avant Derrida, il n’existe pas d’auteur dans toute l’Antiquité, nous dit Comte-Sponville, qui ait cette vivacité antireligieuse, cette rage, cette radicalité (p. 54). Pourquoi la religion ? La réponse de Lucrèce tient en trois points : à cause de l’imagination, de l’ignorance et de la peur. Pour Lucrèce, il s’agit dès lors de désenchanter le monde, convoquant, contre la religion, la piété, cette faculté de « pouvoir tout regarder d’un esprit pacifié » (p. 222-3).

C’est là où, dans ses promenades lucrétiennes, Comte-Sponville resurgit. Nous offrant volontaires quelques clés de lecture, il présente Lucrèce comme un penseur tragique – ce qu’Épicure n’était pas – dérélictueux et conscient tel Cioran de « l’inconvénient d’être né » ; le fait d’être jeté, rejeté, vomi dans le monde.

« Les Nourritures Terrestres » de André Gide

Les nourritures terrestres ou le manifeste d’un vouloir-vivre amoureux ; catéchisme singulier et sensualiste avec l’Amour en point de mire – un amour perçu comme projection du désir permanent.

Prosélyte d’un divin immanent, tel un Sénèque hédoniste, Gide pratique l’échange épistolaire avec son propre Lucilius ; Nathanaël, disciple conceptuel et apprenti-jouisseur : « Nathanaël, je veux enflammer tes lèvres d’une soif nouvelle, et puis approcher d’elles des coupes pleines de fraîcheur. J’ai bu ; je sais les sources où les lèvres se désaltèrent » (p. 112).

Au bout d’une vingtaine de pages, à coup de flash-backs vitalistes, on se laisse finalement prendre dans la succession des parenthèses épicuriennes. Dans une conception divine proche d’un Spinoza, Gide dresse un tableau dionysiaque empreint de volupté; une contemplation quasi-animiste où « Dieu » se niche dans la pierre comme dans le suc d’une orange – Gide au pays des plaisirs simples, et donc essentiels.

Une propédeutique du désespoir débouchant sur une philosophie du non-regret, par un Gide en repentance : « Si je regrette aujourd’hui quelque chose, c’est d’avoir laissé sans y mordre, se gâter, s’éloigner de moi bien des fruits, des fruits que tu m’as présenté, Dieu d’amour qui nous alimentes » (p. 125).

Les Nouvelles nourritures, publication post-hoc, proposent une série de rencontres fortuites et parfois absurdes. Exercice de déculpabilisation et d’émancipation face aux pesanteurs de l’âme, le regret « temporis acti » s’y voit une nouvelle fois épinglé – l’introspection passéiste également : « Connais-toi toi-même. Maxime aussi pernicieuse que laide. Quiconque s’observe arrête son développement. La chenille qui chercherait à « bien se connaître » ne deviendrait jamais papillon » (p. 223). Moins sensuelles, ces Nouvelles nourritures s’avèrent bien plus engagées, voire politiques : celui que Gide appelait, suavement, Nathanaël, se prénomme désormais camarade.

« Le journal d’un homme de trop » de Yvan Tourgueniev

Récit d’agonie entamé par Tchoulkatourine deux semaines avant sa mort; symphonie pathétique d’un mal-être au monde, conviction d’une existence surnuméraire – non dénuée d’une certaine sagesse – se traduisant par une adhésion résignée à la futilité d’exister. « Mon apparition n’était visiblement par prévue par la nature, et, en conséquence, elle m’a traité comme un hôte inattendu et importun. […] Pendant toute la durée de ma vie, j’ai constamment trouvé ma place occupée, peut être parce que je cherchais cette place là où je n’aurais pas dû le faire. » (p. 17)

Constat accablant d’un individu sur son lit de mort, ayant avant tout souffert d’être « l’homme de trop » en amour. « Quiconque s’est trouvé être le témoin d’un pareil entraînement a vécu des moments bien amers, s’il aimait lui-même sans être aimé » (p. 43).

Pathos acerbe et souvent cocasse d’un être ne jouant aucun rôle dans la partition se déroulant devant lui. Cynisme dans l’écriture, portraits cruels de femmes : « la vieille Madame Ojoguine ne savait que gonfler ses plumes comme une pauvre poule effarée en voyant la pâleur de sa pauvre petite enfant » (p. 73) où l’on perçoit également, chez Tourguéniev, quelques tiraillements autobiographiques, telle cette délivrance que constitua la mort de sa mère.

Nihiliste malgré lui, Tchoulkatourine dépose amèrement sa plume face à une mort qui, pour une fois, fait sens : « en rentrant dans le néant, je cesse d’être de trop » (p. 82).

« L’Immoraliste » de André Gide

Récit d’un chassé-croisé vers le sud, celui d’une renaissance moniste où Michel, protagoniste transfiguré opère sa mue, laissant barbe et confort derrière lui tel une peau de serpent surannée. Apologue d’un élan vitaliste après la maladie l’ayant mené au bord du précipice.

Michel, historien exhumant jadis les héros archaïques, tourne résolument le dos aux témoins du passés : « le souvenir est une invention de malheur » (P. 172.). À la vitalité ancestrale d’Athalaric, il préfère désormais celle des jeunes maghrébins, hic et nunc.

Ainsi, une fois la vigueur retrouvée, Michel se fait chercheur de témoins du vivant. En quête de lumière, de peaux dorées – la sienne gorgée de soleil, sensation nouvelle, et celle de garçons rencontrés au gré des voyages –, il laisse derrière lui, peu à peu, les ennemis de la grande santé.

Aussi l’intromission dans le règne des vivants, s’avère corrosive et la rencontre avec Ménalque, alter-ego décrié, annonce la rupture solipsiste : « on a peur de se trouver seul ; et l’on ne se trouve pas du tout. » (P. 117.) Marceline, sa femme, subit dès lors l’empiétement d’un égo balayant toute chétivité. Jadis thaumaturge, n’ayant pu donner la vie, elle se désinscrit peu à peu du schéma nouveau.

L’immoraliste est un plaidoyer égotiste pour un enfantement de soi-même. La marche victorieuse d’une jouvence regagnée où trépassent les faibles.

Célébration somatique et longue transhumance vers l’irraison, la progression délivrant l’un se mue en déambulation suppliciaire pour l’autre.

« Ramon » de Dominique Fernandez

L’éclectisme étant de mise chez Fernandez, des voix claires à l’introspection familiale il n’y a qu’un pas. Aussi, dans cette biographie colossalement fouillée, Fernandez dresse un portrait rigoureux de son géniteur Ramon. Tentative d’exhumation et de réhabilitation.

Or, en quoi nous intéresse la vie de Ramon Fernandez ?

D’une part, par la redécouverte d’une figure charnière – le « missing link » entre d’éminentes chapelles littéraires du passé. Coup de projecteur sur un individu que l’on aurait greffé par quelque procédé technique, tel un Forrest Gump, sur les photos d’époques. Étalant le catalogue des rencontres du père – véritable « mindmapping » topographique et patronymique – on entrecroise ainsi Proust, Mauriac, Drieu La Rochelle, Paulhan, Gide, Malraux ou Lou Salomé.

Ensuite, par le mystère d’une conversion – irrationnelle de prime abord – qui occupe et bouleverse Fernandez ; celle d’un homme, « athlète de la pensée », « lucide et bon serviteur de l’esprit » se laissant peu à peu « encadrer », « subordonner » et asservir par des négateurs absolus de l’esprit. Tel est l’énigme défoliée dans ce livre.

Souvent clairvoyant : « l’homme moderne croit offrir ses idées à la société : il n’a que les idées que la société lui offre. » (p. 571) RF est pourtant le premier à quémander sa pitance axiologique. Aussi, à travers la figure de RF, on discerne une sorte de poulet sans tête, qui par réflexe nerveux oscillerait aléatoirement entre les idéaux.

RF opte d’abord pour le « le camp des porte-monnaie vides », la SFIO, disposant d’un avis tranché autant sur sur le libéralisme : « Être libre, c’est connaître les forces qui nous gouvernent. Être libéral, c’est être esclave sans en avoir l’air. » (p. 571) que sur le socialisme : « un intellectuel est socialiste par prétention, par snobisme, par l’attrait qu’exerce sur lui cette grand foule mystérieuse qu’il ne connaît pas. » (p. 542). La greffe à gauche n’ayant pas pris, il atterri finalement au PPF, aux côtés de Doriot.

Alors que l’instabilité crasse d’un RF, « prêt, en somme, à la première sottise. » (p. 507) coïncide avant tout avec celle d’une époque, l’histoire du père laisse place à l’apologie du paria – grand thème chez Fernandez. Les pièces à conviction allant dans ce sens ne manquent point à l’appel; RF se fourvoyant jusqu’à la quasi ignominie. On retrouve donc ici la dégringolade annoncée – cette volonté indicible d’un être de se perdre complètement n’ayant pu suffisamment se trouver – Posture, imposture, déconfiture.

S’étonnant de la transmutation masochiste de son père, Fernandez ne fait pourtant que développer à chaque fois le même schéma, gratifiant de coups de bêche les cimetières des honteux de l’histoire. Néanmoins, après les avatars tragiques tels Caravage, Jean Gaston de Médicis, Tchaïkovski ou Pasolini, on découvre avec Ramon, l’archétype originel.

On rappellera simplement l’entrée de Fernandez à l’Académie Française qui, tenant fermement son pommeau d’épée agrémenté d’un Ganymède incrusté, déclarait que cette dernière ne se ferait pas sans l’ombre de Ramon.