« Signor Giovanni » de Dominique Fernandez

Johan Joachim Winckelmann, archéologue et historien de l’art, précurseur du néoclassicisme allemand, énonciateur du principe général des chefs-d’œuvre de l’Antiquité (une noble simplicité et une calme grandeur). Soit. Assez pour les annales de l’histoire.

Winckelmann fut poignardé le 8 juin 1768. Un voile obscur recouvre le massacre de la chambre d’hôtel à Trieste. Son meurtrier, le brigand Francesco Arcangeli, fut condamné à la roue et écartelé sur une estrade dressée en face de l’Osteria Grande. Dans Signor Giovanni, Dominique Fernandez propose une contre-enquête basée sur les actes du procès d’Arcangeli, publiées en 1971. Pour quelle raison l’assassin a-t-il agit ? De quelle hérésie Winckelmann s’est-il rendu coupable à ses yeux ?

Anti-psychagogie (cérémonie religieuse jadis destinée à apaiser l’âmes des morts) voire exhumation honteuse – le psychobiographe-Académicien ré-ausculte l’âme du défunt dans un dialogue plaisant, savamment documenté.

Adepte des destins crépusculaires, pour Fernandez, l’aura de paria de Winckelmann ne fait aucun doute. Ce dernier portant en son nom même l’indice du trépas, la promesse de la chute : « comment traduire « Winckelmann », sinon par « l’homme de rebut ». » (p. 41)

Winckelmann chantre de l’art grec, cultivant les correspondances avec des jeunes hommes de vingt ans plus jeunes, apologue déguisé de l’amour socratique, célébrant l’androgynie et vouant un culte aux statues d’éphèbes, aurait succombé aux coups de couteau d’un rustre amant malintentionné. L’hypothèse émise par l’ouvrage est donc celle d’une mort pasolinienne.

« Entre Winckelmann et Signor Giovanni, deux faces d’un même caractère. Sublimation avec les jeunes patriciens ; pratiques ignobles dans la réalité. Sa première liaison qui ne soit pas platonique est une expérience de mortification et de souillure, et c’est pour celle qu’elle a lieu. » (p. 87)

Winckelmann aurait ainsi représenté un prototype d’hérétiques nés avec l’avènement de la bourgeoisie à la fin du XVIIIe siècle : « Pendant deux siècles ces hérétiques ont été condamnés à la double vie. Culte du beau, pratique du laid. Le Parthénon et les tasses. Bergers d’Arcadie et tapettes de gares. Ou encore, variante vénitienne : adorons en silence quelque éphèbe inaccessible, et laissons-nous mourir de choléra. » (p. 89)

Une grille de lecture s’appliquant, comme souvent avec Fernandez, à restituer leur sombre gloire aux parias et à dénicher les véritables motifs d’une si mystérieuse course à l’abîme.

« L’île atlantique » de Tony Duvert

Saint-Rémy, île bretonne. Saignées dans l’intimité des familles de maraîchers, d’ouvriers ou de petit-bourgeois. Le noyau familial comme enfer permanent, le sadisme maternel rongeant les corps des plus faibles.

Matrophobie –  la critique de la mère, tantôt cocon suave, tantôt matrice de douleurs voire utérus à picots, est au cœur de cet ouvrage. Ecartèlements. Entre mères douceâtres et marâtres digne d’une Vierge de Nuremberg, l’étouffement – littéral – guette les enfants. S’en suit l’évasion, l’explosion d’une sensualité égoïste, l’exutoire ; la meute de huns nubiles, de vandales prépubères aux saccages gratuits et aux vols en cabale – pulsions de vie et de mort indifférenciées.

Médiocrité des corps, détresse de la chair, de la tuyauterie humaine trop humaine. Haro sur l’appareil digestif du jeune Philippe, qui « refusait, dénonçait la cuisine des mégères et des cantines » (p. 20). Gastrautopsie. Duvert dissèque les mets familiaux avec tout le zèle d’un thanatopracteur – la nourriture en devient vulgaire, sale : « Mais le pire était la sauce : eau, farine, graisse, vinaigre, et les abominables petits boutons verdâtres à marbrures vert-de-gris qui s’appelaient les câpres » (p. 252).

Moins radicale que dans Paysage de fantaisie, la narration saccadée de Duvert plonge le lecteur dans l’infraquotidien enfantin ; phrases indomptées, tourbillon de mots et argot prépubère – les Raggazi de cette île de la côte atlantique : des insulaires autant encerclés par les flots que par leurs prisons consanguines.

Bellum omnium contra omnes – « la guerre de tous contre tous ». Comme souvent chez Duvert, l’enfant-objet, le chétif trépasse, crève ; payant ici l’ignorance et l’animosité des êtres décivilisés – des foyers à l’état de nature, la toute-puissance entêtée et sournoise des parents. Survivent l’exilé – l’enfant sauvage – ou l’infiltré docile.

« Séduire. L’imaginaire de la séduction de don Giovanni à Mick Jagger » de Frédéric Monneyron

La littérature ayant pour fonction d’imposer des modèles de comportements, Frédéric Monneyron choisit d’emblée d’axer son étude des schèmes structurant l’imaginaire de la séduction autour de la figure mythique de Don Juan. Le contraste entre le Don Giovanni de Mozart le Johannes de Kierkegaard témoignant fort justement du passage d’une société holiste à une société individualiste : « entre un séducteur méditerranéen qui sacrifie à une « éthique de la quantité » et un séducteur nordique qui sacrifie à une « esthétique de la qualité », entre la séduction immédiate du premier et la séduction tactique du second » (P. 14-15). Une piste intéressante, qui aurait mérité une dissection plus conséquente.

La séduction comprend des risques, estime Monneyron. Le premier, c’est d’être séduit par un homme. Le second : se trouver en concurrence avec une femme. Aussi, la question de l’androgyne, qui paraît d’abord centrale dans l’analyse de la séduction ne sera finalement que peu traitée, puisque pour Monneyron, séduire revient plus concrètement à passer par le féminin et, d’une manière ou d’une autre, s’efféminer – ou pour reprendre l’expression d’Alain Roger : « Le séducteur (hétérosexuel) n’est qu’un lesbien » (p. 27).

Ce postulat paraît d’emblée fallacieux. Associer séduction et effémination revient à puiser dans le modèle crypto-patriarchal freudien, (une « effémination » que l’on retrouvera également épinglée par Nietzsche, de façon assez navrante) et se heurter autant aux théories du genre qu’aux conceptions anciennes d’un esthétisme naturaliste tel que relevé par Péladan : « comparez le coq et la poule, le lion et la lionne. Par quel renversement des idées normales, sommes-nous venus à considérer que nous avons le droit d’être laids et que la femme incarne la beauté? Elle lui est inutile, puisque la concupiscence suffit à attirer et à retenir l’homme ».

Monneyron ne quittera jamais ce présupposé puritain ; celui d’un masculinisme larvé, résolument bourgeois où, loin des perruques rococos ou des caches sexes médiévaux,  la séduction ne peut qu’évoquer une transgression du genre, une sublimation par le féminin. Une question du genre ici abordée de manière essentiellement binaire.

L’argumentaire monolithique ratisse large. Aussi, Monneyron, après Daniel Salvatore Schiffer (avec qui il partage un certain goût pour le kitsch de l’apparat dandesque…) se fend également d’une conceptualisation bancale du dandy – ne craignant ni les incohérences ni les citations, qui étonnamment contrediront son propos à plusieurs reprises. Faisant lui-même du féminin LA référence esthétique des dandys – « Le dandy emprunte aux femmes » il notera par ailleurs, en citant Baudelaire, que la femme est le contraire du dandy…

Cette fixation sur une effémination consubstantielle à la séduction, ici puissamment documentée et soigneusement construite, bien entendu, se défend. Rabâchée de page en page, elle peut néanmoins s’avérer rapidement indigeste. Un Monneyron faisant l’impasse aussi bien le mystère de l’androgyne que la figure de l’éphèbe, récemment analysée par Germaine Greer. Exit Charmide !

L’auteur préférera marteler sa thèse de page en page : « Chez Weiss et chez Drieu La Rochelle, c’est à peine si on peut remarquer que les deux séducteurs utilisent quelques armes féminines – parce que marquées du sceau de la passivité – comme le détachement, l’indifférence et la distance » (P. 101). Frisant parfois l’excès : « Louis II de Bavière oppose aux fonctions viriles du pouvoir que l’on attend de lui des goûts, censément féminins pour les arts et la musique et des attitudes molles et efféminées » (P. 125). Et nous gratifier d’incursions psychologistes : « Ce qui peut être considéré comme un retour du refoulé, de l’effémination refoulée en l’occurrence, prouve tout d’abord la permanence de ce qui la fonde: l’appréhension ressentie devant les différences physiques » (P. 122).

Moraline et tartufferie viriliste exsudent de cet ouvrage au postulat sommaire : pour séduire, le masculin s’aligne sur le féminin. Point, à la ligne. Fallait-il en écrire davantage ?

« Roger Peyrefitte, le sulfureux » d’Antoine Deléry

Sortie de presse depuis peu, beaucoup a déjà été écrit sur l’entreprise biographique inespérée à laquelle s’est livré Antoine Deléry, disciple dyschronique de l’écrivain Roger Peyrefitte. Après l’opus consacré à Tony Duvert en 2010, c’est une seconde plume vouée aux charniers anonymes de la littérature – dans le périmètre des pestiférés –  qui se voit, le temps d’un écrit, exhumée.

À l’inverse d’une Maud de Belleroche, fâcheusement omniprésente dans sa biographie dédiée à Wilde, qu’elle parsème de ses éructations de concierge, l’humble Deléry se soustrait d’emblée du récit après un bref tribut à celui « qui lui donna la force de devenir qui il était ». Partageant avec Peyrefitte cette tendance au listing sans fin des noms propres, le biographe adopte néanmoins ici un style sans emphase, plaisant.

Pour ne point faire doublon aux réflexions profondes relatives à cet ouvrage, consultables ailleurs, on isolera ici plus volontiers trois chantiers entrepris par Deléry :

Le premier a trait au projet de réhabilitation de l’écrivain. Deléry donne rapidement le ton : les félicitations de Cocteau, les rencontres avec Thomas Mann,  les tractations autour d’un potentiel Goncourt dont auraient pu bénéficier Les Amitiés. Deléry fait habilement revivre un climat où chaque sortie constitue un Happening dans le monde culturel de l’époque, prouvant que Peyrefitte ne fut pas l’homme d’un seul succès. Ainsi, à la sortie de L’oracle (1948), le Canard enchaîné titrera : « petit chef d’œuvre que Stendhal eût été ravi de signer » (p. 172). Ce fossé entre la renommée d’antan et le bannissement actuel apparaît d’autant plus fort aux regards des chiffres : « En 1976, un sondage réalisé pour Le Nouvel Observateur le classera à la troisième place des écrivains les plus connus, derrière Hervé Bazin et Bernard Clavel, à égalité avec André Malraux, devant Jean-Paul Sartre, Françoise Sagan et Guy des Cars » (p. 275).

Le second chantier touche à l’impératif esthétique ayant régi la vie de Peyrefitte : une existence de Dandy.  Deléry revient ainsi sur l’hygiène de vie de l’auteur : « Décidé à retrouver son allure de jeune homme, il prend, sur les conseils de son médecin (…) les habitudes de frugalité et d’hygiène qu’il devait conserver jusqu’à sa mort. Il s’abstiendra désormais de boire de l’alcool, ne s’autorisant qu’un peu de champagne. Il se nourrira de poulet rôti, de sole ou de saumon frais grillés, et évitera soigneusement fromages et desserts. Il fuira les plats en sauce. Il remplacera le café par le thé, bannira le pain et le beurre. Sa seule entorse à ce régime sévère sera pour le foie gras, son péché mignon. Il s’astreindra chaque matin à un quart d’heure de gymnastique, ainsi qu’à une promenade d’une heure à bons pas. Il se fera masser deux fois par semaine. Il s’attachera aussi à entretenir sa mémoire et son agilité d’esprit en apprenant chaque jour quelques vers » (p. 183-4).

Autres détails précieux: « Client fidèle de Dior, il fait également confiance à Renoma, l’un des couturiers les plus en vogue des années 1960 et 1970 qui habille Mitterrand, Bob Dylan ou les Rolling Stones. (…) L’auteur ne conçoit pas l’élégance sans parfum. Le sien est Eau de Rochas » (p. 275).

Le troisième chantier concerne ce diptyque liant la vérité au scandale. D’un Peyrefitte confus, se retrouvant après les dionysies de la libération face aux « partis démocrate-chrétien et communiste qui se rejoignaient alors dans la pudibonderie et l’hostilité aux homosexuels » (p. 141) à la toute aussi scandaleuse rivalité complice avec Montherlant, rencontré en 1938, alors que « l’hirondelle et le sanglier » partageaient les mêmes terrains de chasse – Deléry prouve que Peyrefitte détenait bel et bien les Clés du scandale.

Les amitiés particulières (1944), comme La Ville dont le prince est un enfant (1951) ou Les Garçons (1969), se feront écho tel une partition pour piano à 4 mains – ce qui suscitera par ailleurs une aigreur toute particulière chez Montherlant : « Vous me chipez un roman que j’annonce depuis 10 ans » (p. 96). Tous deux partageront également la même philosophie du désengagement et la même conception de l’homme de lettres qu’ils « voient entièrement voué à la littérature et étranger à toute préoccupation politique ou sociale » (p. 70) indique Deléry. « Anti-Pasolinien », Montherlant le restera. Mais pas Peyrefitte, qui suivra, au contraire, une pente du scandale qui constituera in fine son véritable engagement – la « vérité » demeurant son idéologie politique.

Cet engagement, finira par enfermer l’auteur – jet-setter vivant de sa plume – dans une carrière de polémiste, de concierge mondain, plus prompt à outer ses semblables « honteuses » qu’à renouer avec les succès littéraires du début.  « [Ses] livres ne cesseront alors de prendre de l’épaisseur, souligne Deléry, ils ne retrouveront guère dans ses ouvrages postérieurs l’ironie joyeuse et l’allégresse qui faisaient son principal charme » (p. 212). Critique sans concession et légitime de Deléry, sur l’œuvre de Peyrefitte.

Plus sulfureux encore, ses rapprochements avec Le Pen, que Peyrefitte « trouve vulgaire et parvenu, tout ce qu’il abhorre habituellement. Mais Le Pen l’a surpris par sa réelle culture et sa liberté d’esprit et de ton en matière de mœurs : il n’a rien, loin s’en faut, du défenseur de l’ordre moral imaginé. Il parle librement et sans hypocrisie des homosexuels qu’il a connus, dont certains sont restés ses amis proches : Il n’y a pas, au Front national, de police des braguettes » (p. 313).  Conversion tardive au lepénisme ? Non selon Deléry, car « si l’écrivain a manifesté quelque sympathie pour l’homme, soulignant qu’il ne ressemblait pas dans le privé à l’image réductrice donnée par ses détracteurs, il n’a jamais adhéré à ses idées, restant sa vie durant un libéral et un Européen convaincu, opposé à tout esprit de parti » (p. 314). Dont acte…

Deléry ne rechigne pas à soulever les multiples échecs de Peyrefitte : les déboires dus aux affaires de son Lord Alfred Douglas, Alain-Philippe de Malagnac, qui pousseront l’auteur à la ruine. L’Académie ; le souhait de Peyrefitte, complexé par son origine modeste, d’accéder à cette noblesse de la littérature, qui ne l’acceptera jamais et qui le poussera à égratigner définitivement Malraux, « plâtre peint en bronze » dont « l’imposture littéraire complète l’imposture politique ». Deléry va jusqu’à décrire sans complaisance, de façon détaillée, la longue déchéance physique de l’auteur, à la fin de sa vie.

Les résumés succincts – les pitchs – des différents ouvrages sont très réussis et constituent autant de portes d’entrée vers une œuvre éparse quoique cohérente. Certes, l’on reprochera à Deléry un manque d’illustrations, mais à l’heure où un Karl Lagerfeld à son crépuscule, campe un pâle ersatz du dandy solipsiste post-20ème siècle, la descente aux enfers littéraires afin de libérer un Peyrefitte oublié sur l’autre rive du Styx, vaut à Deléry, notre plus grande gratitude.

« De l’Androgyne » de Joséphin Péladan

Aujourd’hui largement tombé dans l’oubli, Joséphin Péladan, mystique d’obédience rosicrucienne, fut un écrivain reconnu en son temps, proche d’Erik Satie et d’autres figures marquantes du Paris « fin de siècle ». Dans ce court traité (1910) aux consonances platonico-symbolistes, l’occultiste Péladan dresse le portrait de l’Androgyne à travers l’histoire des civilisations.

À la recherche de l’idéaltype, Péladan note d’emblée une caractéristique majeure du plus ancien monument de la forme : « L’art commence par un monstre : Androsphinx dit l’archéologue. Mais il a des mamelles ! Gynosphinx ? » (p. 15). Non, Androgynosphinx ! Dans ce survol culturel et topographique, il se montrera impitoyable, taclant tour à tour croyants, athées, peuples sémites, d’Asie ou nordiques : « l’art persan n’a pas connu le corps humain, il ne sort pas de thèmes royaux pris à l’Assyrie » ; « partout où domine l’élément sémitique, l’androgynisme ne parait pas » ; « plastiquement, on n’interroge pas un pays comme la Chine, qui a pour signe du bonheur l’obésité » ; « l’art du Nord ne s’est jamais élevé jusqu’à la représentation de l’androgyne (…) de Van Eyck et de Memling aux maîtres rhénans, à Zeitblom comme à Grünewald, la grâce manque à l’art comme à la race ». Dans sa forme archétypale, l’androgyne grec, incompris par Rome hormis par le nostalgique Hadrien, ressuscitera sous la forme de l’ange chrétien.

Pour asseoir son raisonnement, déployant tour à tour l’argumentaire gynocentrique voire naturaliste ou zoologique, Péladan argue que jusqu’à la Révolution, le mâle fut dans la société comme il est dans la nature, le plus beau : « comparez le coq et la poule, le lion et la lionne. Par quel renversement des idées normales, sommes-nous venus à considérer que nous avons le droit d’être laids et que la femme incarne la beauté? Elle lui est inutile, puisque la concupiscence suffit à attirer et à retenir l’homme » (p. 45). Constatations complétées par une harangue antidémocrate : « Plus une société devient démocratique, plus les femmes sont femmes et plus les hommes sont hommes, c’est-à-dire laids » (p. 33) ; « le règne du peuple n’est rien que l’avènement de la pièce de cent sous comme hostie nationale » (p. 67).

Troisième sexe, l’androgyne est forme parfaite de la beauté, « fleur de l’humanité », « formule lumineuse et précise de l’esthétique » : « l’androgyne nous transporte hors du temps et du lieu, hors des passions, dans le domaine des Archétypes, le plus haut où atteigne notre pensée » (P. 63).

De par l’argument développé, on imaginerait sans peine Péladan protagoniste au côté d’Eryximaque et de Socrate, du Symposion – banquet antique – donnant sa propre version de l’Éros céleste. Revival platonicien ? Proche à multiples égards du discours d’Aristophane, s’agit-il de retrouver l’unité perdue ?  Non, l’androgyne chez Péladan c’est l’éphèbe dans son interprétation désexualisée, puritaine. Il s’insurgera dès lors contre les interprétations lascives « conceptions diaboliques par conséquent » (P. 60). Étrange posture de l’auteur du Vice suprême (préfacé par Barbey d’Aurevilly). Des propos pudibonds que viendront amender un Hymne à l’Androgyne (1891), antérieur au traité, qui clôture, dans l’édition Allia, l’œuvre de l’auteur (extraits) :

Éphèbe aux petits os, au peu de chair, mélange de force qui viendra et de grâce qui fuit. Ô moment indécis du corps comme de l’âme, nuance délicate, intervalle imperçu de musique plastique, sexe suprême, mode troisième! Los à toi!

« Homme qui charme et demain œuvrera, Siegfried qui s’ignore, Chérubin s’éveillant et page d’aujourd’hui, écuyer de demain, bachelier étonné et musant au bord de l’adolescence; premier duvet aux lèvres et premier trouble au cœur: joli balbutieur qui découvre un cou nu, blanc comme un bras de femme! Los à toi. » (P. 73)

Débordements lettrés hyper-référencés qu’on situera entre la lubricité magnifiée de l’opiomane Jacques d’Aldeswärd-Fersen et les postures antidatées du Comte de Montesquiou, Péladan mérite certainement un coup de plumeau attrape-poussières.

« Oscar Wilde ou l’amour qui n’ose dire son nom » de Maud de Belleroche

Tombé sur cette biographie datée (1987), éditée par Pierre-Marcel Favre, au gré des hasards numériques, je fus avant tout appâté par la promesse d’une préface de Roger Peyrefitte (à l’époque où une préface de Peyrefitte constituait encore une valeur ajoutée). Peyrefitte sur Wilde ! Prometteur. Néanmoins, hormis la mention d’un Matzneff mal orthographié (Matsneff), aucun bon mot d’exception qui viendrait in extremis compléter l’œuvre du vilipendaire prosateur.

Une biographie de Wilde traitée d’un angle éminemment subjectif avec, surtout, le tempérament de la baronne de Belleroche qui transparait; écrivaine qui – étant né trop tard – m’étais jusqu’ici inconnue. Femme d’un dignitaire de Vichy reconvertie après-guerre dans la littérature polissonne, la Baronne ne s’efface guère volontiers derrière l’objet de son étude, affichant son gout sûr pour les anecdotes psychobiographiques. Fidélité chronologique cependant, malgré ces parenthèses rétro-contemporaines (1987). Les séquences de vie seront agrémentées de citations plus ou moins inédites issues de lettres ou de témoignages discrets.

La baronne n’a rien d’une féministe. Se rêvant femme-dandy, elle prend volontiers parti pour un Wilde, tantôt moquant Constance, l’épouse transparente, tantôt ostentatoirement misogyne : « Les femmes sont un sexe décoratif, elles n’ont jamais rien à dire, mais elles le disent d’une façon charmante ». Baudelaire ne disait-il pas qu’aimer les femmes intelligentes est un plaisir de pédéraste ? Avec Belleroche, c’est aux femmes intelligentes de rendre la pareille. On la voit ainsi se délecter d’une proximité spirituelle avec d’autres uraniens sulfureux, se prenant pour  la réincarnation d’Ada Leverson, cette intime de Wilde qui répondait au surnom de Sphinx.

Une hagiographie de « Fag-Hag » mettant toutefois en avant les descriptions de Wilde par plusieurs jeunes ou moins jeunes proches du poète qui dévoileront les facettes humaines trop humaines du personnage :

 « Luxe , allumettes à bout doré, cheveux frisés, énormes bagues, mains blanches et grasses, pas « soigné », doigts pointus, cravate, foulard, canne Louis XV, grosse rose à la boutonnière, démarche féline, lourdes épaules, énorme douairière en écolier, rit en mettant sa main devant sa bouche, caressant son menton, regardant par-dessus son épaule, jovialité trop affectée mais vraie vitalité… efféminé mais la vitalité de vingt hommes. Magnétisme, autorité, plus profonde que sa réputation ou que son esprit, hypnotiseur » (P. 119).

Peu jalouse, elle dressera un portrait fidèles des amants terribles, Oscar à Bosie, correspondances à l’appui. Lord Alfred Douglas, initiateur de la chute et éromène incontournable à la fois. Dilemme : de la présence de sa muse dépend l’art du poète, de son absence dépend la concentration nécessaire à sa réalisation.

Mais c’est le procès qui tiendra une place centrale dans l’ouvrage de Belleroche (qu’elle marquera en commère de commentaires triviaux…). Sa thèse : un besoin d’autopunition chez Wilde. Une course à l’abime dirait Dominique Fernandez. La chute, avec panache, le bagne plutôt que l’exil.  Un Socrate victorien désirant la cigüe. Ne lui reproche-t-on pas – ici aussi – d’avoir socratisé la jeunesse ? La Baronne rapporte, outrée, l’attitude lâche de Zola, de Jules Renard, ou de Daudet à l’époque du procès. Ce dernier sollicité par Lord Alfred Douglas répondra : « Impossible, j’ai des fils » (P. 243).

Belleroche, sa « nième biographe, son amante posthume » (P. 319), comme elle s’autoproclame, non sans pathos, conclut que le destin de Wilde aura été de porter successivement trois masques : le dandy aux cheveux mi-long personnifiant l’ambigüité préraphaélite, C.3.3., le prisonnier de Redding auteur de De Profundis et Sébastien Melmoth, l’ascète malgré-lui, au corps brisé –  Wilde se comparera lui-même à Saint François d’Assise (au vœu de pauvreté contraint). Tel Verlaine, qui à l’hiver de sa vie, imbibé d’absinthe, devint la star du quartier Latin, Wilde, « incurably extravagant and reckless »  à l’heure du crépuscule « plastronnait encore pour les jeunes disciples anglais qui viennent en pèlerinage, sensibles à son aura maudite » (P. 369). Suicide éthylique, suicide en sursis. Suicide à l’irlandaise ?

« Le miel et l’absinthe » de André Comte-Sponville

Dans cet ouvrage au titre alléchant, André Comte-Sponville, s’efface pour mieux narrer l’intime lien reliant à quelques siècles près, Épicure, davantage sage que philosophe, à son humble disciple Lucrèce, moins philosophe que poète. Lucrèce, s’y voit dépeint à la fois comme une espèce de présocratique tardif, surgissant plus de trois siècles après Socrate, et comme héros des Lumières avec dix-huit siècles d’avance, mettant sa poésie au service d’une philosophie qu’il aborde non pas comme producteur, mais bien comme consommateur.

Revenant assez (trop) longuement sur le matérialisme émergentiste – matérialisme de l’aléatoire – de Lucrèce: « vie et pensée n’existent que de façon seconde et déterminée (par la matière) mais existent bel et bien (p. 147) », Comte-Sponville prouve que, bien que disciple d’un épicurisme antérieur, l’auteur du De rerum natura, s’émancipe – fidèlement – sur bon nombre de sujets de son maître grec.

Alors qu’Épicure est tout le contraire d’un libertin ; « estimons-nous heureux, disait-il à propos des relations sexuelles, si nous nous en tirons sans dommage! (p. 117) », la propédeutique amoureuse lucrétienne suggère une allitération poétique, opposant la passion impure (toujours mêlée d’angoisse et de possessivité) au pur plaisir (pura voluptas) (p. 120) – sorte d’apologie raisonnée de la liberté sexuelle, raillant avec ironie les atermoiements induits par Éros.

Mais c’est au principe religieux, que Lucrèce, soumet une salve particulièrement meurtrière, là où Epicure restait indifférent, ménageant les Dieux dans leur intermonde. Adepte de la déconstruction, 19 siècles avant Derrida, il n’existe pas d’auteur dans toute l’Antiquité, nous dit Comte-Sponville, qui ait cette vivacité antireligieuse, cette rage, cette radicalité (p. 54). Pourquoi la religion ? La réponse de Lucrèce tient en trois points : à cause de l’imagination, de l’ignorance et de la peur. Pour Lucrèce, il s’agit dès lors de désenchanter le monde, convoquant, contre la religion, la piété, cette faculté de « pouvoir tout regarder d’un esprit pacifié » (p. 222-3).

C’est là où, dans ses promenades lucrétiennes, Comte-Sponville resurgit. Nous offrant volontaires quelques clés de lecture, il présente Lucrèce comme un penseur tragique – ce qu’Épicure n’était pas – dérélictueux et conscient tel Cioran de « l’inconvénient d’être né » ; le fait d’être jeté, rejeté, vomi dans le monde.