« Considérations d’un apolitique » de Thomas Mann

31FDCSF4MZL._SY300_« La commémoration est une excellente méthode d’épuisement festif d’un sujet » estimait Philippe Muray. Au cœur des festivités entourant le centenaire du déclenchement du premier conflit mondial, inscrites sous le signe d’un pacifisme fédérateur et permettant aux rédactions des JT d’espacer les marronniers estivaux – et à l’heure même où les meutes de jihadistes enragés de l’Etat islamique (EI) s’emparent de Qaraqosh, la plus grande ville chrétienne d’Irak, bien décidés à éradiquer toute traces d’un passé multiconfessionnel millénaire, quoi de plus exotique qu’une plongée dans les exquises pensées de Thomas Mann parues en 1918, à mille lieues de l’unanimisme ambiant.

Clarifions d’emblée la position de Mann vis-à-vis des faiseurs d’opinion :

« Non, j’accorde que je ne suis pas un paladin de mon époque, pas plus un « guide », ni ne veux l’être. Je n’aime pas les guides, les Führer, ni non plus les « professeurs », par exemple, les « professeurs de démocratie ». J’aime et j’estime encore moins ces petits, ces médiocres, ces nez creux qui vivent d’informations récoltées et de pistes flairées, cette racaille de valets et d’estafettes du temps qui trottent aux côtés de tout ce qui est nouveau, en manifestant sans cesse leur dédain pour ceux qui sont moins dispos et moins agiles. Ou encore les freluquets et conformistes de leur époque, ces gens chics, ces élégants intellectuels, qui portent les dernières idées et les dernières paroles à la mode comme ils portent leur monocle, qui, par exemple, manient les concepts « esprit, amour, démocratie » – en sorte qu’il aujourd’hui déjà difficile d’entendre ce jargon sans avoir la nausée. » (p. 27)

Aussi, pour Mann, « ce qu’il y a de plus minable et de plus méprisable sur terre n’est pas la classe d’artistes subalternes, mais l’ « intellectualité » subalterne. » (p. 86) – en premier lieu les journalistes :  « Le journaliste, cet habile mitonneur de sauces qui avec un tout petit fait vous fabrique un article de fond de cinq colonnes ? Jouer le rôle de connaisseur ne fait-il pas partie, en définitive, de ses instincts fondamentaux. » (p. 256)

Ce qui révolte encore plus Thomas Mann est l’apparition de l’intellectuel satisfait, « qui a fait du monde un système placé sous le signe de la pensée démocratique et vit à présent en ergoteur, en détenteur du droit. » (p. 279) Mann, écrivain anti-intellectuel ? Non, l’auteur de Mort à Venise s’inscrit en réalité dans la tradition des chroniqueurs sceptiques : « Le scepticisme est lui-même une prise de position intellectuelle contre ce qui est intellectuel, il n’est pas un anti-intellectualisme, car celui-ci implique le respect, et la notion de scepticisme ne va jamais sans une note de frivolité. » (p. 200). Pour l’écrivain, « nulle exigence n’est plus insensée, plus éhontée, que « la politisation de l’esprit » – comme si l’esprit devait se politiser parce que la politique n’est pas capable d’esprit et tombe de plus en plus dans une sorte d’encanaillement rhétorique ! » (p. 230)

Soit, ces considérations rédigées en pleine guerre, ne devaient, à l’origine, n’être qu’une réplique au Zola de son antithétique frère, Henrich Mann – renommé pour l’occasion : « littérateur de la civilisation ». Une civilisation, imposée par les forces ennemies pour supplanter la Kultur« une évolution menant à un nivellement de toute culture nationale dans le sens d’une civilisation homogène » (p. 208) :

 « La civilisation est non seulement, […] quelque chose de spirituel, mais elle est l’esprit même – l’esprit au sens de la raison, des mœurs policées, du doute, des lumières et enfin de la désagrégation, alors que la culture, au contraire, représente le principe artistique organisateur et constructif, qui maintient et transfigure la vie. » (p. 149)

« Je n’ai pas été assez fort ou assez présomptueux pour ne pas me préoccuper de la guerre. » (p. 407) En effet, Thomas Mann prendra fait et cause pour le camp allemand. Il perçoit l’entrée en guerre de l’Empire des Hohenzollern comme un acte de survie, de préservation et de conservation de l’âme allemande, ce dernier bastion de culture face aux promesses d’une civilisation et d’un démocratisme qu’il répugne, non sans développer son parti-pris :

 « Ma participation à cette guerre n’a rien à voir avec une hégémonie mondiale et commerciale, elle n’est rien d’autre que la participation à ce processus passionné d’autoconnaissance, de limitation et de consolidation de soi, auquel la culture allemande s’est trouvée contrainte à la suite d’une effroyable pression spirituelle et d’un assaut venus de l’extérieur. »  (p. 105)

Il nuancera plus tard :

« On peut, dans cette guerre, être corps et âme du côté allemand, désirer passionnément la victoire allemande parce qu’on sent sa propre vie, son propre honneur, indissolublement liés à la vie et à l’honneur de l’Allemagne, – et cependant, à ses heures les plus secrètes, incliner à penser que ce peuple cultivé, savant et problématique est destiné à être le ferment de l’Europe, et non à la dominer. » (p. 422)

Tout au long de ses considérations, Thomas Mann veillera à décrire ce qu’il sous-entend par ce type allemand, en voie d’extinction, mettant en exergue ses propres convictions : « Si je suis libéral, je le suis au sens de la libéralité et non du libéralisme. Car je suis apolitique, nationaliste, mais de convictions apolitiques, comme l’Allemand de culture bourgeoise » (p. 104)

Partisan des Villes et de l’Empire contre l’Etat-Nation, c’est l’identité même du peuple allemand qui selon Mann se voit menacée par le modèle démocratique. Bourgeois [Bürger] au sens germanique du terme, il perçoit en effet le peuple allemand comme profondément apolitique ; étranger à la démocratie – la démocratisation de l’Allemagne équivalant pour Mann à sa dégermanisation (p. 65).

Tantôt ironique ; « J’ai entendu un célèbre chef d’orchestre s’écrier : « On en viendra à faire voter l’orchestre pour décider si un passage doit être joué piano ou mezzoforte » (p. 228), il reprendra une phrase de Wagner à son compte : « en Allemagne la démocratie a le caractère d’une traduction. Elle n’existe que dans la presse. » (p. 108) « Sous un régime démocratique, on pourra plus avantageusement faire du commerce » – voilà sa manière d’argumenter » (p. 215) dit-il, exposant au fil des pages, et non sans esprit, son point de vue d’antidémocrate :

 « La démocratie équivaut au règne de la politique. Il ne peut y avoir, il n’y aura rien, ni pensée, ni création, ni vie, où la politique n’ait sa part ou qui n’entretienne pas un contact, un rapport avec elle. La politique en tant qu’atmosphère, mêlée à l’air vital. » (p. 257)

« L’art politisé, la morale politisée, l’idée, toute pensée, tout sentiment, toute volonté politisés – qui voudrait vivre dans un monde pareil ? » (p. 329)

 « La foi dans la démocratie est une manière de se mettre intellectuellement à l’abri à tout prix, c’est de l’obscurantisme, – quand ce n’est pas, […] de l’autocomplaisance. » (p. 412)

Or, ces pages ne constituent en aucun cas un manifeste (a)politique. Bien plus a-t-on à faire au témoignage d’un mécontemporain nostalgique d’une certaine époque : l’époque bourgeoise, celle qui « succéda à l’âge religieux et chevaleresque, l’époque de la Hanse, l’époque des Villes, [qui] fut une époque culturelle pure, non politique, le bourgeois ne recueillit pas l’héritage politique du chevalier. » (p. 103)

Dans une période où s’affront(ai)ent les conceptions nationales étriquées, Mann rappelle que « l’Allemagne n’a pas de front d’airain comme l’Angleterre, elle n’a pas l’élan sentimental unifié de la France. L’Allemagne n’est pas une nation… » (p. 169). Un constat qu’il nous faudra, plus que jamais, mûrir aujourd’hui :

« Démocratie et nationalisme sont de même origine, et ne font qu’un. Et le coupable […], la responsable de l’état actuel de l’Europe, de son anarchie, de la lutte de tous contre tous, la coupable dans cette guerre, c’est la démocratie nationaliste. Le principe national est le principe atomiste, anarchique, antieuropéen, réactionnaire. La démocratie est réactionnaire, car elle est nationaliste et sans aucune conscience européenne. » (p. 179)

Ces considérations sont en outre pour Mann l’occasion de revenir sur les nombreuses figures tutélaires qui marquèrent profondément sa pensée; trois esprits à jamais associés, « des phénomènes, non pas intimement allemands mais européens : Schopenhauer, Nietzsche et Wagner. » (p. 69)

De Schopenhauer, il louera la pensée politique aux accents hobbesiens : « La constitution d’un Etat incarnant uniquement le droit abstrait serait une excellente chose pour d’autres êtres que les hommes ; la grande majorité de ceux-ci est, en effet extrêmement égoïste, injuste, sans scrupules, menteuse, parfois méchante et en même temps d’une intelligence très médiocre.» (p. 112) Un Schopenhauer qui voulait que l’on considérât l’Etat « comme une machine au service de l’homme, et dont il importe peu de savoir si elle est conservatrice, libérale, libre penseuse, catholique, mais simplement si elle fonctionne à notre gré, et aux moindres frais possible » (la Commission européenne serait-elle d’essence schopenhauerienne ?)

Le Schopenhauer dépeint par Mann déclare l’Etat comme indispensable, « car lui seul met un frein à l’égoïsme illimité de presque tous, à la méchanceté de beaucoup, à la cruauté de quelques-uns. » (p. 216) Mann lui-même s’exprimera clairement en faveur d’une monarchie constitutionnelle : « Je veux la monarchie, je veux un régime passablement indépendant, lui seul garantit la liberté politique dans le domaine spirituel et économique. » (p. 224)

Aussi, il approuve Nietzsche lorsque ce dernier dénonce : « la montée de l’idiotie parlementaire, de la lecture du journal et des bavardages littéraires de tous sur tout… La montée croissante du démocrate, l’abrutissement de l’Europe et le rapetissement de l’homme européen qu’elle conditionne » (p. 207) Avec Nietzsche, il souhaitera dès lors que « la croyance idiote au nombre et la superstition des majorités ne s’imposent pas encore en Allemagne comme chez les races latines, et qu’on invente enfin encore du nouveau en politique ! » p. 234

Ses redoutables incises contre ce moral verbiage que certains appelleraient aujourd’hui « le politiquement correct » demeurent d’une acuité inégalée :

 « La conscience d’avoir le « progrès » pour soi engendre manifestement une assurance morale, une confiance en soi qui approchent de l’endurcissement et finalement se figurent ennoblir la grossièreté, du seul fait qu’elle s’en sert  » (p. 56)

 

« Les opinions publiques courent les rues. Ramassez-en une, affichez-là, et vous semblerez à beaucoup de gens – peut-être à vous-même – plus respectable qu’auparavant, ce qui d’ailleurs repose sur une illusion. Le fait que quelqu’un est conservateur importe peu quant à son rang et sa valeur : tout imbécile peut l’être. Pas plus que le fait d’être démocrate n’assigne à quelqu’un une valeur et un rang : tout imbécile l’est aujourd’hui. » (p. 219)

Mann met ainsi en garde devant les dangers psychiques, humains, de cette démocratisation croissante, à savoir: « [le] danger d’un nivellement complet, d’un abêtissement et d’un encanaillement par le journal et la rhétorique, seule peut obvier une éducation dont l’idée dominante, comme Goethe le réclame dans la Province pédagogique, devrait être le respect. » (p. 222) « La politique rend grossier, vulgaire, stupide. L’envie, l’insolence, la convoitise sont tout ce qu’elle enseigne. Seule l’éducation de l’âme libère », ajoute-t-il (p. 223) en concluant : « Je ne veux pas de politique. Je veux l’objectivité, l’ordre, la décence. Si c’est faire acte de béotien, je veux être un béotien. » (p. 224)

À ce titre, Mann citera Gogol signalant que « les vrais génies ne se développent qu’aux époques brillantes de rois et de royaumes puissants, et non sous l’influence de hideux événements politiques et de républiques terroristes qui jusqu’à ce jour n’ont pas donné au monde un seul poète. » (p. 305)

Aussi, « L’optimiste, le réformateur, en un mot le politicien n’a jamais d’humour, il est pathétique et rhéteur » (p. 344) indique-t-il. Mann estime ainsi que « l’intellectuel a le choix […] entre l’ironie et le radicalisme. Une troisième solution n’est décemment pas possible. » (p. 471) Une ironie, qui est « modestie, scepticisme regardant en arrière, est une forme de morale, une éthique personnelle, une « politique intérieure » (p. 477).

Car c’est en l’esthète que Thomas Mann perçoit l’antithèse du politique :

 « L’esthète est plutôt un humoriste, le tragi-comique de l’humanité ; et sa critique, en dépassant et excluant le national, ne suggère pas que seul son propre peuple est misérable et ridicule, et que les autres par contre sont nobles et heureux – conception que le critique politique semble presque toujours tout au moins entretenir et court toujours grand danger d’éveiller. » (p. 252)

Notons pour finir que les écrits de l’auteur des Buddenbrook prendront souvent une tournure prophétique, en particulier lorsqu’il s’agit de gloser sur la politique mondiale, sur l’Europe ou les États-Unis :

 « L’avenir, si les indices ne trompent pas, verra quelques gigantesques empires mondiaux – que l’Allemagne en fasse ou non partie – qui se partageront l’administration du globe terrestre, et l’expression « les droits des petites nation » passera généralement pour la phrase sentimentale et mensongère qu’elle est déjà aujourd’hui : comme si la démocratie était le moins du monde en contradiction avec l’impérialisme ou le capitalisme – comme s’il n’étaient pas, bien plutôt, presque solidaires et identiques. » (p. 298)

« L’ « Européen », dit une phrase de la « doctrine », « veut d’abord faire des affaires, mais tout en faisant ses affaires, en deuxième lieu, il veut aussi quelque chose de moral, c’est-à-dire : réaliser un progrès humanitaire ». Telle est la définition de l’européanisme, et c’est en même temps celle de la politique et de la civilisation. Ce que le littérateur de la civilisation veut nous inculquer, à nous Allemands. » (p. 300)

« En ce moment, [l’Amérique] offre un brillant exemple de l’art démocratique de la bonne conscience, la synthèse politique de l’esprit et de la puissance, de la morale et des affaires sous prétexte de « justice » et, couverte des louanges du monde démocratique, elle se fortifie et s’élève au rang de grande puissance – et ce, en se militarisant et en construisant une flotte. » (p. 302)

« À mes bonnes heures, je crois aussi en cette Europe future qui, ouverte à une humanité religieuse et à une spiritualité tolérante, ne pourra se souvenir qu’avec honte et ironie de son conflit actuel, acharné, au sujet de conceptions du monde divergentes. Puisse cette Europe n’être pas doctrinaire, ergoteuse, ne pas croire à des mots et à des antithèses, être libre, sereine et douce, puisse-t-elle n’avoir qu’un haussement d’épaules pour les vocables « aristocratie » et de « démocratie ». (p. 407)

Citant le tristement célèbre Paul de Lagarde – dont certaines idées furent reprises a posteriori par le nazisme, Mann, pour qui « la germanité est un abîme » notera que celle-ci « n’est pas dans la race, mais dans l’âme » (p. 458).

Thomas Mann, un type allemand désormais intégralement éteint, après deux guerres mondiales, 40 années durant lesquelles une partie de sa population demeura engrillagée derrière le rideau de fer à l’est tandis que s’accomplissait une américanisation profonde des moeurs à l’ouest ; la civilisation du Burger King ayant depuis belle lurette supplantée la Kultur du Bürger de la Hanse. À noter qu’au même titre que les Himbas, on trouvera quelques poches préservées de Deutschländers en Namibie, à Swakopmund, à la côte, ou barricadés dans quelque ranch reculé, éleveurs-cultivateurs en terres arides ; rares descendants des anciens colons motivés par la Weltpolitik de Guillaume II.

« Contre-histoire de la philosophie : Tome 6, Les radicalités existentielles » de Michel Onfray

Dans cette sixième croisade contre l’historiographie dominante, Onfray s’intéresse à Thoreau, Schopenhauer et Stirner ; trois penseurs ayant en commun leur solipsisme radical et leur absence de sens commun.

Onfray nous gratifie d’entrée d’une litanie sur Thoreau, philosophe écologiste technophobe, misanthrope en définitive assez détestable, qui « à la manière de Diogène, veut ensauvager son peuple (p. 96). » Fomentant l’idée d’une utopie communautaire pour in fine s’isoler, on n’éprouve aucune envie de rejoindre le penseur de Walden dans sa cabane au fond du jardin… Notons qu’il y a du Thoreau chez Onfray ; le repli amer, le « Recours aux forêts », la cristallisation d’une pensée autour d’une terre originelle (Argentan) – Heimat et humus constitutif: le terroir-terrier.

Onfray présente ensuite Schopenhauer comme un épicurien moderne, un penseur des lumières romantiques luttant contre l’obscurantisme de l’idéalisme allemand. Comparée à la psychagogie allègre d’un Matzneff dans son « Maîtres et complices », le Schopenhauer d’Onfray suppose un être aux afflictions héréditaires, un hypocondriaque allergique au bruit, aux vêtements démodés et indéfectiblement accompagné d’un caniche. Aussi, chez Onfray, l’on scrute en premier lieu les recoins de la médiocrité humaine, déterminant la genèse de toute pensée ultérieure.

Chez Schopenhauer, « le pessimisme de raison se double d’un optimisme de l’action » (p. 258). Un actionnisme encore davantage renforcé chez Stirner, dépeint, là encore, comme un raté de l’existence – homme de trop au sens tourguénievien, mais véritable contrepoison à Hegel.

Aussi, dans un siècle entré de plain-pied dans un capitalisme de philistins où – déjà – « tous meurent aujourd’hui de remettre leur vie au lendemain », les trois penseurs se rejoignent dans un même dégoût du travail. Tandis que Thoreau invite à la considération d’une anastrophe du précepte chrétien : « reposez -vous la semaine pour œuvrer le septième jour », Stirner pratique une éthique de flibustier incitant au vol.

Mais à eux trois, ils représentent surtout le dernier acte d’un cheminement « contre-historique » menant jusqu’à Nietzsche. L’acte de clôture d’une possession philologique, Onfray n’étant jamais sorti indemne de la lecture de Nietzsche ; envoûté, hanté par sa phraséologie. On le comprend.

« Rhétorique et langage » de Friedrich Nietzsche

Cet opuscule inédit propose un regard sur l’œuvre proprement philologique de Nietzsche. Indissociable d’une certaine musicalité et d’une rythmique quasi poétique, la rhétorique représente pour Nietzsche « la plus haute activité intellectuelle de l’homme politique achevé ». Compétence divine, elle signifie le « beau » – le rhéteur est « dieu parmi les hommes » (p. 50).

Elle signale également la supériorité des Grecs : « c’est dans le pouvoir-discourir que se concentre progressivement l’hellénité et sa puissance. » p. 67. Selon Nietzsche, « l’antiquité ne mérite pas d’être proposée en exemple à toutes les époques pour son contenu : mais bien pour sa forme » (p. 76).

En comparaison, Nietzsche perçoit ses contemporains comme « beaucoup plus décolorés et abstraits » (p. 36), regrettant que la formation du peuple soit « incroyablement plus rudimentaire que dans le monde hellénistique-romain ; […] les effets peuvent être obtenus par des moyens beaucoup plus lourds et grossiers ; toute finesse est écartée, ou excite la méfiance ; au mieux, elle a son petit cercle de connaisseur » (p. 68).

Peu accessible de prime abord, le travail de Nietzsche procède par prélèvement et détournement, citant tour à tour Schopenhauer et Cicéron. Un travail déviant in fine de la mécanicité propre à l’analyse sémantique – une démarcation assumée : « le philologue lit encore des mots, nous Modernes ne lisons plus que des pensées » (p. 75).

« La sensibilité individualiste: Suivi de Anarchisme et individualisme » de Georges Palante

Dans ce plaidoyer virulent, Palante prend le parti d’opposer l’anarchisme, présenté comme idéalisme exaspéré et fou, à l’individualisme, qui selon lui se résume en un trait commun à Schopenhauer et à Stirner : un impitoyable réalisme. (p. 58.)

Au fil des pages, l’auteur torpille et ringardise l’anarchisme – ce dogmatisme social imbu d’humanisme et de moralisme – l’apparentant à une doctrine de grenouille de bénitier : « c’est au fond la morale chrétienne, abstraction faite de l’élément pessimiste que renferme cette dernière. » (p. 65). Doctrine de l’espérance, l’anarchisme, optimiste et idéaliste, suppose que les vertus nécessaires à l’harmonie sociale fleuriront d’elles-mêmes. Une doctrine grégaire qui ferait confiance à la tempérance des foules une fois la bête lâchée. Une doctrine caractérisée par une foi ; la foi en la science.

Palante ne disqualifie pas d’emblée l’anarchisme puisqu’il représenterait un premier moment de l’individualisme : le moment de l’action courageuse et confiante dans le succès (p. 50). À son second moment l’individualisme se convertit néanmoins en pessimisme social. L’auteur souligne ici qu’il s’agit d’un pessimisme de fait, pessimisme expérimental en quelque sorte, pessimisme a posteriori, « totalement différent du pessimisme théologique qui prononce a priori, au nom du Dogme, la condamnation de la nature humaine. » (p. 56)

Comme pessimisme social, la sensibilité individualiste représente une défiance raisonnée vis-à-vis de toute organisation sociale, les sensibilités chrétiennes, humanistes, solidaristes et démocratiques, ayant pour dessein d’effacer les distinctions entre les moi.

Palante prône dès lors un athéisme social fondé sur une désidéalisation foncière de la vie et de la société. Un combat qu’il distingue cependant comme perdu d’avance, la société finissant toujours par mater l’isolé.

Se référant tour à tour à Vigny, Stendhal, Amiel, Nietzsche, Barrès, ou Stirner, Palante, conçoit la sensibilité individualiste comme un « espagnolisme » du Moi ; « une façon de se dérober, une façon de fermer sa porte, de défendre son for intérieur ; c’est l’isolement hautain de l’individu dans la forteresse de son unicité ; c’est une sécession sentimentale et intellectuelle. » (p. 18.)

Or, comment subsister dans une société regardée comme un mal nécessaire sans dépérir ou tirer précocement sa révérence ? Palante répond à cette question en reprenant le projet « eudémonologique » de Schopenhauer consistant à rendre la vie aussi agréable et aussi heureuse que possible. L’auteur souligne là encore que la tactique de l’individualiste contre la société sera « infiniment plus complexe, plus délicate, plus riche, plus nuancée et plus variée que celle, grossière et brutale, de l’anarchisme. » (p. 74)

Une lecture autant impérieuse qu’impérative apportant une clarification définitoire essentielle…