« Orwell ou l’horreur de la politique » de Simon Leys

9782081331419FSDans cette vision revisitée (2006) d’un essai initialement publié en 1984, l’essayiste Simon Leys – nom de plume de Pierre Ryckmans qui décéda voici presque un an – opère quelques mises à jour essentiellement d’ordre bibliographique au premier manuscrit.

« J’aime la cuisine anglaise et la bière anglaise, les vins rouges français et les vins blancs espagnols, le thé indien, le tac noir, les poêles à charbon, la lumière des bougies et les fauteuils confortables. Je déteste les grandes villes, le bruit, les autos, la radio, la nourriture en boîtes, le chauffage central et l’ameublement « moderne » » (GO cité p. 80).

Adepte de la ligne claire, le style d’Eric Blair, alias George Orwell serait à la littérature un peu ce que le dessin au trait est à la peinture (p. 73). Aussi, Leys souligne avant tout la contribution stylistique apportée par l’auteur emblématique d’Animal Farm et de 1984 qui prône « la transmutation du journalisme en art, la récréation du réel sous le déguisement d’un reportage objectif, minutieusement attaché aux faits » (p. 20). Similairement à chez Wilde (« la nature imite l’art »), l’imagination n’a pas seulement une fonction esthétique, mais aussi éthique. Pour que celle-ci ait un sens, il faut littéralement inventer la vérité (p. 28).

Pour Orwell : « Ce qui a toujours été mon souhait le plus cher, ce serait de pouvoir transformer l’essai politique en une forme d’art » (GO cité p. 82). Il désirait pour ce faire «  délibérément choquer ses lecteurs et leur rappeler que, dans l’ordre normal des priorités, il faudrait quand même que le frivole et l’éternel passent avant le politique » (GO cité p. 50). Un désir de choquer quasi nietzschéen (Nietzsche considérait comme première et dernière exigence du philosophe « intempestif » la nécessité d’être « la mauvaise conscience de son temps – c’est pourquoi il lui faut connaître son temps » [1]).

George Orwell : penseur éminemment actuel et non inactuel, mauvaise conscience de son temps (et des temps à venir), observateur participant à l’« imagination sociologique » lui permettant « d’extrapoler, à partir d’éléments, d’expérience extrêmement ténus et fragmentaires, la réalité massive, complète, cohérente et véridique du gouffre totalitaire au bord duquel nous nous trouvons aujourd’hui sui précairement suspendus » (p. 29).

Reste qu’à travers ce portrait succinct proposé par Leys transparait un Orwell résolument politique (et non apolitique comme le laisserait deviner le titre de l’ouvrage). À l’instar d’un Thomas Mann par exemple, la nuance se mesure dans l’engagement de l’écrivain pour diverses causes ; sa séquence birmane (enrôlé dans sa jeunesse dans les forces de polices) ou durant la guerre d’Espagne, voire dans son virulent antipacifisme et encore dans son rejet farouche des structures politisées, son dégoût des partis qui se comportent en « maîtres des lieux » :

 « L’État en arrive à se confondre avec le monopole d’un parti dont l’autorité ne se fonde plus sur aucune élection , en sorte que l’oligarchie et les privilèges se trouvent restaurés, étant maintenant basés sur le pouvoir et non plus sur l’argent » (GO cité p. 67).

Leys note qu’Orwell s’était lui-même décrit comme un « anarchiste conservateur » – Anarchiste Tory – qui évolua vers le socialisme :

« Depuis 1936, chaque ligne de mes travaux sérieux n’a plus eu qu’un objet : lutter directement ou indirectement contre le totalitarisme pour le socialisme démocratique tel que je le comprends » (GO cité p. 43).

Orwell avait d’ailleurs clairement perçu que le fascisme contre lequel il lutta notamment en Espagne, était en fait « une perversion du socialisme », et que, « malgré l’élitisme de son idéologie, c’était un authentique mouvement de masse, disposant d’une vaste audience populaire » (p. 46). Or de quel socialisme s’agit-il ? Ignorant le marxisme, Orwell avait un mépris total (et justifié) pour une bonne partie de l’intelligentsia socialiste ; il maudissait l’ensemble de l’expérience communiste ; il pensait que « toutes les révolutions sont des échecs » relate Leys. « En fait, poursuit-il, il voulait redécouvrir ce qu’il considérait comme les valeurs essentielles du socialisme, cet idéal de « justice et de liberté » qui se trouvait maintenant « entièrement enseveli sous des couches superposées de prétentions doctrinaires et de progressisme-à-la-dernière-mode, en sorte qu’il est comme un diamant caché sous une montagne de crottin. La tâche d’un vrai socialiste et de le ramener au jour » (p. 66). Par conséquent, « c’est précisément parce qu’il prenait l’idéal socialiste tellement au sérieux qu’il ne pouvait tolérer de le voir manipulé par des pitres et des escrocs. » (p. 65).

Un écrivain radical-socialiste, anarcho-conservateur et anti-idéologue (car les idéologies tuent : « [ces] malodorantes petites orthodoxies qui rivalisent pour faire la conquête de notre âme »). Un écrivain ne répondant à aucune discipline de parti.

 « Sentimentalement je suis définitivement « à gauche », mais je suis convaincu qu’un écrivain ne peut demeurer honnête que s’il se garde de toute étiquette de parti (…) Quels que soient les autres services qu’il devrait rendre à son parti, il ne peut en aucun cas mettre sa plume au service du parti. » (GO cité pp. 80-83).

Un rapport aux structures partisanes (de gauche) qui inspira à Leys le titre de son livre : « Ce que j’ai vu en Espagne, et ce que j’ai découvert depuis, concernant les opérations internes des partis politiques de gauche, m’ont donné l’HORREUR DE LA POLITIQUE » (GO cité p. 52).

« Aujourd’hui, je ne vois pas qu’il existe un seule écrivain dont l’œuvre pourrait nous être d’un usage pratique plus urgent et plus immédiat » (p. 76) estime Leys. Or, dans un article publié récemment dans Slate.fr, Robin Verner revenait sur Le printemps orwellien des intellectuels français. Un engouement aussi unanime qu’inattendu, Orwell serait à nouveau tendance :

Figure cardinale pour des philosophes marqués par le socialisme révolutionnaire et indépendants de la gauche comme Jean-Claude Michéa, référence incontournable pour le controversé Laurent Obertone, auteur de La France Big Brother, fournisseur officiel de slogans-chiffons rouges de la Manif pour tous, emblème d’un comité de journalistes voulant davantage de pluralisme, c’est-à-dire de questionnements de l’idéologie libérale, Orwell est invité à toutes les tables.

Leys revient également sur cette récupération en tordant le cou à certaines idées fausses. Orwell de droite ? Orwell conservateur ? Pour l’écrivain anglais : « la vraie distinction n’est pas entre conservateurs et révolutionnaires mais entre les partisans de l’autorité et les partisans de la liberté » (GO cité p. 80), estimant encore que « c’est peut-être un mauvais signe pour un écrivain de n’être pas suspect aujourd’hui de tendances réactionnaires, tout comme c’était un mauvais signe il y a vingt ans de n’être pas suspect de sympathies communistes » (GO cité p. 82). On comprend dès lors la tentation pour certains d’appliquer cette maxime à notre époque post-multikulti-droitdelhommiste.

Pour Leys, l’annexion d’Orwell par « l’autre camp » reflète donc moins le potentiel conservateur de sa pensée que « la persistante stupidité d’une gauche qui, au lieu de commencer enfin à le lire et le comprendre, s’est laissé scandaleusement confisquer le plus puissant de ses écrivains » (p. 65).

[1] F. Nietzsche, Le Cas Wagner, Paris : Allia, 2007.

« La grève des électeurs : Suivie de Prélude et enrobée de 101 propos inciviques » d’Octave Mirbeau


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Brûlot succinct et sans concessions en faveur de l’abstention. Édité pour la première fois en 1888, sans nul doute impubliable à l’heure actuelle.

Octave Mirbeau y dresse un portrait corrosif et très actuel du bougisme électoral, où l’inaction démocratique se trouve colmatée par l’éternel retour du rappel à l’urne – le suspens du suffrage mobilisant un troupeau particulièrement nigaud : « Les moutons vont à l’abattoir, ils ne se disent rien, eux, et ils n’espèrent rien. Mais, du moins, ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des révolutions pour conquérir ce droit (p. 13). » 

Mirbeau rappelle au quidam l’inanité propre au vote et se pose en éveilleur de consciences et initiateur aux délices de l’abstention, cette arme redoutable pourtant si peu usitée par un corps électoral grégaire. Ne plus voter, se désengager. À la fatalité mécaniste de la transhumance cyclique vers les urnes, s’oppose la volonté de libérer l’individu de l’intériorisation de la domination, du dressage « citoyen ». La parole ne peut être donnée à qui la refuse – anachronique plaidoyer pour l’ataraxie politique ; le détachement des taiseux.

« Verbicide. Du bon usage des cerveaux humains disponibles » de Christian Salmon

Beaucoup ont pu découvrir Christian Salmon à travers son ouvrage Storytelling : la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, paru en 2007. Pourtant, ce fin observateur de l’actualité politico-médiatique (comme en témoigne encore son récent article dans le Monde sur l’implosion – avant tout communicationnelle – de l’UMP) n’en était pas à son premier essai.

Dans Verbicide, l’auteur revenait alors – sans complaisance – sur la décennie 1995-2005, commentant l’évolution des mœurs médiatiques, pour aboutir in extenso à une exégèse du réel. Car c’est cette narration du (temps) réel à travers différentes transmutations médiatiques qui préoccupe Salmon : ainsi « La réalité est devenue scène, ou plutôt show. La démocratie d’opinion s’efface devant l’usage des temps de cerveaux humains disponibles » (p. 16), selon l’expression aujourd’hui consacrée de Patrick Le Lay, ex-P.-D.G. de TF1, sous-titre à cet ouvrage. Aussi, le pamphlet de Salmon s’inscrit dans le contexte d’une dédifférenciation (au sens de Niklas Luhmann) des différentes sphères de l’existence, la vie se vit à travers le prisme du consumérisme : « Tout ce qui était non marchand et relevait de la vie privée est devenu marchandise » (p. 61).

Terrorisme, téléréalité, culture, communication politique  – dans chacune de ces réalités sociétales, c’est l’anecdote qui dicte le tempo – « Rien n’existe s’il ne prend la forme d’une story » (p. 34). À noter que l’usage sociologique du mot story se présente ici comme forme élémentaire ou dégradée de narration. Aussi, cette « storysation des discours, loin de se limiter aux catégories les plus basses de communication, marketing, publicité et management, se déploie dans toutes les branches du discours (…) » (p. 35).

En politique, l’impact est indéniable : « [Le pouvoir] ne sait plus rien de l’Histoire (History) ni du récit (narrative), sous son regard tout se transforme en anecdote (story) » (p. 28). Salmon ajoute qu’avec la story, nous passons « de l’histoire au temps réel, et de l’individu à l’homme dépeuplé » (p. 39).

L’analyse de la télé-réalité – « internat cathodique », règne de l’anecdotique superfétatoire, s’avère ici implacable. Télé-réalité dont les héros subissent une « déréalisation, une dépressurisation de l’expérience » (p. 45), une expérience de formidable régression. Le sens – emblématique – de cette opération s’avère particulièrement lourd : « se néantiser, effacer en soi l’humain. Cette auto-amputation est sans doute le sacrifice ultime qu’exige notre société. Sacrifier votre expérience et vous aurez un surcroît d’apparence. L’image contre la vie » (p. 46). La vie étant ici la « survie médiatique ». Aussi, la notoriété de « ces stars jetables » a pour exacte contrepartie leur insignifiance : « des ascètes du banal » (p. 51).

Constat (post-benjaminien) implacable aussi, en ce qui concerne la culture. Haine du style. « L’art et la pensée progressivement refoulés par la communication, le divertissement, le spectacle, le tourisme, le prestige et l’audimat. Le ministère du même nom a perdu tout son sens, il n’est plus que l’arbitre et l’argus d’un marché, une sorte de conseiller financier et artistique des choix, choix qui se feront par les lois de l’offre et de la demande, elles-mêmes inféodées à la communication » (p. 81). Le crédo contemporain est le divertissement – et sa « rage festivalière ».

Salve sans pitié, enfin, envers  les « télé-intellectuels » et autres « télé-engagés » piégés dans la mise en récit médiatique – à l’intérieur du monde « enchanté » médiatico-marchand : « la résistance intellectuelle acquiert le caractère d’une farce : elle est efficace uniquement si on invite l’intellectuel à l’émission à laquelle il est censé résister » (p. 62)- reprenant ici les mots de Viktor Pelevine. Véritable engrenage systémique : contester – de manière audible (c.-à-d. médiagénique) – c’est collaborer ; no way out. La « narrarchie », nouveau Léviathan – et sa réalité storyfiée – comme horizon matriciel indépassable.

N’est pas Dandy qui veut

Article à charge.

Philosophe expert ès Dandysme, Daniel-Salvatore Schiffer collectionne anecdotes et filiations sur son sujet de prédilection. Chez Schiffer, le Dandysme se présente comme une catégorie fourre-tout ; de Byron, Brummell, Wilde – bien sûr – à, désormais, Valérie Trierweiler « éminente femme dandy des temps modernes, magnifiquement insolente avec ses tweets impromptus qui font jaser jusqu’aux plus mauvaises langues du Palais-Bourbon. »

L’article paru ce 13 juin dans Le Point, symbolise donc plus que jamais cette frénésie catégorielle.

Pour Schiffer, le dandysme se résumerait par une défiance envers la pensée unique. Une rebelle à l’Elysée ? Une brèche dans la normalité hollandiste ?

Reprenant la définition de Barbey d’Aurevilly, Schiffer note que « tout Dandy est un oseur, mais un oseur qui a du tact. » Or le tact n’est pas l’élément que l’on retiendra dans l’épisode du « Tweetgate » – le ressentiment (bête noire du nietzschéisme) dont témoigne la première journaliste de France envers l’ex du premier des Français n’ayant pour le moins rien de courtois ni de flegmatique.

Dans cette spin-off rochelaise d’Amour Gloire et Beauté, la compagne de François Hollande semble ici moins proche du dandy Oscar Wilde que de son capricieux amant Lord Alfred Douglas, dont le différend familial causa ruine et déchéance chez l’auteur du Portrait de Dorian Gray. Malgré ce « Ségocide numérique », gageons à ce que la comparaison s’arrête-là et que l’Elysée ne s’enlise davantage…

Soit. Noble frondeuse, Trierweiler disposerait, pour Schiffer, « comme tout authentique dandy, même lorsqu’il s’ignore, l’étoffe, alliée au panache, des vrais héros : courageux et solitaires, insoumis même dans l’adversité et indomptables même sous la contrainte. » Trierweilidolâtrie ?

Ce réflexe-au-dandy chez Daniel-Salvatore s’avère symptomatique. À l’instar du vampire, figure-star des Teen Movies, le personnage conceptuel « dandy » – l’anarcho-mondain, antidote au bobo – demeure dans l’air du temps. À l’ère de la reproductibilité, le dandysme représente une (im)posture consumériste parmi d’autres, entre emos et hipsters – car après tout, quoi de plus « normal » que l’anticonformisme ?

Dans sa profonde normalité, Daniel-Salvatore lui-même, n’échappe pas au phénomène de néo-tribu : tignasse wildienne, références vestimentaires évidentes entre Baudelaire et BHL (ndlr : un dandy véritable ne devrait produire rien d’autre que soi-même).

Bref, le dandy est mainstream – donc, après tout, pourquoi pas Valérie ? « Dandy » n’est, sous la plume de Schiffer, rien d’autre qu’un titre de noblesse pour Peoples, sorte de corolaire classieux à la tabloïdisation de la sphère politico-médiatique.

D’accord, atomisons le corpus référentiel du dandysme – art du superfétatoire. Schiffer proposait jadis Michael Jackson, je suggère Lady Gaga, déesse de la mise en scène de soi de l’ère post-MTV, chantre d’une industrie culturelle en boucle fermée. Dandysons, dandysons !

Sinon, reste à entrer en résistance devant cette tentative de vulgarisation conceptuelle, où la twitteuse dandy partage la vie du prophète de la normalitude (pour reprendre une sémantique familière). Car, malgré ces pontes de l’infotainment dandysés à la chaîne, ce que Daniel-Salvatore ne semble intégrer dans sa compréhension du terme, n’est autre que cette déchirure consubstantielle au dandy : sa profondeur tragique et son ironie désabusée. Le dandysme est une cause joyeuse et désespérée rappelait Olivier Frébourg, dans le jouissif Manifeste Chap.

Pas sûr que l’on retrouve les derniers éléments de cette définition, certes moins généreuse, chez la « First Girlfriend ».

Ce texte fut publié sur Ultra Gonzo 2.0, projet journalistique ultra-subjectif éphémère (25 mai – 25 juin 2012)

« Le Tea Party. Portrait d’une Amérique désorientée » d’Aurélie Godet

Le 19 février 2009 aura bouleversé l’histoire politique des États-Unis. Ce jour marqua l’entrée en scène d’un mouvement qui allait, sinon profondément peser sur le mandat de Barack Obama, donner de nouveaux contours à l’opposition au pouvoir washingtonien. Ovni politique, Frankenstein activiste d’essence numérique ou mouvement s’inscrivant dans la longue histoire du conservatisme américain ? L’ouvrage d’Aurélie Godet propose de nombreux points d’entrée pour une analyse complexe de « cette mouvance aux contours certes mal définis, mais qui suscite la sympathie d’environ 20% de la population américaine » (p. 7).

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« La structure psychologique du fascisme » de Georges Bataille

À l’heure où l’amollissement sémantique coïncide avec une hystérisation du vocabulaire (vérifiant là une véritable infirmité catégorielle chez certains commentateurs et journalistes – lorsqu’il s’agit d’étiqueter  quelque phénomène politique démocratiquement déviant) la reprise en main de cette réflexion originale de Georges Bataille sur les soubassements psychologiques du fascisme s’avère utile.

Comme l’indique Michel Surya, dans la très intéressante postface à cet ouvrage, la structure psychologique du fascisme paraît en 1933 – la même année que l’ouvrage de Wilhelm Reich, psychologie politique, traitant également de la psychologie de masse du fascisme.

Établissant des liens fréquents avec la psychanalyse (refoulement, hypnose), l’étude de Georges Bataille repose sur la systématisation intuitive d’une opposition homogénéité/hétérogénéité sociétale. L’homogénéité – propre aux sociétés (petit-)bourgeoises se comprenant comme l’égalité des individus devant la – toujours très en vogue – « valeur travail » en tant qu’unité de production : « Chaque homme, selon le jugement de la société homogène, vaut selon ce qu’il produit, c’est-à-dire cesse d’être une existence pour soi ; il n’est plus qu’une fonction, ordonnée à l’intérieur de limites mesurables, de la production collective (qui constitue une existence pour autre chose que soi). » (p. 10) Ainsi, la dimension hétérogène du social comprend « l’ensemble des résultats de la dépense improductive (les choses sacrées formant elles-mêmes une partie de cet ensemble). » (p. 20)

Opposés aux politiciens démocrates, « qui représentent dans les différents pays la platitude inhérente à la société homogène », les leaders fascisants apparaissent comme émanations résolument hétérogènes. Leur force brisant le cours régulier des choses : « l’homogénéité paisible mais fastidieuse et impuissante à se maintenir elle-même. » (p. 23) « Improductive », dans un contexte capitaliste, l’action fasciste, hétérogène, appartient selon Bataille à l’ensemble des formes supérieures, faisant appel aux « sentiments traditionnellement définis comme élevés et nobles. » (p. 27) Aussi, son avènement relève moins des conditions économiques que d’une structure psychologique propre autour de différents facteurs.

L’hétérogénéité du fascisme s’illustre ainsi par un rapprochement entre l’effervescence affective (autour d’un leader) et l’autorité royale (une proto-royauté qui tiendrait, dirons-nous, sa légitimité d’un plébiscite davantage propre à l’autorité guerrière qu’à l’hérédité).

Mais c’est la dimension religieuse qui caractérise au mieux la spécificité du fascisme. Pour Bataille, « La religion et non l’armée [représente] la source de l’autorité sociale » (p. 37) – le fascisme offrant une concentration achevée des deux. Ce fondement théocratique de l’avènement du fascisme permet à Bataille de dresser un parallèle (aux contours désormais sulfureux) : « Jusqu’à nos jours, il n’existait qu’un seul exemple historique de brusque formation d’un pouvoir total, à la fois militaire et religieux mais principalement royal, ne s’appuyant sur rien d’établi avant lui, celui du Khalifat islamique » (p. 45) ; « la patrie joue ainsi le même rôle que, pour l’Islam, Allah incarné en la personne de Mahomet ou du Khalife. » (p. 47)

Ainsi, Führer ou Duce (Bataille distingue national-socialisme et fascisme par cette nécessité du premier à maintenir la valeur raciale au-dessus de toute autre) se présentent comme pivots transcendantaux d’une mystique de la Nation, symbolisant « l’existence glorieuse d’une patrie portée à la valeur d’une force divine. » (p. 47)

Dernier élément de compréhension, là où le socialisme s’annonce comme force de lutte et d’antagonisme sociétal, le fascisme – mystique hétérogène et transclassiste – se présente comme réunion de classes et « réponse impérative à la menace croissante d’un mouvement ouvrier. » (p. 58) La notion d’unité prévaut.

Possibilité d’exaltation soudaine dans une société démocratique où d’habitude, les instances hétérogènes (« nation dans les formes  républicaines, roi dans les monarchies constitutionnelles ») se trouvent réduite à une existence atrophiée, le fascisme s’invoque ici comme exutoire, comme sublimation mystique des forces hétérogènes objectées ou dormantes.

« Porfirio et Constance » de Dominique Fernandez

Prélude romancé au pavé psychobiographique familial Ramon, Dominique Fernandez propose avec Porfirio et Constance une dissection du paria originel : son propre père. Infimes détournements fictionnels : l’oeuvre transposera l’héritage familial mexicain vers l’Italie du sud,  Bertrand de Jouvenel deviendra Bertrand de Juvénal et Ramon Fernandez, Porfirio Vasconcellos ; pigiste à la plume facile, mondain aux origines siciliennes, assujetti indolent au joug maternel.

Parallélismes. Sensualité chimérique avec Constance ; provinciale résignée aux meurtrissures désirées. La chronique d’un mariage antithétique, d’une prise d’otage concomitante, d’un masochisme partagé, s’accompagne ici d’une course à l’abîme politique, du naufrage d’un Porfirio « mélange de don Quichotte qui s’attache aux causes perdues et de Rastignac qui lui reproche l’absurdité de tels choix » (p. 511).

Derrière un dolorisme consubstantiel aux personnages de Dominique Fernandez (de Caravage à Pasolini)  se dessine une singulière fresque historique. Porfirio, correspondant à Rome, se frotte à la révolution culturelle initiée par le pouvoir fasciste en place, croisant le chemin d’individus plus ou moins exaltés par cette transmutation civilisationnelle : « Voici un peuple (…) à qui trois obstacles formidables paraissent empêcher l’entrée dans l’ère industrielle : la mamma, la pasta, la siesta, dont les influences conjuguées assoupissent les facultés mentales, installent dans un bien-être trompeur et maintiennent dans un état léthargique la population masculine » (p. 98) ; « Tu as tort de penser, Porfirio, que Jaurès et les socialistes sont de gauche, et les fascistes de droite. Si ces deux notions gardent quelque sens, si droite signifie adhésion à l’ordre établi et gauche volonté de changer le monde, tu dois inverser ta proposition. Le fascisme est un mouvement de gauche, un mouvement révolutionnaire » (p. 141).

Aussi, le fascisme est à ses débuts encore fortement marqué par l’idéal futuriste : « Dans les premières années du fascisme, prévalaient au contraire le mépris et le dénigrement des restes de la Rome impériale » (p. 89). Le fascisme comme entreprise de dépoétisation systématique à l’hydroxyde de sodium : « Nous comblerons le Grand Canal à Venise pour y installer une autoroute, nous convertirons le clocher de Giotto à Florence en tour de contrôle pour les aéroplanes, enfin, dernier et suprême sacrifice de la beauté morte à la vie active, nous élèverons à la place de ce mammouth putréfié (le colisée NDLR) une forte, nerveuse, étincelante usine à gaz » (p. 112).

Observation participante d’un Porfirio qui tel un Tocqueville de son temps, offre un véritable  précis de Mussolinisme – Du Fascisme en Italie.

« (Mussolini) a compris que si l’on appliquait ce fameux système à l’ensemble de l’économie italienne (…) ce fameux socialisme dont il était féru avant la guerre conduirait à la ruine un pays déjà à la traîne des puissances industrielles. Rien de plus inutilement dispendieux, observa-t-il, que cette organisation où nul, à quelque degré de la hiérarchie qu’il se trouve, n’est intéressé à la bonne exécution des travaux ; où personne ne veille à la gestion rationnelle de la main-d’œuvre, du temps, de l’outillage, des matériaux ; où la volonté de mieux faire, l’esprit d’initiative, l’ardeur à la besogne se dissolvent par qu’il n’y a rien à gagner à les manifester. Tabler sur la conscience et sur le sens du devoir pour obtenir des hommes un rendement efficace est une chimère dont l’auteur du Prince nous aurait depuis longtemps guéris si les philosophes étrangers n’avaient perverti la doctrine de Machiavel (…) La pensée de Rousseau et de Kant, ce faux rationalisme qui ignore les différences de milieu, de race, d’éducation, nivelle tous les hommes au nom d’une justice universelle et leur ôte les ressorts de l’énergie » (p. 134).

Philosémite, le fascisme que croise Porfirio ces années-là à Rome a peu en commun avec l’Hitlérisme se déployant au nord. Demeure toutefois ce mépris envers les « terroni » d’Italie du sud : « Une fille du nord aurait honte de recevoir une semence d’où pourrait jaillir, au lieu d’un svelte peuplier de Vénétie, un figuier d’Inde rabougri » (p. 168).

À Paris, Porfirio recherche en vain un élan similaire. D’abord socialiste il se laissera séduire par Doriot et le PPF comme le seront d’autres « mécontemporains » : Drieu La Rochelle – décrit comme grand champignon mou, sédentaire embarrassé de son corps vantant les vertus du camping et de l’exercice – ou Brasillach, honteux de ses penchants, penaud face aux nus du Foro Italico :  « La suite n’a que trop montré, hélas, à quel point Brasillach, par le refoulement de ses tendances et le déni de sa personnalité, a laissé vicier sa pensée politique » (p. 550).

Derrière ces errements politiques, l’espace conjugal n’est que frustration. Une disharmonie entretenue par une mère ; pygmalion féminin et arriviste assumée : « Qu’est-ce que c’est, le snobisme ? C’est l’évaluation lucide des forces qui gouvernent la société. Si je n’avais pas été snob, j’en serais encore aujourd’hui à traîner sur le port de Toulon, hélée par les marchands de harengs. Merci bien ! Être snob, c’est savoir à quelles portes il faut frapper pour ne pas demeurer en rade. Il y a des gens qui ne trouvent jamais la bonne porte ou qui n’ont pas le courage de la pousser ; et, de ceux qui réussissent à entrer, ils disent avec mépris : « Peuh ! quels snobs ! » pour cacher leur impuissance » (p. 248). Porfirio demeurera toute sa vie ce « Mammone » dépensant l’argent du ménage en caprices, acceptant les mensualités maternelles et noyant son impuissance dans du pernod.

Avant Ramon, Porfirio et Constance est le procès des Fernandez. Catharsis familiale. Père pleutre, mère psychorigide, sœur psychanalyste – de ces aversions consanguines s’extirpera un jeune Vincent (Dominique Fernandez enfant) en paix avec son passé.