« Qui je suis » de Pier Paolo Pasolini

Le poème Qui je suis a émergé comme manuscrit inachevé dans les papiers personnels de Pier Paolo Pasolini après sa mort en 1975. Il fut publié par son biographe Enzo Siciliano en 1980 dans la revue italienne Nuovi Argomenti, sous le titre Poeta delle ceneri (Poète des cendres).

Bréviaire pasolinien aux accents prophétiques où l’on retrouve les thèmes centraux du poète-écrivain-cinéaste engagé. Pasolini « mammone » : « La chose la plus importante de ma vie a été ma mere ». Pasolini entre nihilisme résigné et engagement exalté. Pasolini transi devant le mystère de la langue : « me prendre pour un garçon barbare qui croit que sa langue est la seule langue au monde, et perçoit dans ses syllabes des mystères de musique que seuls ses compatriotes, pareils à lui par caractère et folie littéraire, peuvent percevoir – en tant que poète je serai poète de choses » (P. 51).

Onirisme saccadé, quasi-testamentaire.

 

Dominique Fernandez parle de la mort de Pasolini

« Contre la télévision et autres textes sur la politique et la société » de Pier Paolo Pasolini

Texte longtemps resté inédit, datant de 1966, écrit à la suite d’un des rares moments où Pasolini daigna se frotter au petit écran – pour raison de convalescence : « Puisqu’il y a un mois que je suis malade, assez gravement, il y a un mois que je suis à la maison : et donc un mois que tous les soirs – ne pouvant pas lire – je regarde la télévision. C’est infiniment pire et plus déradant que ce que la plus féroce imagination peut supposer » (P. 32). Un constat sans appel : « Tout ce qui apparaît, dans le petit écran et en amont du petit écran, toute la préparation et l’organisation de l’emballage protecteur de l’information – est vulgaire » (P. 40).

« Il y a, au tréfonds de la dite « télé », estime-t-il, quelque chose de semblable à l’esprit de l’Inquisition » (P. 29). La télévision comme machine à standardiser les indigents selon un prisme petit-bourgeois. S’en suit une contamination des foules, désormais atopiques, par « cette sorte de cruauté moralisatrice de facture protestante, issue principalement des films américains » (P. 21). Une mainstreamisation petite-bourgeoise, ensevelissant les pauvres d’avant l’Italie dans une mimésis de l’avoir et transformant des personnages tel Saint-François d’Assise en héros mièvre de téléfilm ; en « Saint à belle-âme morale ».

« Le bourgeois disons – le par un mot d’esprit – est un vampire, qui n’est pas en paix tant qu’il n’a pas mordu le cou de sa victime pour le pur plaisir, naturel et familier, de la voir devenir pâle, triste, laide, sans vie, tordue, corrompue, inquiète, culpabilisée, calculatrice, agressive, terrorisante, comme lui » (p. 62).

Dès lors, Pasolini charge cette génération de vampires que sont les « gamins » de 68 : « Comment cette haine se manifeste-t-elle aujourd’hui ? Elle se manifeste à travers l’acceptation des arguments démystificateurs des nouveaux jeunes (ceux de 68), et donc de leur mentalité, de leur moralisme, de leur violence… » ( p. 74). Aussi, Pasolini perçoit la télévision comme matrice d’un « quelconquisme » (qualunquismo) : une indifférence à la vie politique et sociale. Ce qualunquismo, qui fut un mouvement d’idées, au moment du fascisme en Italie, exalte l’uomo qualunque. Des qualunquistes, ces « moralistes du devoir d’être comme tout le monde », que Pasolini rangera dans sa « Divine Mimésis » dans le Vestibule de l’Enfer.

Pasolini adepte du dégagisme ? « J’ai la nostalgie des gens pauvres et vrais, qui se battaient pour renverser ce patron, mais sans vouloir pour autant prendre sa place ! Mais aujourd’hui, j’ai peur de ces nègres en révolte, tout compte fait semblables à leurs maîtres, aussi brigands qu’eux et qui veulent tout posséder, quel qu’en soit le prix. Cette sombre obstination tendant à une violence totale ne me permet plus de savoir d’où tu parles » (P. 98). Déracinements.Une complainte proche des râles de Firs, ce vieux laquais attaché à la Cerisaie, dans la pièce de Tchékov.

Pasolini n’hésite donc pas à briser un silence (« les autres écrivains ont peur de perdre des lecteurs et des petits privilèges »), pointant l’adoubement par l’image en rappelant que  la télévision sert beaucoup à vendre des livres et à rendre célèbre.

Dans un Berlusconisme faisant aujourd’hui système, ce passionné de révolte, cet indigné agissant (toujours seul), serait sans doute pris d’une crise d’épilepsie sans fin.

« Douce et autres textes » de Pier Paolo Pasolini

Ce recueil de récits de jeunesse empreint d’une intimité topographique, transporte le lecteur dans ce terroir frioulan, si cher à Pasolini. Des « snapshots » existentiels empreints d’une certaine retenue, voire d’une contemplation sereine, tranchant avec les vociférations acerbes et autres flirts amoraux coutumiers de l’auteur. Des souvenirs nubiles s’exfoliant sous forme de saccades mnémoniques ; où la posture du martyrologue pasolinien, remontant à l’enfance, traduit une imitation – somatique – de Jésus Christ : « Je me retrouvai cloué, le corps entièrement nu. Tout en haut, dominant les têtes des spectateurs – abîmés dans la vénération, les yeux fixés sur moi (P. 22) ».

Une introspection, en somme, où grâce au cocon frioulan, Pasolini se dévoile : « Si mon éternelle adolescence est une maladie, c’est, en vérité, une maladie des plus heureuses. Son côté odieux est son envers, c’est-à-dire ma vieillesse simultanée. En d’autres termes, il faut bien que je paie l’avidité avec laquelle, en qualité d’adolescent, je dévore les heures consacrées à mon existence (P. 42) ».

Deux récits principaux composent cet ouvrage. Dans « Douce », récit autobiographique d’une séduction proactive, Pasolini se livre à un exercice d’altruisme psychologique. L’auteur-narrateur, endosse tout à tour son propre rôle et celui de « Douce », garçon traqué par le jeune Pasolini, un soir de bal. L’idéal – grec – greffé sur cet être, se mue en déception, où quand, sur un visage semi-rêvé la veille, l’obscurité onirique laisse place à la lumière du réel.

Dans « Romans », psychobiographie décalée, Pasolini surgit sous le masque de nombreux personnages : Don Paolo, curé fraichement débarqué, consumé par une passion coupable ; Renato, jeune communiste à la spiritualité vraie et Aspreno, jeune aristocrate cynique mais sensible à la bonté du peuple – différentes facettes d’une personnalité complexe qui s’entrecroisent dans cette chorégraphie narrative.

Pour l’anecdote, dans cet ode au pays Ladin, Pasolini témoigne d’une curieuse fascination pour la couleur turquoise, revenant au fil des textes (« je me sentais défaillir, face à un ciel turquoise et immense (P. 22) » ; « il fuyait sous les montagnes turquoise (P. 89), « parmi eux, on voyait Cesare, (…), dans sa blouse turquoise (P. 103) », « ses yeux, d’un bleu turquoise vitreux, brillaient d’agacement ou d’ironie (P. 191), « Eligio les attendait au comptoir, le visage illuminé par le sourire turquoise de ses yeux, rude et enfantin (P. 196) »).

« Ecrits corsaires » de Pier Paolo Pasolini

Davantage pirate que corsaire, ce livre offre la somme des vociférations pasoliniennes parues dans la presse italienne quelques années avant la mort de l’auteur. Bras armé et raisonné de son œuvre poétique, ces écrits à contre-courant s’insurgent contre la Consommation, matrice d’acculturation visant à embourgeoiser un monde en toc –Consommation qui constitue également un nouveau fascisme; hédoniste, permissif et tolérant.

Pasolini vit le consumérisme comme un cataclysme anthropologique, un crépuscule culturel pour de larges strates restées jusqu’ici en dehors de l’histoire. « Là est la véritable dégradation : que les gosses du peuple sont tristes parce qu’ils ont pris conscience de leur infériorité sociale, étant donné que leurs valeurs et leurs modèles culturels ont été détruits (P. 97). » Un marxisme antithétique, antiprogressiste: amour des classes ouvrières et paysannes, terreau historique du marxisme égalitaire et haine du développement, de cette « nouvelle culture interclassiste » générée par la consommation. Paradoxe.

Sur l’Église, Pasolini constate sa destruction, la Consommation s’étant substituée à la religion. L’auteur engagé forge dès lors un plan de contre-attaque. L’Église doit se nier elle-même ; retour aux origines, à l’opposition, à la révolte, aux catacombes. Une sainte-alliance anti-consumériste, presque romantique. L’Église de Pasolini est paysanne, voire anarcho-païenne : « le temps des dieux agricoles semblables au Christ était un temps « sacré » ou « liturgique » dont comptait le caractère cyclique, l’éternel retour (P. 128) ». Pasolini ne regrette donc pas « l’age d’or » précatholique mais bien « l’age du pain » ; où paysans et sous-prolétaires témoignaient d’une marginalité sainte.

Au fil des différents textes, les multiples redondances ne servent qu’à mieux marteler le constat accablant d’un cheminement entropique inéluctable.

« L’Ultima intervista di Pasolini » de Furio Colombo

Interview pré-posthume de Pier Paolo Pasolini ; le lendemain son corps sans vie, récupéré par les Carabinieri romains, gisait à la morgue.

Cette mort réglée comme sur du papier à musique ponctue un dialogue où Pasolini abhorre la culture de masse, le consumérisme de facilité, la standardisation réifiante. Avec l’éducation en ligne de mire, « qui nous pousse tous dans l’arène du tout avoir à tout prix » (P. 15), le défenseur de l’ingénuité rustre des Ragazzi rendait sa sentence dans le procès des hommes : « tous sont faibles, parce que tous sont victimes. Et tous sont coupables, parce que tous sont prêts au jeu de massacre. À condition d’avoir.» (P. 16)

L’auteur des Atti impuri prévenait : « tout le monde sait que mes expériences, je les paie personnellement» (P. 23). Un dernier sursaut de vérité pessimiste où le désamour de ses contemporains semble avoir décidé de son destin : climax autobiographique.

« Les Ragazzi » de Pier Paolo Pasolini

Dissection pasolinienne de la misère humaine juvénile dans la Rome de l’immédiate après-guerre.

Description des errances quotidiennes de petites frappes au ventre creux, à la libido meurtrie – vie de bohème imposée.

Point de misérabilisme dans ce texte; une pathographie quasi animalière et sans complaisance d’ères lâchés sans but dans une existence de parasites, ponctuant l’absurde de chants triviaux et d’une goguenardise bon-enfant.

Détresse familiale; poivrots violents et Médées en loques, carcasses crasseuses servant de géniteurs. Barbouillages dans les eaux souillées, phase liminale jusqu’au bagne.

Un récit volontairement dénué de tout esthétisme et d’érotisme, à l’argot traduit, aux expressions « baths »quelque peu datées et par conséquent parfois difficile à suivre.

Mais au final, un tableau au pathos transposable à toutes les décharges humaines du monde.

« Dans la main de l’ange » de Dominique Fernandez

Prix Goncourt 1982, ce livre n’a rien perdu de sa sombre fraicheur. Décrépitude haletante d’un profil psychologique souvent traité par Fernandez: le sulfureux et non moins célèbre Pier Paolo Pasolini, antihéros nihiliste prophète de son propre cataclysme anthropologique, vivant l’anticonformisme comme une profession de Foi; le passionné informé précocement de sa destinée tragique.

« Le mépris laïque envers ceux qui ne sauront pas apprécier les avantages de la société d’abondance sifflera sur leur dos comme jamais le fouet de Moïse n’a sifflé… »

« Quoi! Il faudrait désormais accrocher un insigne à son veston? Nous marcherions sous une bannière? Je devrais me vanter de ce que je suis comme d’une spécialité? J’entrerais dans une catégorie? Ce qui ne dépend pas plus de ma volonté que la couleur de mes cheveux ou la forme de mon nez deviendrait une cause à défendre? »