« Orwell ou l’horreur de la politique » de Simon Leys

9782081331419FSDans cette vision revisitée (2006) d’un essai initialement publié en 1984, l’essayiste Simon Leys – nom de plume de Pierre Ryckmans qui décéda voici presque un an – opère quelques mises à jour essentiellement d’ordre bibliographique au premier manuscrit.

« J’aime la cuisine anglaise et la bière anglaise, les vins rouges français et les vins blancs espagnols, le thé indien, le tac noir, les poêles à charbon, la lumière des bougies et les fauteuils confortables. Je déteste les grandes villes, le bruit, les autos, la radio, la nourriture en boîtes, le chauffage central et l’ameublement « moderne » » (GO cité p. 80).

Adepte de la ligne claire, le style d’Eric Blair, alias George Orwell serait à la littérature un peu ce que le dessin au trait est à la peinture (p. 73). Aussi, Leys souligne avant tout la contribution stylistique apportée par l’auteur emblématique d’Animal Farm et de 1984 qui prône « la transmutation du journalisme en art, la récréation du réel sous le déguisement d’un reportage objectif, minutieusement attaché aux faits » (p. 20). Similairement à chez Wilde (« la nature imite l’art »), l’imagination n’a pas seulement une fonction esthétique, mais aussi éthique. Pour que celle-ci ait un sens, il faut littéralement inventer la vérité (p. 28).

Pour Orwell : « Ce qui a toujours été mon souhait le plus cher, ce serait de pouvoir transformer l’essai politique en une forme d’art » (GO cité p. 82). Il désirait pour ce faire «  délibérément choquer ses lecteurs et leur rappeler que, dans l’ordre normal des priorités, il faudrait quand même que le frivole et l’éternel passent avant le politique » (GO cité p. 50). Un désir de choquer quasi nietzschéen (Nietzsche considérait comme première et dernière exigence du philosophe « intempestif » la nécessité d’être « la mauvaise conscience de son temps – c’est pourquoi il lui faut connaître son temps » [1]).

George Orwell : penseur éminemment actuel et non inactuel, mauvaise conscience de son temps (et des temps à venir), observateur participant à l’« imagination sociologique » lui permettant « d’extrapoler, à partir d’éléments, d’expérience extrêmement ténus et fragmentaires, la réalité massive, complète, cohérente et véridique du gouffre totalitaire au bord duquel nous nous trouvons aujourd’hui sui précairement suspendus » (p. 29).

Reste qu’à travers ce portrait succinct proposé par Leys transparait un Orwell résolument politique (et non apolitique comme le laisserait deviner le titre de l’ouvrage). À l’instar d’un Thomas Mann par exemple, la nuance se mesure dans l’engagement de l’écrivain pour diverses causes ; sa séquence birmane (enrôlé dans sa jeunesse dans les forces de polices) ou durant la guerre d’Espagne, voire dans son virulent antipacifisme et encore dans son rejet farouche des structures politisées, son dégoût des partis qui se comportent en « maîtres des lieux » :

 « L’État en arrive à se confondre avec le monopole d’un parti dont l’autorité ne se fonde plus sur aucune élection , en sorte que l’oligarchie et les privilèges se trouvent restaurés, étant maintenant basés sur le pouvoir et non plus sur l’argent » (GO cité p. 67).

Leys note qu’Orwell s’était lui-même décrit comme un « anarchiste conservateur » – Anarchiste Tory – qui évolua vers le socialisme :

« Depuis 1936, chaque ligne de mes travaux sérieux n’a plus eu qu’un objet : lutter directement ou indirectement contre le totalitarisme pour le socialisme démocratique tel que je le comprends » (GO cité p. 43).

Orwell avait d’ailleurs clairement perçu que le fascisme contre lequel il lutta notamment en Espagne, était en fait « une perversion du socialisme », et que, « malgré l’élitisme de son idéologie, c’était un authentique mouvement de masse, disposant d’une vaste audience populaire » (p. 46). Or de quel socialisme s’agit-il ? Ignorant le marxisme, Orwell avait un mépris total (et justifié) pour une bonne partie de l’intelligentsia socialiste ; il maudissait l’ensemble de l’expérience communiste ; il pensait que « toutes les révolutions sont des échecs » relate Leys. « En fait, poursuit-il, il voulait redécouvrir ce qu’il considérait comme les valeurs essentielles du socialisme, cet idéal de « justice et de liberté » qui se trouvait maintenant « entièrement enseveli sous des couches superposées de prétentions doctrinaires et de progressisme-à-la-dernière-mode, en sorte qu’il est comme un diamant caché sous une montagne de crottin. La tâche d’un vrai socialiste et de le ramener au jour » (p. 66). Par conséquent, « c’est précisément parce qu’il prenait l’idéal socialiste tellement au sérieux qu’il ne pouvait tolérer de le voir manipulé par des pitres et des escrocs. » (p. 65).

Un écrivain radical-socialiste, anarcho-conservateur et anti-idéologue (car les idéologies tuent : « [ces] malodorantes petites orthodoxies qui rivalisent pour faire la conquête de notre âme »). Un écrivain ne répondant à aucune discipline de parti.

 « Sentimentalement je suis définitivement « à gauche », mais je suis convaincu qu’un écrivain ne peut demeurer honnête que s’il se garde de toute étiquette de parti (…) Quels que soient les autres services qu’il devrait rendre à son parti, il ne peut en aucun cas mettre sa plume au service du parti. » (GO cité pp. 80-83).

Un rapport aux structures partisanes (de gauche) qui inspira à Leys le titre de son livre : « Ce que j’ai vu en Espagne, et ce que j’ai découvert depuis, concernant les opérations internes des partis politiques de gauche, m’ont donné l’HORREUR DE LA POLITIQUE » (GO cité p. 52).

« Aujourd’hui, je ne vois pas qu’il existe un seule écrivain dont l’œuvre pourrait nous être d’un usage pratique plus urgent et plus immédiat » (p. 76) estime Leys. Or, dans un article publié récemment dans Slate.fr, Robin Verner revenait sur Le printemps orwellien des intellectuels français. Un engouement aussi unanime qu’inattendu, Orwell serait à nouveau tendance :

Figure cardinale pour des philosophes marqués par le socialisme révolutionnaire et indépendants de la gauche comme Jean-Claude Michéa, référence incontournable pour le controversé Laurent Obertone, auteur de La France Big Brother, fournisseur officiel de slogans-chiffons rouges de la Manif pour tous, emblème d’un comité de journalistes voulant davantage de pluralisme, c’est-à-dire de questionnements de l’idéologie libérale, Orwell est invité à toutes les tables.

Leys revient également sur cette récupération en tordant le cou à certaines idées fausses. Orwell de droite ? Orwell conservateur ? Pour l’écrivain anglais : « la vraie distinction n’est pas entre conservateurs et révolutionnaires mais entre les partisans de l’autorité et les partisans de la liberté » (GO cité p. 80), estimant encore que « c’est peut-être un mauvais signe pour un écrivain de n’être pas suspect aujourd’hui de tendances réactionnaires, tout comme c’était un mauvais signe il y a vingt ans de n’être pas suspect de sympathies communistes » (GO cité p. 82). On comprend dès lors la tentation pour certains d’appliquer cette maxime à notre époque post-multikulti-droitdelhommiste.

Pour Leys, l’annexion d’Orwell par « l’autre camp » reflète donc moins le potentiel conservateur de sa pensée que « la persistante stupidité d’une gauche qui, au lieu de commencer enfin à le lire et le comprendre, s’est laissé scandaleusement confisquer le plus puissant de ses écrivains » (p. 65).

[1] F. Nietzsche, Le Cas Wagner, Paris : Allia, 2007.

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« Vies & mort d’un dandy : Construction d’un mythe » de Michel Onfray

« Comment un homme si détestable a-t-il pu devenir le personnage conceptuel du dandysme pensé comme éthique de l’élégance et de l’aristocratie, du bon goût et de la singularité ? » Le ton est donné. L’ouvrage se veut une entreprise d’exhumation et de profanation de George Bryan Brummel. Michel Onfray use du contexte-prétexte normand pour une promenade vengeresse, histoire de cracher à pleins poumons sur la tombe d’un poseur-imposteur. Coup de projecteur sur un être momentanément extirpé de sa Contre-histoire, peuplée de personnages d’habitude immergés dans une ère précise : Libertins baroques, Ultras des Lumières etc. De prime abord, l’exercice paraît périlleux. Déjà fortement instrumentalisé par un Daniel Salvatore Schiffer, à qui le livre est dédié (!), confiée aux mains sèches d’Onfray la figure du Dandy risque de perdre de nouvelles plumes d’apparat.

On ne peut d’ailleurs s’empêcher, tout au long de ce pamphlet de voir en Brummel ce Dorian Gray en (im)puissance, voire des parallèles avec le destin funeste d’Oscar Wilde. La déchéance, conséquence au péché d’orgueil. Malheureusement, le poète irlandais n’est pas cité une seule fois. Soit.

Dans cette psychobiographie à charge, Onfray vomit une abjection sans précédent (hormis peut-être à l’encontre de Freud), menant ici à quelques jugements à l’emporte-pièce teintés de ressentiment (si peu nietzschéen). Insistant assez lourdement sur le passé ganymédien du jeune George, giton lascif ; favori du prince de Galles avant d’être « envoyé au caniveau » (p. 20) par le prince devenu roi – pointant ici la monarco-dépendance de Brummel. « Pitoyable, minable, démasqué », le proto-Dandy humain trop humain ne suscite aucune pitié chez le « nietzschéen de gauche ».

« Où sont les grandes victoires de ce conquérant de l’inutile ? » (p. 26) se demande l’auteur, « Quelle conquête d’Egypte, en effet, que ce cérémonial du petit matin ! » (p. 27). Entre les lignes, on perçoit chez le natif d’Argentan une haine du superfétatoire, sortant l’artillerie lourde dans ce procès en préciosité. La sophistication – comme ascèse post-humaine, comme détournement du fonctionnel, comme exercice de poétisation de soi et du monde – ne sera que brièvement évoquée. Aussi, Brummel, répond au crime suprême pour le philosophe hédoniste : un mépris du peuple. « Sa cravate l’oblige à un port de tête altier, en même temps, le prix de cette élégance se paie d’une incapacité à pouvoir franchement tourner la tête (…) L’accessoire qui fait ce dandy incarne ainsi un genre de corsetage de l’être (…) Il ne peut ni ne veut rien savoir du monde qui n’existe que comme un terrain de jeu pour son ironie, sa méchanceté ou son narcissisme. » (p. 35)

La dégénérescence physique et sociale du Dandy en terre caenaise sera méthodiquement décrite. On songe là encore au destin brisé de Wilde à sa sortie de prison, exilé en France, sous le nom de Sébastien Melmoth, à Berneval, près de Dieppe. Descente aux enfers également pour le « dandy de grand chemin » (p. 43) ; Brummel, syphilitique (avec un énième rappel de ses goûts uranistes – véritable fixation ), dont l’âme – à défaut de portrait caché – s’écrit désormais sur son visage.

Quid du personnage conceptuel brummellien, archétype de tout dandy à venir ? Onfray voit en Barbey d’Aurevilly une sorte de Saint Paul du dandysme. Reprenant la bio de Brummel à son compte, Barbey, tout aussi détestable aux yeux de l’auteur, encense la fatuité anglaise de l’esthète dans une hagiographie à consonances stirnériennes : solipsisme, éloge de la vanité, éloge du moi. Un « art de l’artifice » contre la nature : « le dandy nie la bête en lui, il manifeste une terrible et durable obsession à tuer dans son être l’animal exigeant de le conduire. » (p. 70)

Le ressentiment laisse cependant (enfin) place à la théorisation baudelairienne du dandy comme concept davantage affiné. Dans Le Peintre de la vie moderne, le dandy devient l’artiste de soi, profondément anti-bourgeois (le sortant ainsi du purgatoire, aux yeux d’Onfray). Baudelaire lui-même n’incarne pas ce décadent fardé dénoncé jusqu’ici – « cheveu noir et ras, avec une chemise blanche, une large cravate nouée sans soin, une blouse d’ouvrier qui affiche ses options démocratiques d’alors » – lui permettent d’intégrer – on respire – le panthéon onfrayien. L’important chez Baudelaire se trouve dans la méthode existentielle et non dans la garde-robe souligne Onfray : un stoïcisme pour nos temps industriels vs. le stoïcisme de boudoir de Barbey. Un dessein qui ne pourrait plaire davantage au moine noir normand ; on respire à nouveau.

La tirade baudelairienne citée par Onfray mérite par conséquent un regard approfondi : « Dans le trouble de ces époques, quelques hommes déclassés, dégoûtés, désœuvrés, mais tous riches de force native, peuvent concevoir le projet de fonder une espèce nouvelle d’aristocratie, d’autant plus difficile à rompre qu’elle sera basée sur les facultés les plus précieuses, les plus indestructibles, et sur les dons célestes que le travail et l’argent ne peuvent conférer. » (p. 86)

On pourra dès lors davantage s’accorder avec un Onfray – enfin calmé – pour qui le dandy baudelairien « pourrait bien agir aujourd’hui et demain en antidote à la barbarie de notre Europe qui s’effondre comme jadis l’Empire romain. » Et l’on relira Wilde.

« Séduire. L’imaginaire de la séduction de don Giovanni à Mick Jagger » de Frédéric Monneyron

La littérature ayant pour fonction d’imposer des modèles de comportements, Frédéric Monneyron choisit d’emblée d’axer son étude des schèmes structurant l’imaginaire de la séduction autour de la figure mythique de Don Juan. Le contraste entre le Don Giovanni de Mozart le Johannes de Kierkegaard témoignant fort justement du passage d’une société holiste à une société individualiste : « entre un séducteur méditerranéen qui sacrifie à une « éthique de la quantité » et un séducteur nordique qui sacrifie à une « esthétique de la qualité », entre la séduction immédiate du premier et la séduction tactique du second » (P. 14-15). Une piste intéressante, qui aurait mérité une dissection plus conséquente.

La séduction comprend des risques, estime Monneyron. Le premier, c’est d’être séduit par un homme. Le second : se trouver en concurrence avec une femme. Aussi, la question de l’androgyne, qui paraît d’abord centrale dans l’analyse de la séduction ne sera finalement que peu traitée, puisque pour Monneyron, séduire revient plus concrètement à passer par le féminin et, d’une manière ou d’une autre, s’efféminer – ou pour reprendre l’expression d’Alain Roger : « Le séducteur (hétérosexuel) n’est qu’un lesbien » (p. 27).

Ce postulat paraît d’emblée fallacieux. Associer séduction et effémination revient à puiser dans le modèle crypto-patriarchal freudien, (une « effémination » que l’on retrouvera également épinglée par Nietzsche, de façon assez navrante) et se heurter autant aux théories du genre qu’aux conceptions anciennes d’un esthétisme naturaliste tel que relevé par Péladan : « comparez le coq et la poule, le lion et la lionne. Par quel renversement des idées normales, sommes-nous venus à considérer que nous avons le droit d’être laids et que la femme incarne la beauté? Elle lui est inutile, puisque la concupiscence suffit à attirer et à retenir l’homme ».

Monneyron ne quittera jamais ce présupposé puritain ; celui d’un masculinisme larvé, résolument bourgeois où, loin des perruques rococos ou des caches sexes médiévaux,  la séduction ne peut qu’évoquer une transgression du genre, une sublimation par le féminin. Une question du genre ici abordée de manière essentiellement binaire.

L’argumentaire monolithique ratisse large. Aussi, Monneyron, après Daniel Salvatore Schiffer (avec qui il partage un certain goût pour le kitsch de l’apparat dandesque…) se fend également d’une conceptualisation bancale du dandy – ne craignant ni les incohérences ni les citations, qui étonnamment contrediront son propos à plusieurs reprises. Faisant lui-même du féminin LA référence esthétique des dandys – « Le dandy emprunte aux femmes » il notera par ailleurs, en citant Baudelaire, que la femme est le contraire du dandy…

Cette fixation sur une effémination consubstantielle à la séduction, ici puissamment documentée et soigneusement construite, bien entendu, se défend. Rabâchée de page en page, elle peut néanmoins s’avérer rapidement indigeste. Un Monneyron faisant l’impasse aussi bien le mystère de l’androgyne que la figure de l’éphèbe, récemment analysée par Germaine Greer. Exit Charmide !

L’auteur préférera marteler sa thèse de page en page : « Chez Weiss et chez Drieu La Rochelle, c’est à peine si on peut remarquer que les deux séducteurs utilisent quelques armes féminines – parce que marquées du sceau de la passivité – comme le détachement, l’indifférence et la distance » (P. 101). Frisant parfois l’excès : « Louis II de Bavière oppose aux fonctions viriles du pouvoir que l’on attend de lui des goûts, censément féminins pour les arts et la musique et des attitudes molles et efféminées » (P. 125). Et nous gratifier d’incursions psychologistes : « Ce qui peut être considéré comme un retour du refoulé, de l’effémination refoulée en l’occurrence, prouve tout d’abord la permanence de ce qui la fonde: l’appréhension ressentie devant les différences physiques » (P. 122).

Moraline et tartufferie viriliste exsudent de cet ouvrage au postulat sommaire : pour séduire, le masculin s’aligne sur le féminin. Point, à la ligne. Fallait-il en écrire davantage ?

« Oscar Wilde ou l’amour qui n’ose dire son nom » de Maud de Belleroche

Tombé sur cette biographie datée (1987), éditée par Pierre-Marcel Favre, au gré des hasards numériques, je fus avant tout appâté par la promesse d’une préface de Roger Peyrefitte (à l’époque où une préface de Peyrefitte constituait encore une valeur ajoutée). Peyrefitte sur Wilde ! Prometteur. Néanmoins, hormis la mention d’un Matzneff mal orthographié (Matsneff), aucun bon mot d’exception qui viendrait in extremis compléter l’œuvre du vilipendaire prosateur.

Une biographie de Wilde traitée d’un angle éminemment subjectif avec, surtout, le tempérament de la baronne de Belleroche qui transparait; écrivaine qui – étant né trop tard – m’étais jusqu’ici inconnue. Femme d’un dignitaire de Vichy reconvertie après-guerre dans la littérature polissonne, la Baronne ne s’efface guère volontiers derrière l’objet de son étude, affichant son gout sûr pour les anecdotes psychobiographiques. Fidélité chronologique cependant, malgré ces parenthèses rétro-contemporaines (1987). Les séquences de vie seront agrémentées de citations plus ou moins inédites issues de lettres ou de témoignages discrets.

La baronne n’a rien d’une féministe. Se rêvant femme-dandy, elle prend volontiers parti pour un Wilde, tantôt moquant Constance, l’épouse transparente, tantôt ostentatoirement misogyne : « Les femmes sont un sexe décoratif, elles n’ont jamais rien à dire, mais elles le disent d’une façon charmante ». Baudelaire ne disait-il pas qu’aimer les femmes intelligentes est un plaisir de pédéraste ? Avec Belleroche, c’est aux femmes intelligentes de rendre la pareille. On la voit ainsi se délecter d’une proximité spirituelle avec d’autres uraniens sulfureux, se prenant pour  la réincarnation d’Ada Leverson, cette intime de Wilde qui répondait au surnom de Sphinx.

Une hagiographie de « Fag-Hag » mettant toutefois en avant les descriptions de Wilde par plusieurs jeunes ou moins jeunes proches du poète qui dévoileront les facettes humaines trop humaines du personnage :

 « Luxe , allumettes à bout doré, cheveux frisés, énormes bagues, mains blanches et grasses, pas « soigné », doigts pointus, cravate, foulard, canne Louis XV, grosse rose à la boutonnière, démarche féline, lourdes épaules, énorme douairière en écolier, rit en mettant sa main devant sa bouche, caressant son menton, regardant par-dessus son épaule, jovialité trop affectée mais vraie vitalité… efféminé mais la vitalité de vingt hommes. Magnétisme, autorité, plus profonde que sa réputation ou que son esprit, hypnotiseur » (P. 119).

Peu jalouse, elle dressera un portrait fidèles des amants terribles, Oscar à Bosie, correspondances à l’appui. Lord Alfred Douglas, initiateur de la chute et éromène incontournable à la fois. Dilemme : de la présence de sa muse dépend l’art du poète, de son absence dépend la concentration nécessaire à sa réalisation.

Mais c’est le procès qui tiendra une place centrale dans l’ouvrage de Belleroche (qu’elle marquera en commère de commentaires triviaux…). Sa thèse : un besoin d’autopunition chez Wilde. Une course à l’abime dirait Dominique Fernandez. La chute, avec panache, le bagne plutôt que l’exil.  Un Socrate victorien désirant la cigüe. Ne lui reproche-t-on pas – ici aussi – d’avoir socratisé la jeunesse ? La Baronne rapporte, outrée, l’attitude lâche de Zola, de Jules Renard, ou de Daudet à l’époque du procès. Ce dernier sollicité par Lord Alfred Douglas répondra : « Impossible, j’ai des fils » (P. 243).

Belleroche, sa « nième biographe, son amante posthume » (P. 319), comme elle s’autoproclame, non sans pathos, conclut que le destin de Wilde aura été de porter successivement trois masques : le dandy aux cheveux mi-long personnifiant l’ambigüité préraphaélite, C.3.3., le prisonnier de Redding auteur de De Profundis et Sébastien Melmoth, l’ascète malgré-lui, au corps brisé –  Wilde se comparera lui-même à Saint François d’Assise (au vœu de pauvreté contraint). Tel Verlaine, qui à l’hiver de sa vie, imbibé d’absinthe, devint la star du quartier Latin, Wilde, « incurably extravagant and reckless »  à l’heure du crépuscule « plastronnait encore pour les jeunes disciples anglais qui viennent en pèlerinage, sensibles à son aura maudite » (P. 369). Suicide éthylique, suicide en sursis. Suicide à l’irlandaise ?

« Érostrate » de Fernando Pessoa

Dans cet essai rédigé vers 1925, Pessoa distingue les individus selon leur esprit, leur talent ou leur génie ; trois catégories qu’il différencie formellement. Pour l’esprit il isole trois types – l’esprit proprement dit, le raisonnement et le sens critique. Le talent désigne quant à lui la faculté constructrice et/ou la faculté philosophique. Quant au génie, il est synonyme d’originalité (p. 42).

Un archivage arbitraire saupoudré d’irrévérence : les grandes âmes littéraires se voient rangées de force dans quelques tiroirs catégoriels ! Aussi, Pessoa, tel un bibliothécaire blasé, dérange et froisse notre propension naturelle au respect. Le cadrage limitatif proposé autorise néanmoins un jugement sans concessions : « Quand il y a génie sans talent ou esprit, le génie devient consubstantiel à la folie » (p. 42). Aussi, pour Pessoa, le génie dépasse parfois l’entendement de son détenteur : « Shakespeare et Léonard de Vinci : Ces hommes avaient trop d’âme pour se réaliser » (p. 61). Si vous le dites.

Mais derrière cette pensée-système se cache la plume acérée d’un moraliste : « Dans tous les cas, plus noble est le génie, moins noble est le destin. Un petit génie reçoit de lui la renommée, un grand génie le dénigrement, un plus grand génie le désespoir ; un dieu, la crucifixion. [Aussi] un grand malheur est arrivé à beaucoup de génies ; leur visage n’a pas reçu de crachats » (p. 63). Bienheureux Wilde ! – dont Pessoa salue au passage le génie dompté par l’esprit.

Pour Pessoa, chaque homme a très peu à exprimer et d’ailleurs, rien de ce qui mérite d’être exprimé ne demeure jamais inexprimé. Citant Faguet (ce penseur qui – ironie de l’histoire – est aujourd’hui tombé dans l’oubli), Pessoa rappelle que la postérité, n’aime que les écrivains concis. Une économie de l’écrit opérant une distinction entre productivité et prolixité (Onfrayienne ?). Stakhanovistes verbeux pensez-y : « Nul homme ne devrait laisser vingt livres à moins de pouvoir écrire comme vingt hommes différents » (p. 78).

Sarcasmes à la Cioran. Pessoa épingle une méprise courante liée à la vie moderne – toujours ultra-contemporaine. « La vitesse de nos véhicules a retiré la vitesse à nos âmes. » (p. 111). Plus précisément : « Nous ne travaillons pas assez et prétendons travailler trop. Nous nous déplaçons très rapidement d’un point où rien ne se fait à un autre point où il n’y a rien à faire, et nous appelons cela la précipitation fiévreuse de la vie moderne. (…) La vie moderne est un loisir agité, une réduction du mouvement ordonné à l’agitation. » (p. 112) Sarkozysme ontologique.

Pessoa, en mécontemporain réel,  ponctue sa pensée d’une série d’aphorismes géniaux. Fragments : « Une grande peinture signifie quelque chose qu’un riche Américain veut acheter parce que d’autres voudraient l’acheter s’ils le pouvaient » (p. 117) ; « Aucun trait d’esprit n’est jamais sorti de Hollywood » (p. 115) – constat evergreen.

Pessoa rappelle ainsi qu’au temps de la Renaissance, la vie était plus rapide et plus sainement fiévreuse qu’au nôtre. « Sir Philip Sidney était ambassadeur à seize ans » (p. 110). Les Grecs, quant à eux, (tel Érostrate, qu’on oublie après tout) convoitaient la renommée (objet de ce livre) dans les sports parce qu’ils convoitaient la renommée dans tout; « nous convoitons la renommée dans les sports et les hobbies parce que nous ne pouvons convoiter la renommée dans rien d’autre » (p. 114). Médiocrité moderne. Pessoa, moraliste – de talent et d’esprit – là encore.

« Aristote à l’heure du thé » de Oscar Wilde

Chroniques d’un temps révolu, ces articles parus dans divers magazines de l’époque laissent apparaître un Oscar Wilde doté d’une verve dont blêmiraient les journaleux des torchons bigarrés contemporains, maniant allitérations et formules fulgurantes, et commentant foison de sujets d’actualité dans les rubriques mondaines. On imagine les ravages d’un Wilde chez VSD ou Paris Match!

Ainsi, Wilde nous conte ses expériences de voyage. Au Maroc, il s’intéresse au langage mauresque, si guttural que nul ne peut espérer le prononcer correctement, à moins d’avoir été élevé dans le blatèrement des chameaux. Ses impressions d’Amérique, quoique légères, nous offrent quant à elles une déconstruction bien plus corrosive de la société Yankee que l’American Vertigo d’un BHL, dénué de causticité : « Partout où les Américains ont tenté de produire du beau, ils ont échoué de façon remarquable (P. 20) ».

De l’art, Wilde s’intéresse aux modèles, ces oubliés de la création : « triste constatation, mais c’est un fait, les pauvres n’ont aucune conscience de leur pittoresque (P. 48) ». Authentique Pèlerin Littéraire, comme l’indique l’intitulé de l’une de ses chroniques, Wilde s’adonne également à une contre-histoire de la littérature, anglaise et étrangère. Il divise ainsi les livres en trois espèces : les livre à lire, comme Suétone, les livres à relire comme Platon, les livres à ne jamais lire comme les Pères de l’Eglise, le théâtre de Voltaire ou tout Stuart Mill.

De la réforme du vêtement à la critique culinaire (« la cuisinière anglaise est une femme absurde qui, pour toutes ses iniquités, devrait être changé en une statue de ce sel dont elle ne sait pas se servir (P. 155) »), les considérations très actuelles de Wilde dessinent les contours d’une anthropologie de l’infraquotidien et d’une célébration de la conversation – l’art mondain de la causerie exigeant que l’on sache parler de tout.

« Le déclin du mensonge » de Oscar Wilde

Dialogue désaxé et quelque peu surfait entre deux esthètes; Vivian et Cyril (prénoms empruntés aux deux fils de Wilde) dans la bibliothèque d’une propriété huppée de campagne.

Vivian, au cynisme lascif, y prône la supériorité de l’Art sur la Nature. Une Nature « toujours en retard sur l’époque » (p. 30) mais dont l’imperfection est la condition même pour l’émergence de l’Art : « L’art est notre protestation ardente, notre vaillant effort pour enseigner à la Nature sa vraie place (p. 10) ». Cyril se contente quant à lui de quelques interjections circonspectes.

La présence toujours soutenue des bons mots chez Wilde, égratignant au passage les auteurs à succès de son époque ; Henri James ou Zola, auxquels il préfère Balzac, désert quelque peu la « thèse » controversée de Vivian visant, pour l’essentiel, à redonner au mensonge ses lettres de noblesse : « Le but du menteur est simplement de charmer, d’enchanter, de donner du plaisir. Il est la base même de la société civilisée (p. 36). »

Le mensonge comme sublimation eudémoniste de l’existence et parti pris contre la nature : « Partout où nous sommes retournés à la Vie et à la Nature, notre œuvre est toujours devenue vulgaire, commune et sans intérêt (p. 36). »

Apologie du mensonge pour lui-même, fait Art, et contre-pied mordant face aux propos naturalistes d’un Thoreau ou d’un Hulot. Wilde note que « tout art mauvais vient d’un retour à la Vie et à la Nature et de leur élévation au titre d’idéal (p. 68) », ajoutant que « la Vie imite l’Art beaucoup plus que l’Art imite la Vie (p. 69).
Perfection humaine, trop humaine, des formes d’un jardin à la française ou, lorsque la nature s’efforce, non sans mal, d’imiter l’Art.