« La grève des électeurs : Suivie de Prélude et enrobée de 101 propos inciviques » d’Octave Mirbeau


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Brûlot succinct et sans concessions en faveur de l’abstention. Édité pour la première fois en 1888, sans nul doute impubliable à l’heure actuelle.

Octave Mirbeau y dresse un portrait corrosif et très actuel du bougisme électoral, où l’inaction démocratique se trouve colmatée par l’éternel retour du rappel à l’urne – le suspens du suffrage mobilisant un troupeau particulièrement nigaud : « Les moutons vont à l’abattoir, ils ne se disent rien, eux, et ils n’espèrent rien. Mais, du moins, ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des révolutions pour conquérir ce droit (p. 13). » 

Mirbeau rappelle au quidam l’inanité propre au vote et se pose en éveilleur de consciences et initiateur aux délices de l’abstention, cette arme redoutable pourtant si peu usitée par un corps électoral grégaire. Ne plus voter, se désengager. À la fatalité mécaniste de la transhumance cyclique vers les urnes, s’oppose la volonté de libérer l’individu de l’intériorisation de la domination, du dressage « citoyen ». La parole ne peut être donnée à qui la refuse – anachronique plaidoyer pour l’ataraxie politique ; le détachement des taiseux.

« Kulturindustrie. Raison et mystification des masses » de Theodor W. Adorno et Max Horkheimer

On ne présente plus l’École de Francfort, ce groupe d’intellectuels allemands sévissant depuis l’avant-guerre, fondateurs de la théorie critique. Les auteurs de ce texte (1947), Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, en furent – avec Herbert Marcuse – les principaux représentants.

Bien avant Debord, ceux-ci veilleront, à travers ce pamphlet, à éreinter méthodiquement une industrie culturelle déjà bien établie ; flinguant indifféremment Donald Duck – canard boiteux du taylorisme universel, recevant sa ration de coups à l’instar de ces malheureux spectateurs amusés, s’habituant ainsi à ceux qu’ils reçoivent eux-mêmes –  ou même le jazz, cette entreprise de nivellement sonore :

« Aucun Palestrina ne fut aussi puriste dans la chasse à la dissonance inattendue et non résolue que l’est l’arrangeur de jazz éliminant tout développement non conforme à son langage. S’il adapte Mozart au jazz, il ne se contente pas seulement de modifier les passages trop sérieux ou trop difficiles, mais également dans ceux où le compositeur harmonisait la mélodie différemment, peut-être plus simplement que la coutume ne le veut aujourd’hui » (p. 22).

Pour ces auteurs, l’industrie culturelle ne vise pas à sublimer, mais à réprimer, voire à dominer. Elle s’inscrit dans le contexte plus large de la rationalité technique d’une société aliénée : « les autos, les bombes et les films assurent la cohésion du système jusqu’à ce que leur fonction nivellatrice se répercute sur l’injustice même qu’elle a favorisée » (p. 10). Et cet argumentaire pisse-froid n’épargne rien, surtout pas l’humour ! Préférant, là encore, Baudelaire et Hölderlin, dépourvus d’humour, aux vedettes hilares d’Hollywood : « Dans la société frelatée, le rire en tant que maladie s’est attaqué au bonheur et l’entraîne dans sa misère intégrale » (p. 49). Haro sur la LOL-culture – toujours d’actualité – « s’amuser signifie toujours : ne penser à rien, oublier la souffrance même là où elle est montrée. Il s’agit, au fond, d’une forme d’impuissance » (p. 57). Dans le capitalisme avancé de l’après-guerre, l’amusement est donc ce bain vivifiant prescrit en continu par l’industrie du divertissement. Il est avant tout recherché par ceux désirant échapper au processus du travail automatisé, espérant ainsi être à nouveau en mesure de l’affronter (p. 41).

Aussi, l’industrie culturelle, telle que dépeinte par Horkheimer et Adorno constitue, fondamentalement, une attaque en règle contre l’individu. Une société où chacun est interchangeable, un exemplaire, l’individu est normalisé : « de l’improvisation standardisée du jazz à la vedette de cinéma qui doit avoir une mèche sur l’oreille pour être reconnue comme telle, c’est le règne de la pseudo-individualité » (p. 78). Par conséquent : « c’est uniquement parce que les individus ont cessé d’être eux-mêmes et ne sont plus que les points de rencontre des tendances générales qu’il est possible de les réintégrer tout entiers dans la généralité » (p. 79). Nous soulignons.

Sur l’Art. Proche de l’analyse benjaminienne  Horkheimer et Adorno épinglent la démocratisation de l’art : « Les œuvres d’art sont ascétiques et sans pudeur, l’industrie culturelle est pornographique et prude » (p. 48). La valeur d’usage dans la réception artistique est remplacée par sa valeur d’échange, au lieu de rechercher la jouissance on se contente d’assister aux manifestations « artistiques » et d’être au courant » (p. 86). Dès lors, pour les auteurs, l’objet d’art n’a aucune valeur en soi, il devient fétiche – sa valeur sociale servant d’échelle de valeur objective, seule qualité dont jouissent les consommateurs.

Gommez 1947.  Plusieurs décennies avant Baudrillard, la société de consommation [post-] moderne se voit d’ores et déjà théorisée, ainsi que la publicité, son bras armé. Un constat d’hominescence réifiante et de personal-branding avant l’heure : « les consommateurs sont contraints à devenir eux-mêmes ce que sont les produits culturels, tout en sachant très bien à quoi s’en tenir »  (p. 104).

N’est pas Dandy qui veut

Article à charge.

Philosophe expert ès Dandysme, Daniel-Salvatore Schiffer collectionne anecdotes et filiations sur son sujet de prédilection. Chez Schiffer, le Dandysme se présente comme une catégorie fourre-tout ; de Byron, Brummell, Wilde – bien sûr – à, désormais, Valérie Trierweiler « éminente femme dandy des temps modernes, magnifiquement insolente avec ses tweets impromptus qui font jaser jusqu’aux plus mauvaises langues du Palais-Bourbon. »

L’article paru ce 13 juin dans Le Point, symbolise donc plus que jamais cette frénésie catégorielle.

Pour Schiffer, le dandysme se résumerait par une défiance envers la pensée unique. Une rebelle à l’Elysée ? Une brèche dans la normalité hollandiste ?

Reprenant la définition de Barbey d’Aurevilly, Schiffer note que « tout Dandy est un oseur, mais un oseur qui a du tact. » Or le tact n’est pas l’élément que l’on retiendra dans l’épisode du « Tweetgate » – le ressentiment (bête noire du nietzschéisme) dont témoigne la première journaliste de France envers l’ex du premier des Français n’ayant pour le moins rien de courtois ni de flegmatique.

Dans cette spin-off rochelaise d’Amour Gloire et Beauté, la compagne de François Hollande semble ici moins proche du dandy Oscar Wilde que de son capricieux amant Lord Alfred Douglas, dont le différend familial causa ruine et déchéance chez l’auteur du Portrait de Dorian Gray. Malgré ce « Ségocide numérique », gageons à ce que la comparaison s’arrête-là et que l’Elysée ne s’enlise davantage…

Soit. Noble frondeuse, Trierweiler disposerait, pour Schiffer, « comme tout authentique dandy, même lorsqu’il s’ignore, l’étoffe, alliée au panache, des vrais héros : courageux et solitaires, insoumis même dans l’adversité et indomptables même sous la contrainte. » Trierweilidolâtrie ?

Ce réflexe-au-dandy chez Daniel-Salvatore s’avère symptomatique. À l’instar du vampire, figure-star des Teen Movies, le personnage conceptuel « dandy » – l’anarcho-mondain, antidote au bobo – demeure dans l’air du temps. À l’ère de la reproductibilité, le dandysme représente une (im)posture consumériste parmi d’autres, entre emos et hipsters – car après tout, quoi de plus « normal » que l’anticonformisme ?

Dans sa profonde normalité, Daniel-Salvatore lui-même, n’échappe pas au phénomène de néo-tribu : tignasse wildienne, références vestimentaires évidentes entre Baudelaire et BHL (ndlr : un dandy véritable ne devrait produire rien d’autre que soi-même).

Bref, le dandy est mainstream – donc, après tout, pourquoi pas Valérie ? « Dandy » n’est, sous la plume de Schiffer, rien d’autre qu’un titre de noblesse pour Peoples, sorte de corolaire classieux à la tabloïdisation de la sphère politico-médiatique.

D’accord, atomisons le corpus référentiel du dandysme – art du superfétatoire. Schiffer proposait jadis Michael Jackson, je suggère Lady Gaga, déesse de la mise en scène de soi de l’ère post-MTV, chantre d’une industrie culturelle en boucle fermée. Dandysons, dandysons !

Sinon, reste à entrer en résistance devant cette tentative de vulgarisation conceptuelle, où la twitteuse dandy partage la vie du prophète de la normalitude (pour reprendre une sémantique familière). Car, malgré ces pontes de l’infotainment dandysés à la chaîne, ce que Daniel-Salvatore ne semble intégrer dans sa compréhension du terme, n’est autre que cette déchirure consubstantielle au dandy : sa profondeur tragique et son ironie désabusée. Le dandysme est une cause joyeuse et désespérée rappelait Olivier Frébourg, dans le jouissif Manifeste Chap.

Pas sûr que l’on retrouve les derniers éléments de cette définition, certes moins généreuse, chez la « First Girlfriend ».

Ce texte fut publié sur Ultra Gonzo 2.0, projet journalistique ultra-subjectif éphémère (25 mai – 25 juin 2012)

20km. Gloire au cheptel

Il m’arrive de me poser sur un banc du parc du Cinquantenaire pour feindre une lecture appliquée, crayon à la main, et profiter du flegme d’une clairière artificielle. Mon regard porte alors sur tel balourd en mouvance, chassé par quelque fourche imaginaire, très vite suivi d’une cohorte d’ascètes en leggings et d’une matrone grimaçante. Ils suent, puent, se soumettent à la fatalité des rondes successives. Les allées du parc deviennent les couloirs d’entraînement de bureaucrates aux galères.

Telle une invasion de sauterelles en Afrique de l’Ouest, les joggeurs pullulent en flux continu. Leurs halètements indiquent aux quelques flâneurs au cheminement inutile qui empièteraient le parcours du cheptel véloce, la nécessité immédiate de s’en écarter.

Loin d’une promenade en accéléré, ce trot disgracieux polluant parcs et sentiers de campagne, participe en général au dressage permanent de l’employé proactif. Performance-management du corps-objet, recyclage des chairs malléables. Pavlovisme result-oriented. Que veut ce joggeur sinon (se) prouver sa compétitivité, son endurance sur le marché des encravatés interchangeables, se rassurer avant le prochain contrôle technique ?

On ne bronche pas. On fait ses rondes, tel un âne soumis sans carotte ni bâton. Le JogTracker suffit. Le Smartphone est devenu contremaître. Transparence sur la performance.

Je quitte alors mon banc, résigné.

Mais que dire des 20km au programme ce dimanche à Bruxelles, en cette parenthèse pré-estivale si propice à la promenade. Une apothéose pour tout quidam du macadam ! L’anonyme joggeur numéroté (à défaut d’être marqué au fer) jouit, en ce jour, d’une cadence massique. Le chronométré solipsiste rejoint le surhomme éthiopien. La petite meute se transforme en troupeau – environ 30.000 gnous.

La mise en scène est forcément compétitive, propre à la « sarkotransformation » du temps : épistémè d’un Président en survêt’, d’une époque au pas de course. Le phénomène demeure – l’énergumène débarqué (homme de son temps) n’en fut que le symptôme.

À la ligne d’arrivée, à quoi d’autre qu’à la performance pourrait songer le joggeur invétéré ? L’important est de participer ? Certes.

Brigitte, secrétaire, enfile ses Nike achetées chez Disport et s’apprête à « faire corps » avec ses collègues. Le marathon comme Team Building – la PME (prononcer « Péemméé » ) a décidé de participer au challenge. Liquéfaction groupale – nous n’en seront que plus soudés lundi matin (mardi, lundi c’est congé). L’effort collectif über alles– « les individualités mal vues » se rappelle-t-elle, dixit Bernard, le patron, durant l’entretien d’embauche – on ne sait jamais.

Pour les autres Paul Tergat (célèbre marathonien) du dimanche, humant l’air des tunnels perquisitionnés et rêvant d’olympisme démocratisé, la course relève de la procession masochiste. Se faire violence ; fondre au soleil pour se fondre dans le tas des performers. Un dimanche d’extase en somme : mens sana in corpore maso.

Découvrir son nom dans le supplément spécial du lendemain – au N° 29100 – et s’écrier, « j’en suis » !

Aujourd’hui la ville, les parcs, les allées étaient à eux ; coureurs, joggeurs, chronométrés en tout genre – et certainement pas à nous – mécontemporains nostalgiques du Péripatos, de la flânerie dialogique, qui peut désormais s’envisager comme un luxe inouï – antithétique à l’air du temps.

L’occident, né sous la promenade, périra sous la semelle des joggeurs.

Ce texte fut publié sur Ultra Gonzo 2.0, projet journalistique ultra-subjectif éphémère (25 mai – 25 juin 2012)

« Le Manifeste Chap: Savoir-vivre révolutionnaire pour gentleman moderne » de Gustav Temple & Vic Darkwood

Ce manifeste se présente d’emblée comme une plaisanterie sérieuse. Teinté d’une ironie so british, l’ouvrage signé Gustav Temple & Vic Darkwood (2001), présenté par Olivier Frébourg dans cette édition française, perd environ la moitié de son charme de par sa transposition en français. Faisons l’impasse sur ce handicap majeur. La noblesse du combat demeure.

Frébourg avise dans sa préface : « comme tout vrai dandysme – ce mot si galvaudé par les magazines de mode –, le chapisme est une diététique, une ascèse qui exige d’y sacrifier ses journées et une lutte permanente contre un monde qui nivelle les comportements, les modes de pensée et les codes vestimentaires ». Un assaut ludiquement désorganisé contre la vulgocratie, qui se sait perdu d’avance. Cette « Haute Vulgocratie », comprend pop stars, gagnants du Lotto, capitaines d’industrie, magnats de la presse imbus d’eux-mêmes, qui, nous le savons, « utilisera ses notions dénaturées et mal digérées du savoir-vivre comme une arme pour repousser tous les prétendants hors de leur territoire de nouveau riches » (p. 42).

Frébourg ponctue à juste titre : « notre époque crève de son manque de drôlerie. Et l’humour est, dans nos sociétés du spectaculaire encadré, réglementé. Les médias de masse se chargent de cette fonction en tant que bras armé du pouvoir. Jamais peut-être l’humour, l’ironie n’auront été aussi subversifs qu’aujourd’hui. Le Chapisme est une cause joyeuse et désespérée ».

Cette « conjuration des Anarcho-Dandys », par-delà une posture éminemment politique, comprend une philosophie de la toilette, une condamnation du fitness, une apologie du tabac et des conseils de beauté pour retrouver le teint livide d’un Baudelaire : « Si Baudelaire avait été l’image même de la santé, joues colorées, corps fringuant et attitude joviale, il est douteux qu’on l’eût pris réellement au sérieux dans son rôle de poète. Au XIXe siècle, bohème rimait avec pâleur maladive, teint blafard du poète tuberculeux » (P. 70).

Le Manifeste propose par ailleurs bon nombre d’antipoisons décalés. Contre la pullulation des téléphones portables et le pourrissement holistique de toute intersubjectivité  :

« Au milieu d’une conversation, plongez la main dans la poche de votre veste et retirez-en un petit recueil de poésie, choisissez une page avec soin et mettez-vous à lire un vers ou deux dans un silence total. Puis replacez délicatement le livre dans votre poche et tournez-vous vers votre compagnon en lui lançant un : Excusez-moi. Vous disiez ? » Continuez d’exaspérer votre compagnon en sortant un carnet et en composant vous-même un ou deux vers, rajoutez-en encore une couche en léchant la mine de votre crayon, les yeux dans le vague » (P. 48).

Le Manifeste propose un idéal ; évoquant les figures prophétiques de Joris-Karl Huysmans ou du Comte de Montesquiou. Libre aux gentlemen mécontemporains d’en suivre certains préceptes pour réenchanter leur quotidien médiocratiquement terne.

« Contre la télévision et autres textes sur la politique et la société » de Pier Paolo Pasolini

Texte longtemps resté inédit, datant de 1966, écrit à la suite d’un des rares moments où Pasolini daigna se frotter au petit écran – pour raison de convalescence : « Puisqu’il y a un mois que je suis malade, assez gravement, il y a un mois que je suis à la maison : et donc un mois que tous les soirs – ne pouvant pas lire – je regarde la télévision. C’est infiniment pire et plus déradant que ce que la plus féroce imagination peut supposer » (P. 32). Un constat sans appel : « Tout ce qui apparaît, dans le petit écran et en amont du petit écran, toute la préparation et l’organisation de l’emballage protecteur de l’information – est vulgaire » (P. 40).

« Il y a, au tréfonds de la dite « télé », estime-t-il, quelque chose de semblable à l’esprit de l’Inquisition » (P. 29). La télévision comme machine à standardiser les indigents selon un prisme petit-bourgeois. S’en suit une contamination des foules, désormais atopiques, par « cette sorte de cruauté moralisatrice de facture protestante, issue principalement des films américains » (P. 21). Une mainstreamisation petite-bourgeoise, ensevelissant les pauvres d’avant l’Italie dans une mimésis de l’avoir et transformant des personnages tel Saint-François d’Assise en héros mièvre de téléfilm ; en « Saint à belle-âme morale ».

« Le bourgeois disons – le par un mot d’esprit – est un vampire, qui n’est pas en paix tant qu’il n’a pas mordu le cou de sa victime pour le pur plaisir, naturel et familier, de la voir devenir pâle, triste, laide, sans vie, tordue, corrompue, inquiète, culpabilisée, calculatrice, agressive, terrorisante, comme lui » (p. 62).

Dès lors, Pasolini charge cette génération de vampires que sont les « gamins » de 68 : « Comment cette haine se manifeste-t-elle aujourd’hui ? Elle se manifeste à travers l’acceptation des arguments démystificateurs des nouveaux jeunes (ceux de 68), et donc de leur mentalité, de leur moralisme, de leur violence… » ( p. 74). Aussi, Pasolini perçoit la télévision comme matrice d’un « quelconquisme » (qualunquismo) : une indifférence à la vie politique et sociale. Ce qualunquismo, qui fut un mouvement d’idées, au moment du fascisme en Italie, exalte l’uomo qualunque. Des qualunquistes, ces « moralistes du devoir d’être comme tout le monde », que Pasolini rangera dans sa « Divine Mimésis » dans le Vestibule de l’Enfer.

Pasolini adepte du dégagisme ? « J’ai la nostalgie des gens pauvres et vrais, qui se battaient pour renverser ce patron, mais sans vouloir pour autant prendre sa place ! Mais aujourd’hui, j’ai peur de ces nègres en révolte, tout compte fait semblables à leurs maîtres, aussi brigands qu’eux et qui veulent tout posséder, quel qu’en soit le prix. Cette sombre obstination tendant à une violence totale ne me permet plus de savoir d’où tu parles » (P. 98). Déracinements.Une complainte proche des râles de Firs, ce vieux laquais attaché à la Cerisaie, dans la pièce de Tchékov.

Pasolini n’hésite donc pas à briser un silence (« les autres écrivains ont peur de perdre des lecteurs et des petits privilèges »), pointant l’adoubement par l’image en rappelant que  la télévision sert beaucoup à vendre des livres et à rendre célèbre.

Dans un Berlusconisme faisant aujourd’hui système, ce passionné de révolte, cet indigné agissant (toujours seul), serait sans doute pris d’une crise d’épilepsie sans fin.

« Le Peintre de la Vie moderne » de Charles Baudelaire

Constantin Guys, peintre aujourd’hui pour le moins tombé dans l’oubli, apparait dans cet essai hagiographique sous les traits d’un M.G., personnage conceptuel permettant à Baudelaire d’esquisser diverses réflexions autour de la modernité : treize chapitres, écrits de novembre 1859 à février 1860, qui firent d’abord l’objet d’une publication dans les colonnes du Figaro en 1863 – verrait-on chose pareille aujourd’hui ?

La modernité comme échappée contre-nature. À travers M.G., Baudelaire vante la parure, la toilette et le maquillage comme autant d’efforts de la femme pour s’affranchir de sa naturalité corporelle. On retrouve ici le même plaidoyer que chez Wilde : « La nature n’enseigne rien, ou presque rien, […]  c’est la philosophie, c’est la religion qui nous ordonne de nourrir des parents pauvres et infirmes. La nature nous commande de les assommer »  (p. 62).

La beauté « naturelle » n’existe pas, elle est avant tout convention. L’idéal de beauté s’inscrit dans un temps et correspond à une fonction avec, selon Baudelaire, des répercussions morphopsychologique sur les individus : l’idéal façonnant l’apparence – « chaque siècle avait, pour ainsi dire, sa grâce personnelle » (p. 49). Transitivité des époques et du beau. L’absence d’un tel ancrage plongerait l’œuvre et les individus dans le vide d’une beauté abstraite et indéfinissable. La modernité comme évolutionnisme culturel au sens darwinien : « Les siècles introduisent la variété, non seulement dans les gestes et les manières, mais aussi dans la forme positive du visage » (p. 29).

M.G. permet également à Baudelaire de formuler sa propre définition du dandysme. Le Dandy se présente avant tout comme archétype crépusculaire émergeant entre deux époques, comme « dernier éclat d’héroïsme dans les décadences » (p. 56). Son objectif est, là aussi, de sublimer son temps à travers l’artifice, par une quête solipsiste. Aussi, précurseur ou éternel décalé, le Dandy demeure un prophète achronique, sans prophétie.

Une définition salutaire à l’heure d’un post-postmodernisme envisageant le dandysme comme posture consumériste parmi d’autres. Là où l’anticonformisme relève du mimétisme, les résurgences contemporaines – démocratiques – du dandysme paraissent pour le moins, anachronique, voire profondément antithétique à sa nature héroïque. « Hélas ! la marée montante de la démocratie, qui envahit tout et qui nivelle tout, noie jour à jour ces derniers représentants de l’orgueil humain et verse des flots d’oubli sur les traces de ces prodigieux mirmidons » (p. 56).