« Thésée » d’André Gide

Rythme et épure dans l’écriture de ce récit serré et fluide qui revivifie la trame mythologique et dépoussière l’éthos Grec. Gide parvient à capter l’essence tragique de l’héroïsme antique où l’on conçoit que chaque victoire se paie au prix fort. Thésée s’inscrit axiologiquement dans une quête de soi : «  il ne suffit pas d’être, puis d’avoir été : il faut léguer et faire en sorte que l’on ne s’achève pas à soi-même. » « Obtiens-toi » sera son leitmotiv.

Au terme de sa vie, Thésée relate ainsi les différentes étapes de son existence : de sa victoire sur le beau mais stupide Minotaure jusqu’à la fondation d’Athènes.

Dépeignant non sans ironie le raffinement et les mœurs de la cour de Minos, où Thésée se fait l’effet d’un sauvage, Gide revient sur la relation de son héros avec la belle, et lassante Ariane. Thésée demeure insensible aux charmes de cette dernière. Une Ariane dont la sensiblerie agace ; « insupportables ses protestations d’amour éternel, et les petits noms tendres dont elle m’affublait. » Il lui préfère sa jeune sœur Phèdre qu’il parviendra à ramener en Attique en veillant à déposer Ariane sur le chemin, à Naxos, où celle-ci fut rejointe par Dionysos, qui l’épousa ; « ce qui peut être une façon de dire qu’elle se consola dans le vin. »

Dialoguant avec Œdipe, aveugle contemplatif quasi-gnostique, Thésée, homme d’action progressiste et stratège politique, prêche son pragmatisme et sa volonté de « faire jeu des cartes qu’il a. »

« Il m’est doux de penser qu’après moi, les hommes se reconnaîtront plus heureux, meilleurs et plus libres. Pour le bien de l’humanité, j’ai fait mon œuvre, j’ai vécu ». Ainsi finit Thésée.

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« Oscar Wilde ou l’amour qui n’ose dire son nom » de Maud de Belleroche

Tombé sur cette biographie datée (1987), éditée par Pierre-Marcel Favre, au gré des hasards numériques, je fus avant tout appâté par la promesse d’une préface de Roger Peyrefitte (à l’époque où une préface de Peyrefitte constituait encore une valeur ajoutée). Peyrefitte sur Wilde ! Prometteur. Néanmoins, hormis la mention d’un Matzneff mal orthographié (Matsneff), aucun bon mot d’exception qui viendrait in extremis compléter l’œuvre du vilipendaire prosateur.

Une biographie de Wilde traitée d’un angle éminemment subjectif avec, surtout, le tempérament de la baronne de Belleroche qui transparait; écrivaine qui – étant né trop tard – m’étais jusqu’ici inconnue. Femme d’un dignitaire de Vichy reconvertie après-guerre dans la littérature polissonne, la Baronne ne s’efface guère volontiers derrière l’objet de son étude, affichant son gout sûr pour les anecdotes psychobiographiques. Fidélité chronologique cependant, malgré ces parenthèses rétro-contemporaines (1987). Les séquences de vie seront agrémentées de citations plus ou moins inédites issues de lettres ou de témoignages discrets.

La baronne n’a rien d’une féministe. Se rêvant femme-dandy, elle prend volontiers parti pour un Wilde, tantôt moquant Constance, l’épouse transparente, tantôt ostentatoirement misogyne : « Les femmes sont un sexe décoratif, elles n’ont jamais rien à dire, mais elles le disent d’une façon charmante ». Baudelaire ne disait-il pas qu’aimer les femmes intelligentes est un plaisir de pédéraste ? Avec Belleroche, c’est aux femmes intelligentes de rendre la pareille. On la voit ainsi se délecter d’une proximité spirituelle avec d’autres uraniens sulfureux, se prenant pour  la réincarnation d’Ada Leverson, cette intime de Wilde qui répondait au surnom de Sphinx.

Une hagiographie de « Fag-Hag » mettant toutefois en avant les descriptions de Wilde par plusieurs jeunes ou moins jeunes proches du poète qui dévoileront les facettes humaines trop humaines du personnage :

 « Luxe , allumettes à bout doré, cheveux frisés, énormes bagues, mains blanches et grasses, pas « soigné », doigts pointus, cravate, foulard, canne Louis XV, grosse rose à la boutonnière, démarche féline, lourdes épaules, énorme douairière en écolier, rit en mettant sa main devant sa bouche, caressant son menton, regardant par-dessus son épaule, jovialité trop affectée mais vraie vitalité… efféminé mais la vitalité de vingt hommes. Magnétisme, autorité, plus profonde que sa réputation ou que son esprit, hypnotiseur » (P. 119).

Peu jalouse, elle dressera un portrait fidèles des amants terribles, Oscar à Bosie, correspondances à l’appui. Lord Alfred Douglas, initiateur de la chute et éromène incontournable à la fois. Dilemme : de la présence de sa muse dépend l’art du poète, de son absence dépend la concentration nécessaire à sa réalisation.

Mais c’est le procès qui tiendra une place centrale dans l’ouvrage de Belleroche (qu’elle marquera en commère de commentaires triviaux…). Sa thèse : un besoin d’autopunition chez Wilde. Une course à l’abime dirait Dominique Fernandez. La chute, avec panache, le bagne plutôt que l’exil.  Un Socrate victorien désirant la cigüe. Ne lui reproche-t-on pas – ici aussi – d’avoir socratisé la jeunesse ? La Baronne rapporte, outrée, l’attitude lâche de Zola, de Jules Renard, ou de Daudet à l’époque du procès. Ce dernier sollicité par Lord Alfred Douglas répondra : « Impossible, j’ai des fils » (P. 243).

Belleroche, sa « nième biographe, son amante posthume » (P. 319), comme elle s’autoproclame, non sans pathos, conclut que le destin de Wilde aura été de porter successivement trois masques : le dandy aux cheveux mi-long personnifiant l’ambigüité préraphaélite, C.3.3., le prisonnier de Redding auteur de De Profundis et Sébastien Melmoth, l’ascète malgré-lui, au corps brisé –  Wilde se comparera lui-même à Saint François d’Assise (au vœu de pauvreté contraint). Tel Verlaine, qui à l’hiver de sa vie, imbibé d’absinthe, devint la star du quartier Latin, Wilde, « incurably extravagant and reckless »  à l’heure du crépuscule « plastronnait encore pour les jeunes disciples anglais qui viennent en pèlerinage, sensibles à son aura maudite » (P. 369). Suicide éthylique, suicide en sursis. Suicide à l’irlandaise ?

« Souvenirs de la Cour d’Assises » d’André Gide

« En voyage, quatre choses surtout m’attirent dans une ville : le jardin public, le marché, le cimetière et le palais de justice » (p. 11). Dans un exercice de style singulier (1914) –  les hommes, tels que lui n’étant à l’époque que rarement dérangés dans leur qualité d’intellectuel – Gide force l’entrée du purgatoire pour nous narrer son immersion (voire  sa descente) dans le marasme infrahumain des tribunaux.

Portraitiste médical appliqué, il dépeint sans complaisance, voire avec zèle, la laideur du petit peuple – « une hideuse pouffiasse au teint de géranium » (p. 103) – ne lésinant pas sur certains détails scabreux: « Mme Gilet n’avait pas dit que le couteau, en se retournant dans la plaie, avait fait : Crrac ! » p. 78. Crasse humaine, qu’il survole amoralement, parfois avec cynisme, toujours avec détachement. En entomologiste comblé, son regard d’écrivain scrute l’existence médiocre de ces insectes aux mœurs vulgaires. Descriptions ponctuées d’observations très actuelles (missive décalée aux éventuels parents de Brandon, Ethan, et autre Kimberley): « est-ce un sentiment poétique qui pousse les miséreux à baptiser si étrangement leurs enfants ? » (p. 56).

Des « hideux applaudissements », lors du rabaissement d’un vaurien déjà plus bas que terre, aux conversations de normopathes bien comme il faut; Gide recense les échanges à la moraline suintante « entre un gros monsieur et une dame en deuil » dans un train, sur le sort de criminels. Dans cet inventaire d’avis outrés digne du cloaque sémantique ponctuant chaque info de la Dernière Heure, Gide note la bêtise grégaire, la clôture argumentative hâtive émanant de ces avis pondérés.

N’hésitant pas à intervenir personnellement auprès du tribunal en cas d’injustice flagrante, Gide conclut qu’un juge habile fera d’un jury populaire ce qu’il veut. Épilogue toujours valable: « en général, ici comme ailleurs, la violence des convictions est en raison de l’inculture et de l’inaptitude à la critique » (p. 123).

« Les Nourritures Terrestres » de André Gide

Les nourritures terrestres ou le manifeste d’un vouloir-vivre amoureux ; catéchisme singulier et sensualiste avec l’Amour en point de mire – un amour perçu comme projection du désir permanent.

Prosélyte d’un divin immanent, tel un Sénèque hédoniste, Gide pratique l’échange épistolaire avec son propre Lucilius ; Nathanaël, disciple conceptuel et apprenti-jouisseur : « Nathanaël, je veux enflammer tes lèvres d’une soif nouvelle, et puis approcher d’elles des coupes pleines de fraîcheur. J’ai bu ; je sais les sources où les lèvres se désaltèrent » (p. 112).

Au bout d’une vingtaine de pages, à coup de flash-backs vitalistes, on se laisse finalement prendre dans la succession des parenthèses épicuriennes. Dans une conception divine proche d’un Spinoza, Gide dresse un tableau dionysiaque empreint de volupté; une contemplation quasi-animiste où « Dieu » se niche dans la pierre comme dans le suc d’une orange – Gide au pays des plaisirs simples, et donc essentiels.

Une propédeutique du désespoir débouchant sur une philosophie du non-regret, par un Gide en repentance : « Si je regrette aujourd’hui quelque chose, c’est d’avoir laissé sans y mordre, se gâter, s’éloigner de moi bien des fruits, des fruits que tu m’as présenté, Dieu d’amour qui nous alimentes » (p. 125).

Les Nouvelles nourritures, publication post-hoc, proposent une série de rencontres fortuites et parfois absurdes. Exercice de déculpabilisation et d’émancipation face aux pesanteurs de l’âme, le regret « temporis acti » s’y voit une nouvelle fois épinglé – l’introspection passéiste également : « Connais-toi toi-même. Maxime aussi pernicieuse que laide. Quiconque s’observe arrête son développement. La chenille qui chercherait à « bien se connaître » ne deviendrait jamais papillon » (p. 223). Moins sensuelles, ces Nouvelles nourritures s’avèrent bien plus engagées, voire politiques : celui que Gide appelait, suavement, Nathanaël, se prénomme désormais camarade.

« L’Immoraliste » de André Gide

Récit d’un chassé-croisé vers le sud, celui d’une renaissance moniste où Michel, protagoniste transfiguré opère sa mue, laissant barbe et confort derrière lui tel une peau de serpent surannée. Apologue d’un élan vitaliste après la maladie l’ayant mené au bord du précipice.

Michel, historien exhumant jadis les héros archaïques, tourne résolument le dos aux témoins du passés : « le souvenir est une invention de malheur » (P. 172.). À la vitalité ancestrale d’Athalaric, il préfère désormais celle des jeunes maghrébins, hic et nunc.

Ainsi, une fois la vigueur retrouvée, Michel se fait chercheur de témoins du vivant. En quête de lumière, de peaux dorées – la sienne gorgée de soleil, sensation nouvelle, et celle de garçons rencontrés au gré des voyages –, il laisse derrière lui, peu à peu, les ennemis de la grande santé.

Aussi l’intromission dans le règne des vivants, s’avère corrosive et la rencontre avec Ménalque, alter-ego décrié, annonce la rupture solipsiste : « on a peur de se trouver seul ; et l’on ne se trouve pas du tout. » (P. 117.) Marceline, sa femme, subit dès lors l’empiétement d’un égo balayant toute chétivité. Jadis thaumaturge, n’ayant pu donner la vie, elle se désinscrit peu à peu du schéma nouveau.

L’immoraliste est un plaidoyer égotiste pour un enfantement de soi-même. La marche victorieuse d’une jouvence regagnée où trépassent les faibles.

Célébration somatique et longue transhumance vers l’irraison, la progression délivrant l’un se mue en déambulation suppliciaire pour l’autre.