« Porfirio et Constance » de Dominique Fernandez

Prélude romancé au pavé psychobiographique familial Ramon, Dominique Fernandez propose avec Porfirio et Constance une dissection du paria originel : son propre père. Infimes détournements fictionnels : l’oeuvre transposera l’héritage familial mexicain vers l’Italie du sud,  Bertrand de Jouvenel deviendra Bertrand de Juvénal et Ramon Fernandez, Porfirio Vasconcellos ; pigiste à la plume facile, mondain aux origines siciliennes, assujetti indolent au joug maternel.

Parallélismes. Sensualité chimérique avec Constance ; provinciale résignée aux meurtrissures désirées. La chronique d’un mariage antithétique, d’une prise d’otage concomitante, d’un masochisme partagé, s’accompagne ici d’une course à l’abîme politique, du naufrage d’un Porfirio « mélange de don Quichotte qui s’attache aux causes perdues et de Rastignac qui lui reproche l’absurdité de tels choix » (p. 511).

Derrière un dolorisme consubstantiel aux personnages de Dominique Fernandez (de Caravage à Pasolini)  se dessine une singulière fresque historique. Porfirio, correspondant à Rome, se frotte à la révolution culturelle initiée par le pouvoir fasciste en place, croisant le chemin d’individus plus ou moins exaltés par cette transmutation civilisationnelle : « Voici un peuple (…) à qui trois obstacles formidables paraissent empêcher l’entrée dans l’ère industrielle : la mamma, la pasta, la siesta, dont les influences conjuguées assoupissent les facultés mentales, installent dans un bien-être trompeur et maintiennent dans un état léthargique la population masculine » (p. 98) ; « Tu as tort de penser, Porfirio, que Jaurès et les socialistes sont de gauche, et les fascistes de droite. Si ces deux notions gardent quelque sens, si droite signifie adhésion à l’ordre établi et gauche volonté de changer le monde, tu dois inverser ta proposition. Le fascisme est un mouvement de gauche, un mouvement révolutionnaire » (p. 141).

Aussi, le fascisme est à ses débuts encore fortement marqué par l’idéal futuriste : « Dans les premières années du fascisme, prévalaient au contraire le mépris et le dénigrement des restes de la Rome impériale » (p. 89). Le fascisme comme entreprise de dépoétisation systématique à l’hydroxyde de sodium : « Nous comblerons le Grand Canal à Venise pour y installer une autoroute, nous convertirons le clocher de Giotto à Florence en tour de contrôle pour les aéroplanes, enfin, dernier et suprême sacrifice de la beauté morte à la vie active, nous élèverons à la place de ce mammouth putréfié (le colisée NDLR) une forte, nerveuse, étincelante usine à gaz » (p. 112).

Observation participante d’un Porfirio qui tel un Tocqueville de son temps, offre un véritable  précis de Mussolinisme – Du Fascisme en Italie.

« (Mussolini) a compris que si l’on appliquait ce fameux système à l’ensemble de l’économie italienne (…) ce fameux socialisme dont il était féru avant la guerre conduirait à la ruine un pays déjà à la traîne des puissances industrielles. Rien de plus inutilement dispendieux, observa-t-il, que cette organisation où nul, à quelque degré de la hiérarchie qu’il se trouve, n’est intéressé à la bonne exécution des travaux ; où personne ne veille à la gestion rationnelle de la main-d’œuvre, du temps, de l’outillage, des matériaux ; où la volonté de mieux faire, l’esprit d’initiative, l’ardeur à la besogne se dissolvent par qu’il n’y a rien à gagner à les manifester. Tabler sur la conscience et sur le sens du devoir pour obtenir des hommes un rendement efficace est une chimère dont l’auteur du Prince nous aurait depuis longtemps guéris si les philosophes étrangers n’avaient perverti la doctrine de Machiavel (…) La pensée de Rousseau et de Kant, ce faux rationalisme qui ignore les différences de milieu, de race, d’éducation, nivelle tous les hommes au nom d’une justice universelle et leur ôte les ressorts de l’énergie » (p. 134).

Philosémite, le fascisme que croise Porfirio ces années-là à Rome a peu en commun avec l’Hitlérisme se déployant au nord. Demeure toutefois ce mépris envers les « terroni » d’Italie du sud : « Une fille du nord aurait honte de recevoir une semence d’où pourrait jaillir, au lieu d’un svelte peuplier de Vénétie, un figuier d’Inde rabougri » (p. 168).

À Paris, Porfirio recherche en vain un élan similaire. D’abord socialiste il se laissera séduire par Doriot et le PPF comme le seront d’autres « mécontemporains » : Drieu La Rochelle – décrit comme grand champignon mou, sédentaire embarrassé de son corps vantant les vertus du camping et de l’exercice – ou Brasillach, honteux de ses penchants, penaud face aux nus du Foro Italico :  « La suite n’a que trop montré, hélas, à quel point Brasillach, par le refoulement de ses tendances et le déni de sa personnalité, a laissé vicier sa pensée politique » (p. 550).

Derrière ces errements politiques, l’espace conjugal n’est que frustration. Une disharmonie entretenue par une mère ; pygmalion féminin et arriviste assumée : « Qu’est-ce que c’est, le snobisme ? C’est l’évaluation lucide des forces qui gouvernent la société. Si je n’avais pas été snob, j’en serais encore aujourd’hui à traîner sur le port de Toulon, hélée par les marchands de harengs. Merci bien ! Être snob, c’est savoir à quelles portes il faut frapper pour ne pas demeurer en rade. Il y a des gens qui ne trouvent jamais la bonne porte ou qui n’ont pas le courage de la pousser ; et, de ceux qui réussissent à entrer, ils disent avec mépris : « Peuh ! quels snobs ! » pour cacher leur impuissance » (p. 248). Porfirio demeurera toute sa vie ce « Mammone » dépensant l’argent du ménage en caprices, acceptant les mensualités maternelles et noyant son impuissance dans du pernod.

Avant Ramon, Porfirio et Constance est le procès des Fernandez. Catharsis familiale. Père pleutre, mère psychorigide, sœur psychanalyste – de ces aversions consanguines s’extirpera un jeune Vincent (Dominique Fernandez enfant) en paix avec son passé.

« L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique » de Walter Benjamin

Classique serré, arguments percutants et intuition implacable. Benjamin y enterre tout simplement l’art au sens noble.

Dissociée de son aura cultuelle, l’art perd son autonomie originelle, désormais livrée au règne du contretype. Ainsi, Benjamin retrace dans cet essai la volonté des masses de rendre les choses spatialement et humainement « plus proches de soi. […] un désir tout aussi passionné que leur tendance à déposséder tout phénomène de son unicité au moyen d’une réception de sa reproduction » (p. 20.).

Le traducteur de Baudelaire et de Proust déblaie un terrain critique fertile, encore praticable aujourd’hui : « on assiste […] dans le public à un divorce croissant entre l’esprit critique et la conduite de jouissance, chose manifeste notamment à propos de la peinture. On jouit, sans le critiquer, de ce qui est conventionnel ; ce qui est véritablement nouveau, on le critique avec aversion » (pp. 55-56). Benjamin termine par ce constat impitoyable : « La quantité est devenue qualité » (p. 69).

Benjamin se montre par ailleurs fortement affecté par Berthold Brecht, qu’il cite à profusion, autant dans l’étude de la reproduction technique et ses conséquences sur l’art, que dans l’analyse de l’image cinématographique. Dans la foulée, on discernera également une analyse séduisante de la guérilla dadaïste – le Dadaïsme, ce courant artistique désirant provoquer l’outrage public et infligeant le « stigmate de la reproduction » à ses productions artistiques.

Un essai publié en 1935 à l’aube d’un conflit mondial, avec une polarité idéologique à son comble, que Benjamin conclut par un plaidoyer ouvertement antifasciste; épinglant le manifeste futuriste de Marinetti et son mémorable « Fiat ars, pereat mundus » (Que l’art advienne, le monde dût-il périr) : « Voilà l’esthétisation de la politique que pratique le fascisme. Le communisme y répond par la politisation de l’art » (p. 78). Une formule partisane, tranchant curieusement avec l’ensemble de l’essai.

 

« La raison gourmande » de Michel Onfray

Épopée philo-culinaire; des expériences enjouées d’un Grimod au courant Eat-Art, ce livre traite avant tout d’une tentative de dressage de la nourriture. Avec Onfray, la question gastronomique devient une question esthétique et philosophique : « la cuisine relève des beaux-arts, des pratiques culturelles d’une civilisation et d’une époque. » (p. 154)

Éloge du champagne – apologie de la griserie dans la mesure où « l’euphorie consubstantielle à cet état dénonce sa parenté étymologique avec l’eudémonisme : le bon démon. » (p. 89) Onfray loue les potentialités dionysiaques propres à l’alcool, dévoilant l’individu à lui-même. « L’enfant ignore la pudeur et la réserve, la tyrannie de la raison et le poids des conventions. Celui qui a bu aussi. » (p. 92)

De l’apoplexie bourgeoise au besoin d’ingérer des cadavres pour permettre au corps, mécanique entropique de perdurer, la cuisine est l’art d’une nécrophagie nécessaire sublimée.

Onfray procède in fine à une déconstruction systématique de l’assiette Futuriste: la cuisine de Marinetti et Fillia appelle à l’avènement d’un homme composite, « fait de chair, de sang et de métal, une machine désirante, un corps sans organe avant l’heure. » (p. 218) On connaît déjà le penchant bionique de l’auteur: « sculpture de soi », « fééries anatomiques », éloge de l’artifice contre la nature. Le matérialisme engagé d’Onfray atteint pourtant ses limites avec un Futurisme – ce nihilisme de l’espérance – dépeint ici comme un hédonisme post-humain. « Un autre homme, un autre corps sont voulus pour une autre histoire, un autre destin dans lesquels la vie et l’art son réconciliés. » (p. 223)

Or, l’art se trouve ici écroué au service d’un projet démiurgique, d’un social-darwinisme high-tech. Le Futurisme comme barbarie technologiste annonçant l’avènement d’une Maïté-cyborg et son Pouletfiat; poulet farci de billes d’aciers, surplombé d’une tête de coq greffée – Frankensteinisation de l’assiette…

À travers l’œuvre d’un Spoerri et sa cuisine transgressive, Onfray parvient toutefois à prouver combien la nourriture est un système de signes à l’intérieur duquel fonctionnent des codes extrêmement bien intégrés, relatant en cela du coefficient moral des aliments et d’une dimension politique à l’acte culinaire, à la pratique gustative.