« L’insurrection qui vient » du comité invisible

Brûlot aux effluves de nitrate de potassium – on rappellera les déboires de Julien Coupat, considéré par la police comme l’auteur principal de cet ouvrage et présenté comme le chef du groupe de Tarnac ; une dizaine de jeunes paysans communistes corréziens soupçonnés de sabotages ferroviaires (le livre parle ouvertement de « rendre inutilisable une ligne de TGV » (p. 101). Soit. Un « comité invisible » radicalement révolutionnaire s’adonnant à une dissection au scalpel (voire à la machette) des divers cercles de l’existence, s’attaquant de manière indifférenciée aux « petits commerçants, petits patrons, petits fonctionnaires, cadres, professeurs, journalistes, intermédiaires de toutes sortes [qui] forment cette non-classe, cette gélatine sociale (nous soulignons) composée de la masse de ceux qui voudraient simplement passer leur petite vie privée à l’écart de l’Histoire et de ses tumultes » (p. 54). Ainsi tout milieu est à fuir : « Tous les milieux sont contre-révolutionnaires, parce que leur unique affaire est de préserver leur mauvais confort » (p. 89).

Sur la famille : « un monde où « devenir autonome » est un euphémisme pour « avoir enfin un patron et payer un loyer » (p. 25). Sur la mobilisation requise face au travail : « nouvelle norme prostitutionnelle de la socialisation » (p. 36). Sur l’habitat urbain et périurbain, les centres dévolus au tourisme et à la consommation ostentatoire et cette métropole faisant tache d’huile : « [Une] nappe urbaine unique, sans forme et sans ordre, une zone désolée, indéfinie et illimitée, un continuum mondial d’hypercentres muséifiés et de parcs naturels, de grands ensembles et d’immenses exploitations agricoles, de zones industrielles et de lotissements, de gîtes ruraux et de bars branchés » (p. 38). Phénomène s’accompagnant du cynisme de l’architecture contemporaine : « Un lycée, un hôpital, une médiathèque sont autant de variantes sur un même thème : transparence, neutralité, uniformité. » (p. 40) – sorte de vitrification du « grand intérieur » selon l’idée de Sloterdijk.

On y perçoit l’esquisse définitoire du post-postmodernisme : les symptômes de cette momification de l’occident et formolisation d’un patrimoine en toc : « À Troyes, on colle des façades à colombages sur des bâtiments en parpaing, un art du pastiche qui n’est pas sans évoquer les boutiques style victorien de Disneyland Paris » (p. 39).

On y tacle également l’économie capitaliste ou « la litanie des cours de Bourse [qui] nous touche à peu près autant qu’une messe en latin » (p. 49) ou les contradictions de l’ethos consumériste contemporain : « voitures écologiques, énergies propres, consulting environnemental coexistent sans mal avec la dernière publicité Chanel » –  « Il faut consommer peu pour pouvoir encore consommer. Produire bio pour pouvoir encore produire. Il faut s’autocontraindre pour pouvoir encore contraindre » (p. 61-3).

Quelques perles : « L’Europe est un continent désargenté qui va faire en cachette ses courses chez Lidl et voyage en low cost pour encore voyager » (p. 10) ; « Comme le christianisme a dû se sacrifier en tant que religion pour se survivre comme structure affective, comme injonction diffuse à l’humilité, à la compassion et à l’impuissance, l’Occident s’est sacrifié en tant que civilisation particulière pour s’imposer comme culture universelle » (p. 76) ; « La crise est une manière de gouverner. Quand ce monde ne semble plus tenir que par l’infinie gestion de sa propre déroute. » (p. 133).

Aussi, face à la moraline hesselienne du fadasse Indignez-vous – ce Bienvenue chez les Ch’tis de la pensée révolutionnaire – voici donc un plaidoyer d’indignation sous anabolisants ; le constat implacable d’une humanité comme entaille sanieuse, un trou dans la terre dont jaillirait un flot incessant de fourmis rouges.

Les solutions proposées en sont d’autant plus rebutantes : prêche communiste, utopies rousseauistes et proudhoniennes – du remâché crypto-marxien avec cette naïveté des lendemains qui chantent : « tout le pouvoir aux communes » (p. 123). Avec, à la différence de Badiou et d’autres, l’introduction de quelques spécificités : telles qu’une « nécessaire disposition à la fraude » (p. 93) – soit vivre comme vermine dans une civilisation zombie, en état de putréfaction.

Un (t)érémitisme engagé en trois temps et expliquée comme suit :

« Enfants de la métropole (les néo-prolétaires), nous faisons ce pari : que c’est à partir du plus profond dépouillement de l’existence que se déploie la possibilité, toujours tue, toujours conjurée, du communisme (ascétisme grégaire). En définitive, c’est avec toute une anthropologie que nous sommes en guerre. Avec l’idée même de l’homme » (Antihumanisme du ressentiment) (p. 135). Souvarine, ce réfugié nihiliste russe dans Germinal n’est pas loin.

Conclusion personnelle et confidentielle:

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« Cioran: Éjaculations mystiques » de Stéphane Barsacq

Une forme de contamination sémantique transparaît dès le départ dans cet écrit biographique de Stéphane Barsacq, dont la plume fera honneur aux divagations contrôlées de Cioran.

L’auteur revient tout d’abord sur la jeunesse crépusculaire du natif de Răşinari, petit village matriciel dans les environs d’Hermannstadt (aujourd’hui Sibiu), cette ville de l’ancienne Transylvanie saxonne, dont l’appellation teutonne disparut avec l’évaporation de l’Empire Austro-Hongrois. Première chute : un déménagement vers la ville perçu comme déracinement liminaire. À Sibiu, Cioran se frotte à deux écoles : les bibliothèques et les bordels –  à croire, indique Barsacq, que les sages olympiens ne se renouvellent que par la chaire fraîche (p. 56). En Roumanie, cette enfant bâtarde de la Grande Guerre, Cioran ira de compromissions en compromissions, jusqu’à l’exil (de soi); une course à l’abîme transcrite dans Transfiguration de la Roumanie.

Dans ses rapports conflictuels avec Dieu, se dessine un autre acte manqué. Cioran lui-même indiquait que « l’histoire de l’homme et de Dieu est l’histoire d’une déception réciproque ». Fils de religieux comme Baudelaire ou Nietzsche, Cioran, qui parlait de « la douce médiocrité des évangiles », a fini par diviniser le néant – ontologiquement affecté par Dieu, cette « maladie dont on se croit guéri parce que plus personne n’en meurt ».

La sortie de Précis de décomposition (1949), en français, se présente comme un livre de rupture ; l’histoire d’une résurrection, d’un repentir par le choix d’un idiome étranger. « Cioran, qui n’écrivait pour personne, à choisi d’écrire avec les tours d’un seigneur de l’Ancien Régime (…) Pour un exilé roumain, souligne Barsacq, c’est une provocation à tous égards » (p. 94). « On habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre » disait Cioran. Le Français comme terre de repentance.

Barsacq ayant vraisemblablement côtoyé Cioran dans ses dernières années, revient également sur sa fin pathétique – une mort sous forme d’expiation, voire d’une clôture ironique. « Ainsi Cioran terminait-il dans un silence égaré » (p. 97), comme Nietzsche et Baudelaire avant lui.

Bel et riche exercice de style, cet ouvrage dont le titre bien choisi transpire à lui-seul l’ascendance cioranesque, se clôt telle une hagiographie. Éloge d’un èthos symptomatique : l’ironie du désespoir. « Quand on a compris le sens du mot deşertăciune – vanité de toute chose – rien ici-bas ne peut vous combler »  estimait Cioran. Aussi, Barsacq nous rappelle ici avec justesse que ceux qui liront Cioran avec gravité auront raté l’essentiel.

« Qu’est-ce qu’une nation » d’Ernest Renan

Daté de 1882, le propos de Renan dispose de sonorités profondément avant-gardistes ; à l’opposé d’un Treitschke, d’un Herder ou d’un De Wever, par delà frontières et « Gemeinschaft » ethniques, les nations puisent ici leur principe dans une « volonté commune ».

Un plaidoyer solide défendant d’une part l’option référendaire, avantageuse en cas de crise : « sur des doutes qui s’élèvent sur ses frontières, consultez les populations disputées » (p. 34) – et s’attaquant d’autre part à la notion de « race ». Renan note ainsi « qu’il n’y a pas de race pure et que (…) les plus nobles pays, l’Angleterre, la France, l’Italie, sont ceux où le sang est le plus mêlé. » (p. 21). Contre les dérives ethnographiques, il rappelle qu’en tant qu’historien, la race est « quelque chose qui se fait et se défait. » (p. 22).

Éphémères, les nations préfigurent – déjà – pour Renan la « confédération européenne » à venir – qui souligne toutefois et à juste titre qu’un « Zollverein n’est pas une patrie. » (p. 28).

Se dessine la vision d’une nation comme intertextualité médiatée avec la combinaison paradoxale du « nécessaire oubli des pages noires de l’histoire » (p. 39) avec la mémoire d’un passé commun. La nation perçue comme « agir ensemble ».

À (re-)mettre entre toutes les mains en ces temps de repli centripète des masses vers leur plus petit commun dénominateur.

« Gilles de Rais : La Magie en Poitou » de Joris-Karl Huysmans

Hagiographie de Gilles de Rais, naguère acolyte des hystéries théophages de Jeanne la Pucelle et Maréchal de France, retourné dans ses terres du Poitou pour y devenir le plus grand tueur en série de l’histoire de France.

Dans cette nostalgie certaine d’un Moyen-âge pieux, Huysmans retrace le cheminement mortifère d’un Gilles ruiné après avoir généreusement festoyé ; une course à l’abîme aux relents alchimiques et soubassements humains trop humains, entre Josef Mengele et Barbe-Bleue.

On reprochera au pieux Huysmans une désexualisation des faits historiques, préférant mettre en exergue l’attache consubstantielle des fautes de Gilles avec leur signification mystique, dans un rapport perpétuel au divin et in fine, au malin.

Aussi, de l’« infamatio » de l’éminent Jean de Malestroit jusqu’à la mise à mort du serial killer poitevin – vécue telle une délivrance – s’accomplit le miracle du « retour à Dieu » ; ce miracle d’une communauté d’âme pardonnant la sauvagerie sans bornes des méfaits de Gilles par l’inclusion de ce dernier dans l’intersubjectivité de la prière.

« Transfiguration de la Roumanie » de Emil Cioran

Paru en  1936, ce plaidoyer pour l’héroïsme en politique révèle un Cioran, à 25 ans, trop humilié d’appartenir à une culture mineure et dont le besoin d’exister se mue en désir de consumation.

Notons que ce texte est présenté comme un péché de jeunesse ; en témoigne l’amas de préambules avant l’entame véritable du brulot incriminé. On ne rentre ainsi dans le vif du sujet qu’une fois passés les tièdes avant-propos et autres avertissements teintés d’anxiosité…

Bréviaire de transvaluation national, la solution envisagée par Cioran pour son pays est une transfiguration intégrale. La Roumanie ne sera sauvée «  que si elle se nie » (p. 21). Pour cela plusieurs cheminements axiologiques sont envisagés, la Roumanie se trouvant aux confins de plusieurs destinées: hitlérisme, bolchévisme, nationalisme messianiste ou réactionnaire.

Dans un comparatif élogieux de la France et de l’Allemagne, il passe en revue les éléments conjoncturels susceptibles d’incurver la marche délirante d’une nation. Dénonçant le Christianisme comme usine à pauvres et épinglant les juifs comme « seul peuple à ne pas se sentir attaché au paysage » (p. 225), Cioran dresse également le portrait sans fard de la démocratie parlementaire où « l’homme politique ne peut rien faire. » (p. 296) Machiavel demeure le seul théoricien invité dans cette théodicée frénétique : « au fond, tout ce qui relève du domaine de l’action est machiavélique. » (p. 287).

75 ans plus tard des rapprochements, certes anachroniques, paraissent séduisants. Les lecteurs belges discerneront ainsi quelques parallèles sur leur propre ethos national, sur le « surréalisme » : nihilisme joyeux ou absurdité transcendée : « Le Roumain tourne en dérision sa condition, il se disperse dans une auto-ironie futile et stérile. » (p. 129).

Ne pouvant aimer qu’une Roumanie en délire (p. 177) on comprendra mieux l’exil parisien définitif de Cioran survenant l’année suivante, durant lequel il croira bon d’« oublier sa qualité de contemporain. » (p. 77).

« La tentation du christianisme » de Luc Ferry

Ce double exposé de l’ancien Ministre de l’Éducation du gouvernement Raffarin, philosophe d’une vie réussie à ses heures, et de l’éminent spécialiste de l’antiquité Lucien Jerphagnon, revient sur le retournement des valeurs opéré au début de notre ère par le Christianisme.

Pour Jerphagnon, le Christianisme résulte d’un sentiment de vide, d’une « carence spirituelle », disposant de « ce supplément d’âme que la religion à la romaine ne procurait guère. » (p. 31). Ferry quant à lui, invoquant une nouvelle fois sa thèse « selon laquelle la philosophie est toujours sécularisation d’une religion » (p. 100), se focalise principalement sur le rapport aux stoïciens, balayant en cela d’un revers de manche l’apport des atomistes antiques, Démocrite et Epicure en tête, et autres hédonistes, sceptiques ou cyniques.

Ferry commente ainsi abondamment la doctrine stoïcienne du Cosmos, ordre juste que Nietzsche appellera « l’amor fati », l’amour du présent tel qu’il nous a été destiné (p. 75). Un monde comme organisme vivant répondant à une logique autopoïétique, où chaque élément est à sa juste place. En cela, Ferry souligne que « toutes les morales démocratiques, sans aucune exception, sont directement héritières du christianisme. » (p. 97)

Alors que l’exposé de Jerphagnon brille par son humilité, Ferry ne peu s’empêcher de formuler quelques piques, sur « les petits nietzschéens de gauche » d’aujourd’hui (p. 109) – relent symptomatique et malheureux de cette clique de vieux jeunes philosophes, nietzschéens repentis ou honteux.

Alors que Jerphagnon se définit comme agnostique mystique, Ferry, philosophe de la déception tel son comparse Comte-Sponville, se pose en athée fidèle ou incroyant aigri; ne pouvant lui-même succomber à cette tentation chrétienne; le tout paraissant « trop beau pour être vrai » (p. 120)

« Ramon » de Dominique Fernandez

L’éclectisme étant de mise chez Fernandez, des voix claires à l’introspection familiale il n’y a qu’un pas. Aussi, dans cette biographie colossalement fouillée, Fernandez dresse un portrait rigoureux de son géniteur Ramon. Tentative d’exhumation et de réhabilitation.

Or, en quoi nous intéresse la vie de Ramon Fernandez ?

D’une part, par la redécouverte d’une figure charnière – le « missing link » entre d’éminentes chapelles littéraires du passé. Coup de projecteur sur un individu que l’on aurait greffé par quelque procédé technique, tel un Forrest Gump, sur les photos d’époques. Étalant le catalogue des rencontres du père – véritable « mindmapping » topographique et patronymique – on entrecroise ainsi Proust, Mauriac, Drieu La Rochelle, Paulhan, Gide, Malraux ou Lou Salomé.

Ensuite, par le mystère d’une conversion – irrationnelle de prime abord – qui occupe et bouleverse Fernandez ; celle d’un homme, « athlète de la pensée », « lucide et bon serviteur de l’esprit » se laissant peu à peu « encadrer », « subordonner » et asservir par des négateurs absolus de l’esprit. Tel est l’énigme défoliée dans ce livre.

Souvent clairvoyant : « l’homme moderne croit offrir ses idées à la société : il n’a que les idées que la société lui offre. » (p. 571) RF est pourtant le premier à quémander sa pitance axiologique. Aussi, à travers la figure de RF, on discerne une sorte de poulet sans tête, qui par réflexe nerveux oscillerait aléatoirement entre les idéaux.

RF opte d’abord pour le « le camp des porte-monnaie vides », la SFIO, disposant d’un avis tranché autant sur sur le libéralisme : « Être libre, c’est connaître les forces qui nous gouvernent. Être libéral, c’est être esclave sans en avoir l’air. » (p. 571) que sur le socialisme : « un intellectuel est socialiste par prétention, par snobisme, par l’attrait qu’exerce sur lui cette grand foule mystérieuse qu’il ne connaît pas. » (p. 542). La greffe à gauche n’ayant pas pris, il atterri finalement au PPF, aux côtés de Doriot.

Alors que l’instabilité crasse d’un RF, « prêt, en somme, à la première sottise. » (p. 507) coïncide avant tout avec celle d’une époque, l’histoire du père laisse place à l’apologie du paria – grand thème chez Fernandez. Les pièces à conviction allant dans ce sens ne manquent point à l’appel; RF se fourvoyant jusqu’à la quasi ignominie. On retrouve donc ici la dégringolade annoncée – cette volonté indicible d’un être de se perdre complètement n’ayant pu suffisamment se trouver – Posture, imposture, déconfiture.

S’étonnant de la transmutation masochiste de son père, Fernandez ne fait pourtant que développer à chaque fois le même schéma, gratifiant de coups de bêche les cimetières des honteux de l’histoire. Néanmoins, après les avatars tragiques tels Caravage, Jean Gaston de Médicis, Tchaïkovski ou Pasolini, on découvre avec Ramon, l’archétype originel.

On rappellera simplement l’entrée de Fernandez à l’Académie Française qui, tenant fermement son pommeau d’épée agrémenté d’un Ganymède incrusté, déclarait que cette dernière ne se ferait pas sans l’ombre de Ramon.