« Signor Giovanni » de Dominique Fernandez

Johan Joachim Winckelmann, archéologue et historien de l’art, précurseur du néoclassicisme allemand, énonciateur du principe général des chefs-d’œuvre de l’Antiquité (une noble simplicité et une calme grandeur). Soit. Assez pour les annales de l’histoire.

Winckelmann fut poignardé le 8 juin 1768. Un voile obscur recouvre le massacre de la chambre d’hôtel à Trieste. Son meurtrier, le brigand Francesco Arcangeli, fut condamné à la roue et écartelé sur une estrade dressée en face de l’Osteria Grande. Dans Signor Giovanni, Dominique Fernandez propose une contre-enquête basée sur les actes du procès d’Arcangeli, publiées en 1971. Pour quelle raison l’assassin a-t-il agit ? De quelle hérésie Winckelmann s’est-il rendu coupable à ses yeux ?

Anti-psychagogie (cérémonie religieuse jadis destinée à apaiser l’âmes des morts) voire exhumation honteuse – le psychobiographe-Académicien ré-ausculte l’âme du défunt dans un dialogue plaisant, savamment documenté.

Adepte des destins crépusculaires, pour Fernandez, l’aura de paria de Winckelmann ne fait aucun doute. Ce dernier portant en son nom même l’indice du trépas, la promesse de la chute : « comment traduire « Winckelmann », sinon par « l’homme de rebut ». » (p. 41)

Winckelmann chantre de l’art grec, cultivant les correspondances avec des jeunes hommes de vingt ans plus jeunes, apologue déguisé de l’amour socratique, célébrant l’androgynie et vouant un culte aux statues d’éphèbes, aurait succombé aux coups de couteau d’un rustre amant malintentionné. L’hypothèse émise par l’ouvrage est donc celle d’une mort pasolinienne.

« Entre Winckelmann et Signor Giovanni, deux faces d’un même caractère. Sublimation avec les jeunes patriciens ; pratiques ignobles dans la réalité. Sa première liaison qui ne soit pas platonique est une expérience de mortification et de souillure, et c’est pour celle qu’elle a lieu. » (p. 87)

Winckelmann aurait ainsi représenté un prototype d’hérétiques nés avec l’avènement de la bourgeoisie à la fin du XVIIIe siècle : « Pendant deux siècles ces hérétiques ont été condamnés à la double vie. Culte du beau, pratique du laid. Le Parthénon et les tasses. Bergers d’Arcadie et tapettes de gares. Ou encore, variante vénitienne : adorons en silence quelque éphèbe inaccessible, et laissons-nous mourir de choléra. » (p. 89)

Une grille de lecture s’appliquant, comme souvent avec Fernandez, à restituer leur sombre gloire aux parias et à dénicher les véritables motifs d’une si mystérieuse course à l’abîme.

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« Porfirio et Constance » de Dominique Fernandez

Prélude romancé au pavé psychobiographique familial Ramon, Dominique Fernandez propose avec Porfirio et Constance une dissection du paria originel : son propre père. Infimes détournements fictionnels : l’oeuvre transposera l’héritage familial mexicain vers l’Italie du sud,  Bertrand de Jouvenel deviendra Bertrand de Juvénal et Ramon Fernandez, Porfirio Vasconcellos ; pigiste à la plume facile, mondain aux origines siciliennes, assujetti indolent au joug maternel.

Parallélismes. Sensualité chimérique avec Constance ; provinciale résignée aux meurtrissures désirées. La chronique d’un mariage antithétique, d’une prise d’otage concomitante, d’un masochisme partagé, s’accompagne ici d’une course à l’abîme politique, du naufrage d’un Porfirio « mélange de don Quichotte qui s’attache aux causes perdues et de Rastignac qui lui reproche l’absurdité de tels choix » (p. 511).

Derrière un dolorisme consubstantiel aux personnages de Dominique Fernandez (de Caravage à Pasolini)  se dessine une singulière fresque historique. Porfirio, correspondant à Rome, se frotte à la révolution culturelle initiée par le pouvoir fasciste en place, croisant le chemin d’individus plus ou moins exaltés par cette transmutation civilisationnelle : « Voici un peuple (…) à qui trois obstacles formidables paraissent empêcher l’entrée dans l’ère industrielle : la mamma, la pasta, la siesta, dont les influences conjuguées assoupissent les facultés mentales, installent dans un bien-être trompeur et maintiennent dans un état léthargique la population masculine » (p. 98) ; « Tu as tort de penser, Porfirio, que Jaurès et les socialistes sont de gauche, et les fascistes de droite. Si ces deux notions gardent quelque sens, si droite signifie adhésion à l’ordre établi et gauche volonté de changer le monde, tu dois inverser ta proposition. Le fascisme est un mouvement de gauche, un mouvement révolutionnaire » (p. 141).

Aussi, le fascisme est à ses débuts encore fortement marqué par l’idéal futuriste : « Dans les premières années du fascisme, prévalaient au contraire le mépris et le dénigrement des restes de la Rome impériale » (p. 89). Le fascisme comme entreprise de dépoétisation systématique à l’hydroxyde de sodium : « Nous comblerons le Grand Canal à Venise pour y installer une autoroute, nous convertirons le clocher de Giotto à Florence en tour de contrôle pour les aéroplanes, enfin, dernier et suprême sacrifice de la beauté morte à la vie active, nous élèverons à la place de ce mammouth putréfié (le colisée NDLR) une forte, nerveuse, étincelante usine à gaz » (p. 112).

Observation participante d’un Porfirio qui tel un Tocqueville de son temps, offre un véritable  précis de Mussolinisme – Du Fascisme en Italie.

« (Mussolini) a compris que si l’on appliquait ce fameux système à l’ensemble de l’économie italienne (…) ce fameux socialisme dont il était féru avant la guerre conduirait à la ruine un pays déjà à la traîne des puissances industrielles. Rien de plus inutilement dispendieux, observa-t-il, que cette organisation où nul, à quelque degré de la hiérarchie qu’il se trouve, n’est intéressé à la bonne exécution des travaux ; où personne ne veille à la gestion rationnelle de la main-d’œuvre, du temps, de l’outillage, des matériaux ; où la volonté de mieux faire, l’esprit d’initiative, l’ardeur à la besogne se dissolvent par qu’il n’y a rien à gagner à les manifester. Tabler sur la conscience et sur le sens du devoir pour obtenir des hommes un rendement efficace est une chimère dont l’auteur du Prince nous aurait depuis longtemps guéris si les philosophes étrangers n’avaient perverti la doctrine de Machiavel (…) La pensée de Rousseau et de Kant, ce faux rationalisme qui ignore les différences de milieu, de race, d’éducation, nivelle tous les hommes au nom d’une justice universelle et leur ôte les ressorts de l’énergie » (p. 134).

Philosémite, le fascisme que croise Porfirio ces années-là à Rome a peu en commun avec l’Hitlérisme se déployant au nord. Demeure toutefois ce mépris envers les « terroni » d’Italie du sud : « Une fille du nord aurait honte de recevoir une semence d’où pourrait jaillir, au lieu d’un svelte peuplier de Vénétie, un figuier d’Inde rabougri » (p. 168).

À Paris, Porfirio recherche en vain un élan similaire. D’abord socialiste il se laissera séduire par Doriot et le PPF comme le seront d’autres « mécontemporains » : Drieu La Rochelle – décrit comme grand champignon mou, sédentaire embarrassé de son corps vantant les vertus du camping et de l’exercice – ou Brasillach, honteux de ses penchants, penaud face aux nus du Foro Italico :  « La suite n’a que trop montré, hélas, à quel point Brasillach, par le refoulement de ses tendances et le déni de sa personnalité, a laissé vicier sa pensée politique » (p. 550).

Derrière ces errements politiques, l’espace conjugal n’est que frustration. Une disharmonie entretenue par une mère ; pygmalion féminin et arriviste assumée : « Qu’est-ce que c’est, le snobisme ? C’est l’évaluation lucide des forces qui gouvernent la société. Si je n’avais pas été snob, j’en serais encore aujourd’hui à traîner sur le port de Toulon, hélée par les marchands de harengs. Merci bien ! Être snob, c’est savoir à quelles portes il faut frapper pour ne pas demeurer en rade. Il y a des gens qui ne trouvent jamais la bonne porte ou qui n’ont pas le courage de la pousser ; et, de ceux qui réussissent à entrer, ils disent avec mépris : « Peuh ! quels snobs ! » pour cacher leur impuissance » (p. 248). Porfirio demeurera toute sa vie ce « Mammone » dépensant l’argent du ménage en caprices, acceptant les mensualités maternelles et noyant son impuissance dans du pernod.

Avant Ramon, Porfirio et Constance est le procès des Fernandez. Catharsis familiale. Père pleutre, mère psychorigide, sœur psychanalyste – de ces aversions consanguines s’extirpera un jeune Vincent (Dominique Fernandez enfant) en paix avec son passé.

« Qui je suis » de Pier Paolo Pasolini

Le poème Qui je suis a émergé comme manuscrit inachevé dans les papiers personnels de Pier Paolo Pasolini après sa mort en 1975. Il fut publié par son biographe Enzo Siciliano en 1980 dans la revue italienne Nuovi Argomenti, sous le titre Poeta delle ceneri (Poète des cendres).

Bréviaire pasolinien aux accents prophétiques où l’on retrouve les thèmes centraux du poète-écrivain-cinéaste engagé. Pasolini « mammone » : « La chose la plus importante de ma vie a été ma mere ». Pasolini entre nihilisme résigné et engagement exalté. Pasolini transi devant le mystère de la langue : « me prendre pour un garçon barbare qui croit que sa langue est la seule langue au monde, et perçoit dans ses syllabes des mystères de musique que seuls ses compatriotes, pareils à lui par caractère et folie littéraire, peuvent percevoir – en tant que poète je serai poète de choses » (P. 51).

Onirisme saccadé, quasi-testamentaire.

 

Dominique Fernandez parle de la mort de Pasolini

« Ramon » de Dominique Fernandez

L’éclectisme étant de mise chez Fernandez, des voix claires à l’introspection familiale il n’y a qu’un pas. Aussi, dans cette biographie colossalement fouillée, Fernandez dresse un portrait rigoureux de son géniteur Ramon. Tentative d’exhumation et de réhabilitation.

Or, en quoi nous intéresse la vie de Ramon Fernandez ?

D’une part, par la redécouverte d’une figure charnière – le « missing link » entre d’éminentes chapelles littéraires du passé. Coup de projecteur sur un individu que l’on aurait greffé par quelque procédé technique, tel un Forrest Gump, sur les photos d’époques. Étalant le catalogue des rencontres du père – véritable « mindmapping » topographique et patronymique – on entrecroise ainsi Proust, Mauriac, Drieu La Rochelle, Paulhan, Gide, Malraux ou Lou Salomé.

Ensuite, par le mystère d’une conversion – irrationnelle de prime abord – qui occupe et bouleverse Fernandez ; celle d’un homme, « athlète de la pensée », « lucide et bon serviteur de l’esprit » se laissant peu à peu « encadrer », « subordonner » et asservir par des négateurs absolus de l’esprit. Tel est l’énigme défoliée dans ce livre.

Souvent clairvoyant : « l’homme moderne croit offrir ses idées à la société : il n’a que les idées que la société lui offre. » (p. 571) RF est pourtant le premier à quémander sa pitance axiologique. Aussi, à travers la figure de RF, on discerne une sorte de poulet sans tête, qui par réflexe nerveux oscillerait aléatoirement entre les idéaux.

RF opte d’abord pour le « le camp des porte-monnaie vides », la SFIO, disposant d’un avis tranché autant sur sur le libéralisme : « Être libre, c’est connaître les forces qui nous gouvernent. Être libéral, c’est être esclave sans en avoir l’air. » (p. 571) que sur le socialisme : « un intellectuel est socialiste par prétention, par snobisme, par l’attrait qu’exerce sur lui cette grand foule mystérieuse qu’il ne connaît pas. » (p. 542). La greffe à gauche n’ayant pas pris, il atterri finalement au PPF, aux côtés de Doriot.

Alors que l’instabilité crasse d’un RF, « prêt, en somme, à la première sottise. » (p. 507) coïncide avant tout avec celle d’une époque, l’histoire du père laisse place à l’apologie du paria – grand thème chez Fernandez. Les pièces à conviction allant dans ce sens ne manquent point à l’appel; RF se fourvoyant jusqu’à la quasi ignominie. On retrouve donc ici la dégringolade annoncée – cette volonté indicible d’un être de se perdre complètement n’ayant pu suffisamment se trouver – Posture, imposture, déconfiture.

S’étonnant de la transmutation masochiste de son père, Fernandez ne fait pourtant que développer à chaque fois le même schéma, gratifiant de coups de bêche les cimetières des honteux de l’histoire. Néanmoins, après les avatars tragiques tels Caravage, Jean Gaston de Médicis, Tchaïkovski ou Pasolini, on découvre avec Ramon, l’archétype originel.

On rappellera simplement l’entrée de Fernandez à l’Académie Française qui, tenant fermement son pommeau d’épée agrémenté d’un Ganymède incrusté, déclarait que cette dernière ne se ferait pas sans l’ombre de Ramon.

« La Rose des Tudors » de Dominique Fernandez

Exégèse musicale autant qu’entreprise de démystification, Fernandez nous instruit avec ce livre d’une passion pour la féérie des voix claires qui l’habite depuis plus de trente ans.

Dénonçant la « victoire du conformisme sur le rêve androgynique » et s’insurgeant contre l’imposture historique et philologique, Fernandez plaide pour la réhabilitation musicale du goût pour le féminin dans le masculin ce « désir de réunir par le chant ce que la société a séparé » cette « aspiration à l’unité primordiale » (p. 138.)

Une unité que l’on retrouve aussi bien dans l’art des maîtrises anglaises des colleges et le recueillement éthéré des trebles, que dans l’effronterie enfantine de la Cantoria italienne ou des Sängerknaben teutons, voire, dans la volupté catalane des escolans de Montserrat.

Fernandez note qu’avec Verdi et Wagner, parangons du capitalisme et de l’essor industriel au XIXème siècle qui entraîna une division des sexes, la musique vocale fut rétrogradée et humiliée face aux nouveaux maîtres de l’industrie. La musique d’un Bach, d’un Händel, d’un Pergolèse, dont l’écriture fut initialement destinée aux voix enfantines, aux hautes-contres et castrats, est depuis lors défigurée par des voix féminines.

Aujourd’hui, Fernandez regrette l’extinction des voix de jeunes garçons, tout juste confinées à quelques cathédrales, tout en se réjouissant de l’avancée féconde des contre-ténors tels Andreas Scholl ou Philippe Jaroussky, concourant à la réhabilitation des castrats. Aussi, fustigeant la médiocrité du film Farinelli il castrato, Fernandez estime que « rien de plus calamiteux n’aurait pu arriver à la résurrection des voix blanches, que l’ébahissement du public ignare trompé par une affreuse contrefaçon. Tout est faux et mauvais dans ce film » (p. 118).

« Présenter Farinelli comme obsédé par la paternité impossible. Songe de petit-bourgeois ! » (p. 119). Au contraire: « toute la sève qui n’avait pas d’autre issue dans leur corps imprégnait l’air qu’ils chassaient de leur bouche » (p. 111). Fernandez dépeint ainsi les castrats comme des divinités sensuelles : « ces êtres n’avaient pas perdu leur sexe, ils l’avaient transféré dans leur voix. » (p. 111).

Sans tomber dans le manifeste misogyne, Fernandez livre ici dans un exercice difficile, un plaidoyer élégant certes teinté d’un certain hermétisme, mais restituant in fine la mémoire d’une écriture.

Tracklist:

« Tribunal d’honneur » de Dominique Fernandez

Fresque sensuelle fascinante sur les intrigues politiques autour de la descente aux enfers de Tchaïkovski; génie au fatum pathétique assumé – Une partie d’échec privée et publique prenant quelque fois la forme d’un dialogue platonicien autour des répercussions d’un uranisme ostentatoire dans une camarilla petersbourgeoise slavophile bien qu’en transformation…

« Dans la main de l’ange » de Dominique Fernandez

Prix Goncourt 1982, ce livre n’a rien perdu de sa sombre fraicheur. Décrépitude haletante d’un profil psychologique souvent traité par Fernandez: le sulfureux et non moins célèbre Pier Paolo Pasolini, antihéros nihiliste prophète de son propre cataclysme anthropologique, vivant l’anticonformisme comme une profession de Foi; le passionné informé précocement de sa destinée tragique.

« Le mépris laïque envers ceux qui ne sauront pas apprécier les avantages de la société d’abondance sifflera sur leur dos comme jamais le fouet de Moïse n’a sifflé… »

« Quoi! Il faudrait désormais accrocher un insigne à son veston? Nous marcherions sous une bannière? Je devrais me vanter de ce que je suis comme d’une spécialité? J’entrerais dans une catégorie? Ce qui ne dépend pas plus de ma volonté que la couleur de mes cheveux ou la forme de mon nez deviendrait une cause à défendre? »