« L’île atlantique » de Tony Duvert

Saint-Rémy, île bretonne. Saignées dans l’intimité des familles de maraîchers, d’ouvriers ou de petit-bourgeois. Le noyau familial comme enfer permanent, le sadisme maternel rongeant les corps des plus faibles.

Matrophobie –  la critique de la mère, tantôt cocon suave, tantôt matrice de douleurs voire utérus à picots, est au cœur de cet ouvrage. Ecartèlements. Entre mères douceâtres et marâtres digne d’une Vierge de Nuremberg, l’étouffement – littéral – guette les enfants. S’en suit l’évasion, l’explosion d’une sensualité égoïste, l’exutoire ; la meute de huns nubiles, de vandales prépubères aux saccages gratuits et aux vols en cabale – pulsions de vie et de mort indifférenciées.

Médiocrité des corps, détresse de la chair, de la tuyauterie humaine trop humaine. Haro sur l’appareil digestif du jeune Philippe, qui « refusait, dénonçait la cuisine des mégères et des cantines » (p. 20). Gastrautopsie. Duvert dissèque les mets familiaux avec tout le zèle d’un thanatopracteur – la nourriture en devient vulgaire, sale : « Mais le pire était la sauce : eau, farine, graisse, vinaigre, et les abominables petits boutons verdâtres à marbrures vert-de-gris qui s’appelaient les câpres » (p. 252).

Moins radicale que dans Paysage de fantaisie, la narration saccadée de Duvert plonge le lecteur dans l’infraquotidien enfantin ; phrases indomptées, tourbillon de mots et argot prépubère – les Raggazi de cette île de la côte atlantique : des insulaires autant encerclés par les flots que par leurs prisons consanguines.

Bellum omnium contra omnes – « la guerre de tous contre tous ». Comme souvent chez Duvert, l’enfant-objet, le chétif trépasse, crève ; payant ici l’ignorance et l’animosité des êtres décivilisés – des foyers à l’état de nature, la toute-puissance entêtée et sournoise des parents. Survivent l’exilé – l’enfant sauvage – ou l’infiltré docile.

« Le Bon Sexe illustré » de Tony Duvert

À l’heure où il est de bon ton d’apporter de l’eau au moulin de l’hystérisation ambiante en châtiant et criminalisant les jeux sexuels entre louveteaux, l’exhumation de l’œuvre sulfureuse d’un Tony Duvert s’avère chose plutôt mal-engagée. À la génitrice outrée ayant porté plainte Duvert répondrait probablement qu’« au sein d’une modernité si aimable, annoncer à un enfant que, s’il commet tel ou tel acte, il risque, plus tard, de n’être pas comme toute le monde, c’est réellement le menacer de la peine capitale » (p. 82). Soit, passons.

Dans Le Bon Sexe illustré (1973), Duvert, pour qui « la médicalisation de l’information sexuelle n’est qu’une prise en charge scientiste du vieil ordre moral » (p. 18), s’applique à une dissection acharnée de l’encyclopédie de la vie sexuelle.

Duvert qui, dans son œuvre, dépeint l’éruption dionysiaque d’une violence sexuée chez l’enfant  fustige ici les fondements d’une pensée morale et de son imprégnation familialiste dans un contexte post-68 pourtant perçu, avec le recul, comme La période de permissivité absolue. Le même Duvert qui, quelques années plus tard, suggérera dans Libération (interview inconcevable aujourd’hui) de retirer les enfants à leurs mères, personnages-clé d’un endoctrinement hystérisant et castrateur. « À l’enfant, privé de toute autonomie sociale, de toute relation spontanée à autrui, diminué, soumis, rabattu sur un père, une mère, une télévision crétinisante et une école aliénatrice, on produit une « initiation » qui lui décrit la sexualité des grandes personnes et censure ou ridiculise son érotisme propre » (p. 24). La famille, « première des instances répressives ».

Dans la ligne contemporaine d’un Michel Onfray, Duvert rosse le freudisme et son complexe d’Œdipe perçu comme nouveau péché originel : « Eh oui, chaque homme naît coupable, ne rêve que meurtre et inceste (…) en racontant l’Œdipe comme si c’était un phénomène « instinctif » et fatal, on légitime cette petite horreur socioculturelle qu’est la famille occidentale moderne – un cannibalisme psycho-sexuel entre trois ou quatre affamés ficelés dans le même sac » (p. 63).

Aussi, que les mentalités aient évolué en presque 40 ans ne surprendra personne – mais dans quel sens ? Révolution conservatrice, années Sida, affaire Dutroux, croisades contre l’« hypersexualisation » et béatification des corps nubiles ; la critique acerbe offerte par Duvert s’inscrit dans un passé constituant pour nous, tard-venus, un contexte discursif latitudinaire voire utopiste. Régression ? La destruction de l’idéal normopathe prôné dans les manuels apparaît comme toujours valide : « Le citoyen salarié qui se marie à vingt et un ans et, peu après, possède un enfant, un logement et une automobile reçoit le satisfecit des sexologues; et, comme l’écolier qui a réussi un calcul, il peut dire; J’ai bon » (p. 23).

La sexologie est ici dépeinte comme Enfer de Dante pour enfant désirant (et désiré se demandera-t-on)? Là où l’ironie d’un Gabriel Matzneff sauvera ce dernier de ses Passions schismatiques, dans l’habile déconstruction du schéma familialiste opérée par Duvert, la question de l’autojustification demeure pour le moins en suspend. Dans cette vision marxienne d’une classe opprimée – les mineurs, enfants-poupées désexualisés malgré-eux, « damnés de la terre » demandant à être sauvés du joug matriarcal – le plaidoyer de Duvert transpire le conflit d’intérêt.

« Tony Duvert : L’enfant silencieux » de Gilles Sebhan

Biographie poétique de Tony Duvert ; écrivain sulfureux, émancipateur libidineux et pourfendeur du carcan consanguin – mort dans l’anonymat.

Sebhan compare Duvert à Harpokratès, divinité grecque, qui sous les traits d’un jeune garçon porte le doigt à sa bouche comme un être en méditation (P. 134).

Duvert, dont la césure avec l’enfance constitue le véritable péché originel ; vieillard nostalgique à 17 ans, pour qui « être homme c’est déchoir (P. 19) » et dont l’œuvre se veut tantôt martyrologue, tantôt sublimation d’un paradis perdu – un état d’avant la chute.

L’écrivain s’y présente comme un « enfant voleur, [un] chapardeur de phrases (P. 20). » Une ontogenèse axée sur l’enfance, dans laquelle Duvert n’a pas hésité à adopter, parfois, un style sans aucune ponctuation.

Ayant succombé à la contre-attaque conservatrice et néo-paulinienne du début des années 80, avec l’affaire du Coral – chasse aux sorcières à laquelle succomba également, dans une moindre mesure, Gabriel Matzneff – autre archange au pieds fourchus – Duvert y perçut avant tout la criminalisation de son désir, la négation de son existence.

Tel Nietzsche ou Rimbaud, après l’éclat vinrent les décennies de pénitence – condition légumière ou exil – voire les deux – Duvert en prit pour 20 ans.

Mais cette évaporation, cette fin constitutive « eu lieu bien avant tout cela, c’est-à-dire dans ses livres » indique Sebhan (P. 134). Silencieux, exilé, il restera enfermé dans un Harrar intérieur.

« Paysage de fantaisie » de Tony Duvert

Récit d’agonie déshumanisée sans commencement ni fin, « Paysage de fantaisie » inspire un dégoût légitime.

Dans un corpus décousu où écriture sans ponctuation colle au phrasé enfantin, Duvert opte pour la polymorphie narrative ; descriptions kaléidoscopiques de faits et d’affects, où coït et  animosité vorace, sadisme prépubère et scènes d’innocence se longent à jamais. Tableau libidineux où cadavres souillés cadencent les descriptions orgiaques de jeunes huns solipsistes. Où l’on rattrape tel pantin moribond, spectateur désabusé de sa propre vivisection,  perdant conscience, apaisé.

Enfance achetée et réifiée, objet de plaisir désincarné. Laissés à l’état de nature, les séraphins déchus et profanés côtoient ogres et vipères.

Description glaciale, tantôt au scalpel, tantôt à la machette d’un arrière-monde amoral et lubrique fait de saccades, brimades et supplices. Demeurent quelques interstices de tendresse et de beauté suave, saignés telle une bête sacrificielle.

« Paysage de fantaisie » est un jardin d’enfants, esquissé par Jérôme Bosch.