« Orwell ou l’horreur de la politique » de Simon Leys

9782081331419FSDans cette vision revisitée (2006) d’un essai initialement publié en 1984, l’essayiste Simon Leys – nom de plume de Pierre Ryckmans qui décéda voici presque un an – opère quelques mises à jour essentiellement d’ordre bibliographique au premier manuscrit.

« J’aime la cuisine anglaise et la bière anglaise, les vins rouges français et les vins blancs espagnols, le thé indien, le tac noir, les poêles à charbon, la lumière des bougies et les fauteuils confortables. Je déteste les grandes villes, le bruit, les autos, la radio, la nourriture en boîtes, le chauffage central et l’ameublement « moderne » » (GO cité p. 80).

Adepte de la ligne claire, le style d’Eric Blair, alias George Orwell serait à la littérature un peu ce que le dessin au trait est à la peinture (p. 73). Aussi, Leys souligne avant tout la contribution stylistique apportée par l’auteur emblématique d’Animal Farm et de 1984 qui prône « la transmutation du journalisme en art, la récréation du réel sous le déguisement d’un reportage objectif, minutieusement attaché aux faits » (p. 20). Similairement à chez Wilde (« la nature imite l’art »), l’imagination n’a pas seulement une fonction esthétique, mais aussi éthique. Pour que celle-ci ait un sens, il faut littéralement inventer la vérité (p. 28).

Pour Orwell : « Ce qui a toujours été mon souhait le plus cher, ce serait de pouvoir transformer l’essai politique en une forme d’art » (GO cité p. 82). Il désirait pour ce faire «  délibérément choquer ses lecteurs et leur rappeler que, dans l’ordre normal des priorités, il faudrait quand même que le frivole et l’éternel passent avant le politique » (GO cité p. 50). Un désir de choquer quasi nietzschéen (Nietzsche considérait comme première et dernière exigence du philosophe « intempestif » la nécessité d’être « la mauvaise conscience de son temps – c’est pourquoi il lui faut connaître son temps » [1]).

George Orwell : penseur éminemment actuel et non inactuel, mauvaise conscience de son temps (et des temps à venir), observateur participant à l’« imagination sociologique » lui permettant « d’extrapoler, à partir d’éléments, d’expérience extrêmement ténus et fragmentaires, la réalité massive, complète, cohérente et véridique du gouffre totalitaire au bord duquel nous nous trouvons aujourd’hui sui précairement suspendus » (p. 29).

Reste qu’à travers ce portrait succinct proposé par Leys transparait un Orwell résolument politique (et non apolitique comme le laisserait deviner le titre de l’ouvrage). À l’instar d’un Thomas Mann par exemple, la nuance se mesure dans l’engagement de l’écrivain pour diverses causes ; sa séquence birmane (enrôlé dans sa jeunesse dans les forces de polices) ou durant la guerre d’Espagne, voire dans son virulent antipacifisme et encore dans son rejet farouche des structures politisées, son dégoût des partis qui se comportent en « maîtres des lieux » :

 « L’État en arrive à se confondre avec le monopole d’un parti dont l’autorité ne se fonde plus sur aucune élection , en sorte que l’oligarchie et les privilèges se trouvent restaurés, étant maintenant basés sur le pouvoir et non plus sur l’argent » (GO cité p. 67).

Leys note qu’Orwell s’était lui-même décrit comme un « anarchiste conservateur » – Anarchiste Tory – qui évolua vers le socialisme :

« Depuis 1936, chaque ligne de mes travaux sérieux n’a plus eu qu’un objet : lutter directement ou indirectement contre le totalitarisme pour le socialisme démocratique tel que je le comprends » (GO cité p. 43).

Orwell avait d’ailleurs clairement perçu que le fascisme contre lequel il lutta notamment en Espagne, était en fait « une perversion du socialisme », et que, « malgré l’élitisme de son idéologie, c’était un authentique mouvement de masse, disposant d’une vaste audience populaire » (p. 46). Or de quel socialisme s’agit-il ? Ignorant le marxisme, Orwell avait un mépris total (et justifié) pour une bonne partie de l’intelligentsia socialiste ; il maudissait l’ensemble de l’expérience communiste ; il pensait que « toutes les révolutions sont des échecs » relate Leys. « En fait, poursuit-il, il voulait redécouvrir ce qu’il considérait comme les valeurs essentielles du socialisme, cet idéal de « justice et de liberté » qui se trouvait maintenant « entièrement enseveli sous des couches superposées de prétentions doctrinaires et de progressisme-à-la-dernière-mode, en sorte qu’il est comme un diamant caché sous une montagne de crottin. La tâche d’un vrai socialiste et de le ramener au jour » (p. 66). Par conséquent, « c’est précisément parce qu’il prenait l’idéal socialiste tellement au sérieux qu’il ne pouvait tolérer de le voir manipulé par des pitres et des escrocs. » (p. 65).

Un écrivain radical-socialiste, anarcho-conservateur et anti-idéologue (car les idéologies tuent : « [ces] malodorantes petites orthodoxies qui rivalisent pour faire la conquête de notre âme »). Un écrivain ne répondant à aucune discipline de parti.

 « Sentimentalement je suis définitivement « à gauche », mais je suis convaincu qu’un écrivain ne peut demeurer honnête que s’il se garde de toute étiquette de parti (…) Quels que soient les autres services qu’il devrait rendre à son parti, il ne peut en aucun cas mettre sa plume au service du parti. » (GO cité pp. 80-83).

Un rapport aux structures partisanes (de gauche) qui inspira à Leys le titre de son livre : « Ce que j’ai vu en Espagne, et ce que j’ai découvert depuis, concernant les opérations internes des partis politiques de gauche, m’ont donné l’HORREUR DE LA POLITIQUE » (GO cité p. 52).

« Aujourd’hui, je ne vois pas qu’il existe un seule écrivain dont l’œuvre pourrait nous être d’un usage pratique plus urgent et plus immédiat » (p. 76) estime Leys. Or, dans un article publié récemment dans Slate.fr, Robin Verner revenait sur Le printemps orwellien des intellectuels français. Un engouement aussi unanime qu’inattendu, Orwell serait à nouveau tendance :

Figure cardinale pour des philosophes marqués par le socialisme révolutionnaire et indépendants de la gauche comme Jean-Claude Michéa, référence incontournable pour le controversé Laurent Obertone, auteur de La France Big Brother, fournisseur officiel de slogans-chiffons rouges de la Manif pour tous, emblème d’un comité de journalistes voulant davantage de pluralisme, c’est-à-dire de questionnements de l’idéologie libérale, Orwell est invité à toutes les tables.

Leys revient également sur cette récupération en tordant le cou à certaines idées fausses. Orwell de droite ? Orwell conservateur ? Pour l’écrivain anglais : « la vraie distinction n’est pas entre conservateurs et révolutionnaires mais entre les partisans de l’autorité et les partisans de la liberté » (GO cité p. 80), estimant encore que « c’est peut-être un mauvais signe pour un écrivain de n’être pas suspect aujourd’hui de tendances réactionnaires, tout comme c’était un mauvais signe il y a vingt ans de n’être pas suspect de sympathies communistes » (GO cité p. 82). On comprend dès lors la tentation pour certains d’appliquer cette maxime à notre époque post-multikulti-droitdelhommiste.

Pour Leys, l’annexion d’Orwell par « l’autre camp » reflète donc moins le potentiel conservateur de sa pensée que « la persistante stupidité d’une gauche qui, au lieu de commencer enfin à le lire et le comprendre, s’est laissé scandaleusement confisquer le plus puissant de ses écrivains » (p. 65).

[1] F. Nietzsche, Le Cas Wagner, Paris : Allia, 2007.

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« La grève des électeurs : Suivie de Prélude et enrobée de 101 propos inciviques » d’Octave Mirbeau


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Brûlot succinct et sans concessions en faveur de l’abstention. Édité pour la première fois en 1888, sans nul doute impubliable à l’heure actuelle.

Octave Mirbeau y dresse un portrait corrosif et très actuel du bougisme électoral, où l’inaction démocratique se trouve colmatée par l’éternel retour du rappel à l’urne – le suspens du suffrage mobilisant un troupeau particulièrement nigaud : « Les moutons vont à l’abattoir, ils ne se disent rien, eux, et ils n’espèrent rien. Mais, du moins, ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des révolutions pour conquérir ce droit (p. 13). » 

Mirbeau rappelle au quidam l’inanité propre au vote et se pose en éveilleur de consciences et initiateur aux délices de l’abstention, cette arme redoutable pourtant si peu usitée par un corps électoral grégaire. Ne plus voter, se désengager. À la fatalité mécaniste de la transhumance cyclique vers les urnes, s’oppose la volonté de libérer l’individu de l’intériorisation de la domination, du dressage « citoyen ». La parole ne peut être donnée à qui la refuse – anachronique plaidoyer pour l’ataraxie politique ; le détachement des taiseux.

« Le Tea Party. Portrait d’une Amérique désorientée » d’Aurélie Godet

Le 19 février 2009 aura bouleversé l’histoire politique des États-Unis. Ce jour marqua l’entrée en scène d’un mouvement qui allait, sinon profondément peser sur le mandat de Barack Obama, donner de nouveaux contours à l’opposition au pouvoir washingtonien. Ovni politique, Frankenstein activiste d’essence numérique ou mouvement s’inscrivant dans la longue histoire du conservatisme américain ? L’ouvrage d’Aurélie Godet propose de nombreux points d’entrée pour une analyse complexe de « cette mouvance aux contours certes mal définis, mais qui suscite la sympathie d’environ 20% de la population américaine » (p. 7).

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« La structure psychologique du fascisme » de Georges Bataille

À l’heure où l’amollissement sémantique coïncide avec une hystérisation du vocabulaire (vérifiant là une véritable infirmité catégorielle chez certains commentateurs et journalistes – lorsqu’il s’agit d’étiqueter  quelque phénomène politique démocratiquement déviant) la reprise en main de cette réflexion originale de Georges Bataille sur les soubassements psychologiques du fascisme s’avère utile.

Comme l’indique Michel Surya, dans la très intéressante postface à cet ouvrage, la structure psychologique du fascisme paraît en 1933 – la même année que l’ouvrage de Wilhelm Reich, psychologie politique, traitant également de la psychologie de masse du fascisme.

Établissant des liens fréquents avec la psychanalyse (refoulement, hypnose), l’étude de Georges Bataille repose sur la systématisation intuitive d’une opposition homogénéité/hétérogénéité sociétale. L’homogénéité – propre aux sociétés (petit-)bourgeoises se comprenant comme l’égalité des individus devant la – toujours très en vogue – « valeur travail » en tant qu’unité de production : « Chaque homme, selon le jugement de la société homogène, vaut selon ce qu’il produit, c’est-à-dire cesse d’être une existence pour soi ; il n’est plus qu’une fonction, ordonnée à l’intérieur de limites mesurables, de la production collective (qui constitue une existence pour autre chose que soi). » (p. 10) Ainsi, la dimension hétérogène du social comprend « l’ensemble des résultats de la dépense improductive (les choses sacrées formant elles-mêmes une partie de cet ensemble). » (p. 20)

Opposés aux politiciens démocrates, « qui représentent dans les différents pays la platitude inhérente à la société homogène », les leaders fascisants apparaissent comme émanations résolument hétérogènes. Leur force brisant le cours régulier des choses : « l’homogénéité paisible mais fastidieuse et impuissante à se maintenir elle-même. » (p. 23) « Improductive », dans un contexte capitaliste, l’action fasciste, hétérogène, appartient selon Bataille à l’ensemble des formes supérieures, faisant appel aux « sentiments traditionnellement définis comme élevés et nobles. » (p. 27) Aussi, son avènement relève moins des conditions économiques que d’une structure psychologique propre autour de différents facteurs.

L’hétérogénéité du fascisme s’illustre ainsi par un rapprochement entre l’effervescence affective (autour d’un leader) et l’autorité royale (une proto-royauté qui tiendrait, dirons-nous, sa légitimité d’un plébiscite davantage propre à l’autorité guerrière qu’à l’hérédité).

Mais c’est la dimension religieuse qui caractérise au mieux la spécificité du fascisme. Pour Bataille, « La religion et non l’armée [représente] la source de l’autorité sociale » (p. 37) – le fascisme offrant une concentration achevée des deux. Ce fondement théocratique de l’avènement du fascisme permet à Bataille de dresser un parallèle (aux contours désormais sulfureux) : « Jusqu’à nos jours, il n’existait qu’un seul exemple historique de brusque formation d’un pouvoir total, à la fois militaire et religieux mais principalement royal, ne s’appuyant sur rien d’établi avant lui, celui du Khalifat islamique » (p. 45) ; « la patrie joue ainsi le même rôle que, pour l’Islam, Allah incarné en la personne de Mahomet ou du Khalife. » (p. 47)

Ainsi, Führer ou Duce (Bataille distingue national-socialisme et fascisme par cette nécessité du premier à maintenir la valeur raciale au-dessus de toute autre) se présentent comme pivots transcendantaux d’une mystique de la Nation, symbolisant « l’existence glorieuse d’une patrie portée à la valeur d’une force divine. » (p. 47)

Dernier élément de compréhension, là où le socialisme s’annonce comme force de lutte et d’antagonisme sociétal, le fascisme – mystique hétérogène et transclassiste – se présente comme réunion de classes et « réponse impérative à la menace croissante d’un mouvement ouvrier. » (p. 58) La notion d’unité prévaut.

Possibilité d’exaltation soudaine dans une société démocratique où d’habitude, les instances hétérogènes (« nation dans les formes  républicaines, roi dans les monarchies constitutionnelles ») se trouvent réduite à une existence atrophiée, le fascisme s’invoque ici comme exutoire, comme sublimation mystique des forces hétérogènes objectées ou dormantes.

« L’insurrection qui vient » du comité invisible

Brûlot aux effluves de nitrate de potassium – on rappellera les déboires de Julien Coupat, considéré par la police comme l’auteur principal de cet ouvrage et présenté comme le chef du groupe de Tarnac ; une dizaine de jeunes paysans communistes corréziens soupçonnés de sabotages ferroviaires (le livre parle ouvertement de « rendre inutilisable une ligne de TGV » (p. 101). Soit. Un « comité invisible » radicalement révolutionnaire s’adonnant à une dissection au scalpel (voire à la machette) des divers cercles de l’existence, s’attaquant de manière indifférenciée aux « petits commerçants, petits patrons, petits fonctionnaires, cadres, professeurs, journalistes, intermédiaires de toutes sortes [qui] forment cette non-classe, cette gélatine sociale (nous soulignons) composée de la masse de ceux qui voudraient simplement passer leur petite vie privée à l’écart de l’Histoire et de ses tumultes » (p. 54). Ainsi tout milieu est à fuir : « Tous les milieux sont contre-révolutionnaires, parce que leur unique affaire est de préserver leur mauvais confort » (p. 89).

Sur la famille : « un monde où « devenir autonome » est un euphémisme pour « avoir enfin un patron et payer un loyer » (p. 25). Sur la mobilisation requise face au travail : « nouvelle norme prostitutionnelle de la socialisation » (p. 36). Sur l’habitat urbain et périurbain, les centres dévolus au tourisme et à la consommation ostentatoire et cette métropole faisant tache d’huile : « [Une] nappe urbaine unique, sans forme et sans ordre, une zone désolée, indéfinie et illimitée, un continuum mondial d’hypercentres muséifiés et de parcs naturels, de grands ensembles et d’immenses exploitations agricoles, de zones industrielles et de lotissements, de gîtes ruraux et de bars branchés » (p. 38). Phénomène s’accompagnant du cynisme de l’architecture contemporaine : « Un lycée, un hôpital, une médiathèque sont autant de variantes sur un même thème : transparence, neutralité, uniformité. » (p. 40) – sorte de vitrification du « grand intérieur » selon l’idée de Sloterdijk.

On y perçoit l’esquisse définitoire du post-postmodernisme : les symptômes de cette momification de l’occident et formolisation d’un patrimoine en toc : « À Troyes, on colle des façades à colombages sur des bâtiments en parpaing, un art du pastiche qui n’est pas sans évoquer les boutiques style victorien de Disneyland Paris » (p. 39).

On y tacle également l’économie capitaliste ou « la litanie des cours de Bourse [qui] nous touche à peu près autant qu’une messe en latin » (p. 49) ou les contradictions de l’ethos consumériste contemporain : « voitures écologiques, énergies propres, consulting environnemental coexistent sans mal avec la dernière publicité Chanel » –  « Il faut consommer peu pour pouvoir encore consommer. Produire bio pour pouvoir encore produire. Il faut s’autocontraindre pour pouvoir encore contraindre » (p. 61-3).

Quelques perles : « L’Europe est un continent désargenté qui va faire en cachette ses courses chez Lidl et voyage en low cost pour encore voyager » (p. 10) ; « Comme le christianisme a dû se sacrifier en tant que religion pour se survivre comme structure affective, comme injonction diffuse à l’humilité, à la compassion et à l’impuissance, l’Occident s’est sacrifié en tant que civilisation particulière pour s’imposer comme culture universelle » (p. 76) ; « La crise est une manière de gouverner. Quand ce monde ne semble plus tenir que par l’infinie gestion de sa propre déroute. » (p. 133).

Aussi, face à la moraline hesselienne du fadasse Indignez-vous – ce Bienvenue chez les Ch’tis de la pensée révolutionnaire – voici donc un plaidoyer d’indignation sous anabolisants ; le constat implacable d’une humanité comme entaille sanieuse, un trou dans la terre dont jaillirait un flot incessant de fourmis rouges.

Les solutions proposées en sont d’autant plus rebutantes : prêche communiste, utopies rousseauistes et proudhoniennes – du remâché crypto-marxien avec cette naïveté des lendemains qui chantent : « tout le pouvoir aux communes » (p. 123). Avec, à la différence de Badiou et d’autres, l’introduction de quelques spécificités : telles qu’une « nécessaire disposition à la fraude » (p. 93) – soit vivre comme vermine dans une civilisation zombie, en état de putréfaction.

Un (t)érémitisme engagé en trois temps et expliquée comme suit :

« Enfants de la métropole (les néo-prolétaires), nous faisons ce pari : que c’est à partir du plus profond dépouillement de l’existence que se déploie la possibilité, toujours tue, toujours conjurée, du communisme (ascétisme grégaire). En définitive, c’est avec toute une anthropologie que nous sommes en guerre. Avec l’idée même de l’homme » (Antihumanisme du ressentiment) (p. 135). Souvarine, ce réfugié nihiliste russe dans Germinal n’est pas loin.

Conclusion personnelle et confidentielle:

« Contre la télévision et autres textes sur la politique et la société » de Pier Paolo Pasolini

Texte longtemps resté inédit, datant de 1966, écrit à la suite d’un des rares moments où Pasolini daigna se frotter au petit écran – pour raison de convalescence : « Puisqu’il y a un mois que je suis malade, assez gravement, il y a un mois que je suis à la maison : et donc un mois que tous les soirs – ne pouvant pas lire – je regarde la télévision. C’est infiniment pire et plus déradant que ce que la plus féroce imagination peut supposer » (P. 32). Un constat sans appel : « Tout ce qui apparaît, dans le petit écran et en amont du petit écran, toute la préparation et l’organisation de l’emballage protecteur de l’information – est vulgaire » (P. 40).

« Il y a, au tréfonds de la dite « télé », estime-t-il, quelque chose de semblable à l’esprit de l’Inquisition » (P. 29). La télévision comme machine à standardiser les indigents selon un prisme petit-bourgeois. S’en suit une contamination des foules, désormais atopiques, par « cette sorte de cruauté moralisatrice de facture protestante, issue principalement des films américains » (P. 21). Une mainstreamisation petite-bourgeoise, ensevelissant les pauvres d’avant l’Italie dans une mimésis de l’avoir et transformant des personnages tel Saint-François d’Assise en héros mièvre de téléfilm ; en « Saint à belle-âme morale ».

« Le bourgeois disons – le par un mot d’esprit – est un vampire, qui n’est pas en paix tant qu’il n’a pas mordu le cou de sa victime pour le pur plaisir, naturel et familier, de la voir devenir pâle, triste, laide, sans vie, tordue, corrompue, inquiète, culpabilisée, calculatrice, agressive, terrorisante, comme lui » (p. 62).

Dès lors, Pasolini charge cette génération de vampires que sont les « gamins » de 68 : « Comment cette haine se manifeste-t-elle aujourd’hui ? Elle se manifeste à travers l’acceptation des arguments démystificateurs des nouveaux jeunes (ceux de 68), et donc de leur mentalité, de leur moralisme, de leur violence… » ( p. 74). Aussi, Pasolini perçoit la télévision comme matrice d’un « quelconquisme » (qualunquismo) : une indifférence à la vie politique et sociale. Ce qualunquismo, qui fut un mouvement d’idées, au moment du fascisme en Italie, exalte l’uomo qualunque. Des qualunquistes, ces « moralistes du devoir d’être comme tout le monde », que Pasolini rangera dans sa « Divine Mimésis » dans le Vestibule de l’Enfer.

Pasolini adepte du dégagisme ? « J’ai la nostalgie des gens pauvres et vrais, qui se battaient pour renverser ce patron, mais sans vouloir pour autant prendre sa place ! Mais aujourd’hui, j’ai peur de ces nègres en révolte, tout compte fait semblables à leurs maîtres, aussi brigands qu’eux et qui veulent tout posséder, quel qu’en soit le prix. Cette sombre obstination tendant à une violence totale ne me permet plus de savoir d’où tu parles » (P. 98). Déracinements.Une complainte proche des râles de Firs, ce vieux laquais attaché à la Cerisaie, dans la pièce de Tchékov.

Pasolini n’hésite donc pas à briser un silence (« les autres écrivains ont peur de perdre des lecteurs et des petits privilèges »), pointant l’adoubement par l’image en rappelant que  la télévision sert beaucoup à vendre des livres et à rendre célèbre.

Dans un Berlusconisme faisant aujourd’hui système, ce passionné de révolte, cet indigné agissant (toujours seul), serait sans doute pris d’une crise d’épilepsie sans fin.

« Souvenirs de la Cour d’Assises » d’André Gide

« En voyage, quatre choses surtout m’attirent dans une ville : le jardin public, le marché, le cimetière et le palais de justice » (p. 11). Dans un exercice de style singulier (1914) –  les hommes, tels que lui n’étant à l’époque que rarement dérangés dans leur qualité d’intellectuel – Gide force l’entrée du purgatoire pour nous narrer son immersion (voire  sa descente) dans le marasme infrahumain des tribunaux.

Portraitiste médical appliqué, il dépeint sans complaisance, voire avec zèle, la laideur du petit peuple – « une hideuse pouffiasse au teint de géranium » (p. 103) – ne lésinant pas sur certains détails scabreux: « Mme Gilet n’avait pas dit que le couteau, en se retournant dans la plaie, avait fait : Crrac ! » p. 78. Crasse humaine, qu’il survole amoralement, parfois avec cynisme, toujours avec détachement. En entomologiste comblé, son regard d’écrivain scrute l’existence médiocre de ces insectes aux mœurs vulgaires. Descriptions ponctuées d’observations très actuelles (missive décalée aux éventuels parents de Brandon, Ethan, et autre Kimberley): « est-ce un sentiment poétique qui pousse les miséreux à baptiser si étrangement leurs enfants ? » (p. 56).

Des « hideux applaudissements », lors du rabaissement d’un vaurien déjà plus bas que terre, aux conversations de normopathes bien comme il faut; Gide recense les échanges à la moraline suintante « entre un gros monsieur et une dame en deuil » dans un train, sur le sort de criminels. Dans cet inventaire d’avis outrés digne du cloaque sémantique ponctuant chaque info de la Dernière Heure, Gide note la bêtise grégaire, la clôture argumentative hâtive émanant de ces avis pondérés.

N’hésitant pas à intervenir personnellement auprès du tribunal en cas d’injustice flagrante, Gide conclut qu’un juge habile fera d’un jury populaire ce qu’il veut. Épilogue toujours valable: « en général, ici comme ailleurs, la violence des convictions est en raison de l’inculture et de l’inaptitude à la critique » (p. 123).