« Vies & mort d’un dandy : Construction d’un mythe » de Michel Onfray

« Comment un homme si détestable a-t-il pu devenir le personnage conceptuel du dandysme pensé comme éthique de l’élégance et de l’aristocratie, du bon goût et de la singularité ? » Le ton est donné. L’ouvrage se veut une entreprise d’exhumation et de profanation de George Bryan Brummel. Michel Onfray use du contexte-prétexte normand pour une promenade vengeresse, histoire de cracher à pleins poumons sur la tombe d’un poseur-imposteur. Coup de projecteur sur un être momentanément extirpé de sa Contre-histoire, peuplée de personnages d’habitude immergés dans une ère précise : Libertins baroques, Ultras des Lumières etc. De prime abord, l’exercice paraît périlleux. Déjà fortement instrumentalisé par un Daniel Salvatore Schiffer, à qui le livre est dédié (!), confiée aux mains sèches d’Onfray la figure du Dandy risque de perdre de nouvelles plumes d’apparat.

On ne peut d’ailleurs s’empêcher, tout au long de ce pamphlet de voir en Brummel ce Dorian Gray en (im)puissance, voire des parallèles avec le destin funeste d’Oscar Wilde. La déchéance, conséquence au péché d’orgueil. Malheureusement, le poète irlandais n’est pas cité une seule fois. Soit.

Dans cette psychobiographie à charge, Onfray vomit une abjection sans précédent (hormis peut-être à l’encontre de Freud), menant ici à quelques jugements à l’emporte-pièce teintés de ressentiment (si peu nietzschéen). Insistant assez lourdement sur le passé ganymédien du jeune George, giton lascif ; favori du prince de Galles avant d’être « envoyé au caniveau » (p. 20) par le prince devenu roi – pointant ici la monarco-dépendance de Brummel. « Pitoyable, minable, démasqué », le proto-Dandy humain trop humain ne suscite aucune pitié chez le « nietzschéen de gauche ».

« Où sont les grandes victoires de ce conquérant de l’inutile ? » (p. 26) se demande l’auteur, « Quelle conquête d’Egypte, en effet, que ce cérémonial du petit matin ! » (p. 27). Entre les lignes, on perçoit chez le natif d’Argentan une haine du superfétatoire, sortant l’artillerie lourde dans ce procès en préciosité. La sophistication – comme ascèse post-humaine, comme détournement du fonctionnel, comme exercice de poétisation de soi et du monde – ne sera que brièvement évoquée. Aussi, Brummel, répond au crime suprême pour le philosophe hédoniste : un mépris du peuple. « Sa cravate l’oblige à un port de tête altier, en même temps, le prix de cette élégance se paie d’une incapacité à pouvoir franchement tourner la tête (…) L’accessoire qui fait ce dandy incarne ainsi un genre de corsetage de l’être (…) Il ne peut ni ne veut rien savoir du monde qui n’existe que comme un terrain de jeu pour son ironie, sa méchanceté ou son narcissisme. » (p. 35)

La dégénérescence physique et sociale du Dandy en terre caenaise sera méthodiquement décrite. On songe là encore au destin brisé de Wilde à sa sortie de prison, exilé en France, sous le nom de Sébastien Melmoth, à Berneval, près de Dieppe. Descente aux enfers également pour le « dandy de grand chemin » (p. 43) ; Brummel, syphilitique (avec un énième rappel de ses goûts uranistes – véritable fixation ), dont l’âme – à défaut de portrait caché – s’écrit désormais sur son visage.

Quid du personnage conceptuel brummellien, archétype de tout dandy à venir ? Onfray voit en Barbey d’Aurevilly une sorte de Saint Paul du dandysme. Reprenant la bio de Brummel à son compte, Barbey, tout aussi détestable aux yeux de l’auteur, encense la fatuité anglaise de l’esthète dans une hagiographie à consonances stirnériennes : solipsisme, éloge de la vanité, éloge du moi. Un « art de l’artifice » contre la nature : « le dandy nie la bête en lui, il manifeste une terrible et durable obsession à tuer dans son être l’animal exigeant de le conduire. » (p. 70)

Le ressentiment laisse cependant (enfin) place à la théorisation baudelairienne du dandy comme concept davantage affiné. Dans Le Peintre de la vie moderne, le dandy devient l’artiste de soi, profondément anti-bourgeois (le sortant ainsi du purgatoire, aux yeux d’Onfray). Baudelaire lui-même n’incarne pas ce décadent fardé dénoncé jusqu’ici – « cheveu noir et ras, avec une chemise blanche, une large cravate nouée sans soin, une blouse d’ouvrier qui affiche ses options démocratiques d’alors » – lui permettent d’intégrer – on respire – le panthéon onfrayien. L’important chez Baudelaire se trouve dans la méthode existentielle et non dans la garde-robe souligne Onfray : un stoïcisme pour nos temps industriels vs. le stoïcisme de boudoir de Barbey. Un dessein qui ne pourrait plaire davantage au moine noir normand ; on respire à nouveau.

La tirade baudelairienne citée par Onfray mérite par conséquent un regard approfondi : « Dans le trouble de ces époques, quelques hommes déclassés, dégoûtés, désœuvrés, mais tous riches de force native, peuvent concevoir le projet de fonder une espèce nouvelle d’aristocratie, d’autant plus difficile à rompre qu’elle sera basée sur les facultés les plus précieuses, les plus indestructibles, et sur les dons célestes que le travail et l’argent ne peuvent conférer. » (p. 86)

On pourra dès lors davantage s’accorder avec un Onfray – enfin calmé – pour qui le dandy baudelairien « pourrait bien agir aujourd’hui et demain en antidote à la barbarie de notre Europe qui s’effondre comme jadis l’Empire romain. » Et l’on relira Wilde.

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N’est pas Dandy qui veut

Article à charge.

Philosophe expert ès Dandysme, Daniel-Salvatore Schiffer collectionne anecdotes et filiations sur son sujet de prédilection. Chez Schiffer, le Dandysme se présente comme une catégorie fourre-tout ; de Byron, Brummell, Wilde – bien sûr – à, désormais, Valérie Trierweiler « éminente femme dandy des temps modernes, magnifiquement insolente avec ses tweets impromptus qui font jaser jusqu’aux plus mauvaises langues du Palais-Bourbon. »

L’article paru ce 13 juin dans Le Point, symbolise donc plus que jamais cette frénésie catégorielle.

Pour Schiffer, le dandysme se résumerait par une défiance envers la pensée unique. Une rebelle à l’Elysée ? Une brèche dans la normalité hollandiste ?

Reprenant la définition de Barbey d’Aurevilly, Schiffer note que « tout Dandy est un oseur, mais un oseur qui a du tact. » Or le tact n’est pas l’élément que l’on retiendra dans l’épisode du « Tweetgate » – le ressentiment (bête noire du nietzschéisme) dont témoigne la première journaliste de France envers l’ex du premier des Français n’ayant pour le moins rien de courtois ni de flegmatique.

Dans cette spin-off rochelaise d’Amour Gloire et Beauté, la compagne de François Hollande semble ici moins proche du dandy Oscar Wilde que de son capricieux amant Lord Alfred Douglas, dont le différend familial causa ruine et déchéance chez l’auteur du Portrait de Dorian Gray. Malgré ce « Ségocide numérique », gageons à ce que la comparaison s’arrête-là et que l’Elysée ne s’enlise davantage…

Soit. Noble frondeuse, Trierweiler disposerait, pour Schiffer, « comme tout authentique dandy, même lorsqu’il s’ignore, l’étoffe, alliée au panache, des vrais héros : courageux et solitaires, insoumis même dans l’adversité et indomptables même sous la contrainte. » Trierweilidolâtrie ?

Ce réflexe-au-dandy chez Daniel-Salvatore s’avère symptomatique. À l’instar du vampire, figure-star des Teen Movies, le personnage conceptuel « dandy » – l’anarcho-mondain, antidote au bobo – demeure dans l’air du temps. À l’ère de la reproductibilité, le dandysme représente une (im)posture consumériste parmi d’autres, entre emos et hipsters – car après tout, quoi de plus « normal » que l’anticonformisme ?

Dans sa profonde normalité, Daniel-Salvatore lui-même, n’échappe pas au phénomène de néo-tribu : tignasse wildienne, références vestimentaires évidentes entre Baudelaire et BHL (ndlr : un dandy véritable ne devrait produire rien d’autre que soi-même).

Bref, le dandy est mainstream – donc, après tout, pourquoi pas Valérie ? « Dandy » n’est, sous la plume de Schiffer, rien d’autre qu’un titre de noblesse pour Peoples, sorte de corolaire classieux à la tabloïdisation de la sphère politico-médiatique.

D’accord, atomisons le corpus référentiel du dandysme – art du superfétatoire. Schiffer proposait jadis Michael Jackson, je suggère Lady Gaga, déesse de la mise en scène de soi de l’ère post-MTV, chantre d’une industrie culturelle en boucle fermée. Dandysons, dandysons !

Sinon, reste à entrer en résistance devant cette tentative de vulgarisation conceptuelle, où la twitteuse dandy partage la vie du prophète de la normalitude (pour reprendre une sémantique familière). Car, malgré ces pontes de l’infotainment dandysés à la chaîne, ce que Daniel-Salvatore ne semble intégrer dans sa compréhension du terme, n’est autre que cette déchirure consubstantielle au dandy : sa profondeur tragique et son ironie désabusée. Le dandysme est une cause joyeuse et désespérée rappelait Olivier Frébourg, dans le jouissif Manifeste Chap.

Pas sûr que l’on retrouve les derniers éléments de cette définition, certes moins généreuse, chez la « First Girlfriend ».

Ce texte fut publié sur Ultra Gonzo 2.0, projet journalistique ultra-subjectif éphémère (25 mai – 25 juin 2012)

« Séduire. L’imaginaire de la séduction de don Giovanni à Mick Jagger » de Frédéric Monneyron

La littérature ayant pour fonction d’imposer des modèles de comportements, Frédéric Monneyron choisit d’emblée d’axer son étude des schèmes structurant l’imaginaire de la séduction autour de la figure mythique de Don Juan. Le contraste entre le Don Giovanni de Mozart le Johannes de Kierkegaard témoignant fort justement du passage d’une société holiste à une société individualiste : « entre un séducteur méditerranéen qui sacrifie à une « éthique de la quantité » et un séducteur nordique qui sacrifie à une « esthétique de la qualité », entre la séduction immédiate du premier et la séduction tactique du second » (P. 14-15). Une piste intéressante, qui aurait mérité une dissection plus conséquente.

La séduction comprend des risques, estime Monneyron. Le premier, c’est d’être séduit par un homme. Le second : se trouver en concurrence avec une femme. Aussi, la question de l’androgyne, qui paraît d’abord centrale dans l’analyse de la séduction ne sera finalement que peu traitée, puisque pour Monneyron, séduire revient plus concrètement à passer par le féminin et, d’une manière ou d’une autre, s’efféminer – ou pour reprendre l’expression d’Alain Roger : « Le séducteur (hétérosexuel) n’est qu’un lesbien » (p. 27).

Ce postulat paraît d’emblée fallacieux. Associer séduction et effémination revient à puiser dans le modèle crypto-patriarchal freudien, (une « effémination » que l’on retrouvera également épinglée par Nietzsche, de façon assez navrante) et se heurter autant aux théories du genre qu’aux conceptions anciennes d’un esthétisme naturaliste tel que relevé par Péladan : « comparez le coq et la poule, le lion et la lionne. Par quel renversement des idées normales, sommes-nous venus à considérer que nous avons le droit d’être laids et que la femme incarne la beauté? Elle lui est inutile, puisque la concupiscence suffit à attirer et à retenir l’homme ».

Monneyron ne quittera jamais ce présupposé puritain ; celui d’un masculinisme larvé, résolument bourgeois où, loin des perruques rococos ou des caches sexes médiévaux,  la séduction ne peut qu’évoquer une transgression du genre, une sublimation par le féminin. Une question du genre ici abordée de manière essentiellement binaire.

L’argumentaire monolithique ratisse large. Aussi, Monneyron, après Daniel Salvatore Schiffer (avec qui il partage un certain goût pour le kitsch de l’apparat dandesque…) se fend également d’une conceptualisation bancale du dandy – ne craignant ni les incohérences ni les citations, qui étonnamment contrediront son propos à plusieurs reprises. Faisant lui-même du féminin LA référence esthétique des dandys – « Le dandy emprunte aux femmes » il notera par ailleurs, en citant Baudelaire, que la femme est le contraire du dandy…

Cette fixation sur une effémination consubstantielle à la séduction, ici puissamment documentée et soigneusement construite, bien entendu, se défend. Rabâchée de page en page, elle peut néanmoins s’avérer rapidement indigeste. Un Monneyron faisant l’impasse aussi bien le mystère de l’androgyne que la figure de l’éphèbe, récemment analysée par Germaine Greer. Exit Charmide !

L’auteur préférera marteler sa thèse de page en page : « Chez Weiss et chez Drieu La Rochelle, c’est à peine si on peut remarquer que les deux séducteurs utilisent quelques armes féminines – parce que marquées du sceau de la passivité – comme le détachement, l’indifférence et la distance » (P. 101). Frisant parfois l’excès : « Louis II de Bavière oppose aux fonctions viriles du pouvoir que l’on attend de lui des goûts, censément féminins pour les arts et la musique et des attitudes molles et efféminées » (P. 125). Et nous gratifier d’incursions psychologistes : « Ce qui peut être considéré comme un retour du refoulé, de l’effémination refoulée en l’occurrence, prouve tout d’abord la permanence de ce qui la fonde: l’appréhension ressentie devant les différences physiques » (P. 122).

Moraline et tartufferie viriliste exsudent de cet ouvrage au postulat sommaire : pour séduire, le masculin s’aligne sur le féminin. Point, à la ligne. Fallait-il en écrire davantage ?

« Roger Peyrefitte, le sulfureux » d’Antoine Deléry

Sortie de presse depuis peu, beaucoup a déjà été écrit sur l’entreprise biographique inespérée à laquelle s’est livré Antoine Deléry, disciple dyschronique de l’écrivain Roger Peyrefitte. Après l’opus consacré à Tony Duvert en 2010, c’est une seconde plume vouée aux charniers anonymes de la littérature – dans le périmètre des pestiférés –  qui se voit, le temps d’un écrit, exhumée.

À l’inverse d’une Maud de Belleroche, fâcheusement omniprésente dans sa biographie dédiée à Wilde, qu’elle parsème de ses éructations de concierge, l’humble Deléry se soustrait d’emblée du récit après un bref tribut à celui « qui lui donna la force de devenir qui il était ». Partageant avec Peyrefitte cette tendance au listing sans fin des noms propres, le biographe adopte néanmoins ici un style sans emphase, plaisant.

Pour ne point faire doublon aux réflexions profondes relatives à cet ouvrage, consultables ailleurs, on isolera ici plus volontiers trois chantiers entrepris par Deléry :

Le premier a trait au projet de réhabilitation de l’écrivain. Deléry donne rapidement le ton : les félicitations de Cocteau, les rencontres avec Thomas Mann,  les tractations autour d’un potentiel Goncourt dont auraient pu bénéficier Les Amitiés. Deléry fait habilement revivre un climat où chaque sortie constitue un Happening dans le monde culturel de l’époque, prouvant que Peyrefitte ne fut pas l’homme d’un seul succès. Ainsi, à la sortie de L’oracle (1948), le Canard enchaîné titrera : « petit chef d’œuvre que Stendhal eût été ravi de signer » (p. 172). Ce fossé entre la renommée d’antan et le bannissement actuel apparaît d’autant plus fort aux regards des chiffres : « En 1976, un sondage réalisé pour Le Nouvel Observateur le classera à la troisième place des écrivains les plus connus, derrière Hervé Bazin et Bernard Clavel, à égalité avec André Malraux, devant Jean-Paul Sartre, Françoise Sagan et Guy des Cars » (p. 275).

Le second chantier touche à l’impératif esthétique ayant régi la vie de Peyrefitte : une existence de Dandy.  Deléry revient ainsi sur l’hygiène de vie de l’auteur : « Décidé à retrouver son allure de jeune homme, il prend, sur les conseils de son médecin (…) les habitudes de frugalité et d’hygiène qu’il devait conserver jusqu’à sa mort. Il s’abstiendra désormais de boire de l’alcool, ne s’autorisant qu’un peu de champagne. Il se nourrira de poulet rôti, de sole ou de saumon frais grillés, et évitera soigneusement fromages et desserts. Il fuira les plats en sauce. Il remplacera le café par le thé, bannira le pain et le beurre. Sa seule entorse à ce régime sévère sera pour le foie gras, son péché mignon. Il s’astreindra chaque matin à un quart d’heure de gymnastique, ainsi qu’à une promenade d’une heure à bons pas. Il se fera masser deux fois par semaine. Il s’attachera aussi à entretenir sa mémoire et son agilité d’esprit en apprenant chaque jour quelques vers » (p. 183-4).

Autres détails précieux: « Client fidèle de Dior, il fait également confiance à Renoma, l’un des couturiers les plus en vogue des années 1960 et 1970 qui habille Mitterrand, Bob Dylan ou les Rolling Stones. (…) L’auteur ne conçoit pas l’élégance sans parfum. Le sien est Eau de Rochas » (p. 275).

Le troisième chantier concerne ce diptyque liant la vérité au scandale. D’un Peyrefitte confus, se retrouvant après les dionysies de la libération face aux « partis démocrate-chrétien et communiste qui se rejoignaient alors dans la pudibonderie et l’hostilité aux homosexuels » (p. 141) à la toute aussi scandaleuse rivalité complice avec Montherlant, rencontré en 1938, alors que « l’hirondelle et le sanglier » partageaient les mêmes terrains de chasse – Deléry prouve que Peyrefitte détenait bel et bien les Clés du scandale.

Les amitiés particulières (1944), comme La Ville dont le prince est un enfant (1951) ou Les Garçons (1969), se feront écho tel une partition pour piano à 4 mains – ce qui suscitera par ailleurs une aigreur toute particulière chez Montherlant : « Vous me chipez un roman que j’annonce depuis 10 ans » (p. 96). Tous deux partageront également la même philosophie du désengagement et la même conception de l’homme de lettres qu’ils « voient entièrement voué à la littérature et étranger à toute préoccupation politique ou sociale » (p. 70) indique Deléry. « Anti-Pasolinien », Montherlant le restera. Mais pas Peyrefitte, qui suivra, au contraire, une pente du scandale qui constituera in fine son véritable engagement – la « vérité » demeurant son idéologie politique.

Cet engagement, finira par enfermer l’auteur – jet-setter vivant de sa plume – dans une carrière de polémiste, de concierge mondain, plus prompt à outer ses semblables « honteuses » qu’à renouer avec les succès littéraires du début.  « [Ses] livres ne cesseront alors de prendre de l’épaisseur, souligne Deléry, ils ne retrouveront guère dans ses ouvrages postérieurs l’ironie joyeuse et l’allégresse qui faisaient son principal charme » (p. 212). Critique sans concession et légitime de Deléry, sur l’œuvre de Peyrefitte.

Plus sulfureux encore, ses rapprochements avec Le Pen, que Peyrefitte « trouve vulgaire et parvenu, tout ce qu’il abhorre habituellement. Mais Le Pen l’a surpris par sa réelle culture et sa liberté d’esprit et de ton en matière de mœurs : il n’a rien, loin s’en faut, du défenseur de l’ordre moral imaginé. Il parle librement et sans hypocrisie des homosexuels qu’il a connus, dont certains sont restés ses amis proches : Il n’y a pas, au Front national, de police des braguettes » (p. 313).  Conversion tardive au lepénisme ? Non selon Deléry, car « si l’écrivain a manifesté quelque sympathie pour l’homme, soulignant qu’il ne ressemblait pas dans le privé à l’image réductrice donnée par ses détracteurs, il n’a jamais adhéré à ses idées, restant sa vie durant un libéral et un Européen convaincu, opposé à tout esprit de parti » (p. 314). Dont acte…

Deléry ne rechigne pas à soulever les multiples échecs de Peyrefitte : les déboires dus aux affaires de son Lord Alfred Douglas, Alain-Philippe de Malagnac, qui pousseront l’auteur à la ruine. L’Académie ; le souhait de Peyrefitte, complexé par son origine modeste, d’accéder à cette noblesse de la littérature, qui ne l’acceptera jamais et qui le poussera à égratigner définitivement Malraux, « plâtre peint en bronze » dont « l’imposture littéraire complète l’imposture politique ». Deléry va jusqu’à décrire sans complaisance, de façon détaillée, la longue déchéance physique de l’auteur, à la fin de sa vie.

Les résumés succincts – les pitchs – des différents ouvrages sont très réussis et constituent autant de portes d’entrée vers une œuvre éparse quoique cohérente. Certes, l’on reprochera à Deléry un manque d’illustrations, mais à l’heure où un Karl Lagerfeld à son crépuscule, campe un pâle ersatz du dandy solipsiste post-20ème siècle, la descente aux enfers littéraires afin de libérer un Peyrefitte oublié sur l’autre rive du Styx, vaut à Deléry, notre plus grande gratitude.

« De l’Androgyne » de Joséphin Péladan

Aujourd’hui largement tombé dans l’oubli, Joséphin Péladan, mystique d’obédience rosicrucienne, fut un écrivain reconnu en son temps, proche d’Erik Satie et d’autres figures marquantes du Paris « fin de siècle ». Dans ce court traité (1910) aux consonances platonico-symbolistes, l’occultiste Péladan dresse le portrait de l’Androgyne à travers l’histoire des civilisations.

À la recherche de l’idéaltype, Péladan note d’emblée une caractéristique majeure du plus ancien monument de la forme : « L’art commence par un monstre : Androsphinx dit l’archéologue. Mais il a des mamelles ! Gynosphinx ? » (p. 15). Non, Androgynosphinx ! Dans ce survol culturel et topographique, il se montrera impitoyable, taclant tour à tour croyants, athées, peuples sémites, d’Asie ou nordiques : « l’art persan n’a pas connu le corps humain, il ne sort pas de thèmes royaux pris à l’Assyrie » ; « partout où domine l’élément sémitique, l’androgynisme ne parait pas » ; « plastiquement, on n’interroge pas un pays comme la Chine, qui a pour signe du bonheur l’obésité » ; « l’art du Nord ne s’est jamais élevé jusqu’à la représentation de l’androgyne (…) de Van Eyck et de Memling aux maîtres rhénans, à Zeitblom comme à Grünewald, la grâce manque à l’art comme à la race ». Dans sa forme archétypale, l’androgyne grec, incompris par Rome hormis par le nostalgique Hadrien, ressuscitera sous la forme de l’ange chrétien.

Pour asseoir son raisonnement, déployant tour à tour l’argumentaire gynocentrique voire naturaliste ou zoologique, Péladan argue que jusqu’à la Révolution, le mâle fut dans la société comme il est dans la nature, le plus beau : « comparez le coq et la poule, le lion et la lionne. Par quel renversement des idées normales, sommes-nous venus à considérer que nous avons le droit d’être laids et que la femme incarne la beauté? Elle lui est inutile, puisque la concupiscence suffit à attirer et à retenir l’homme » (p. 45). Constatations complétées par une harangue antidémocrate : « Plus une société devient démocratique, plus les femmes sont femmes et plus les hommes sont hommes, c’est-à-dire laids » (p. 33) ; « le règne du peuple n’est rien que l’avènement de la pièce de cent sous comme hostie nationale » (p. 67).

Troisième sexe, l’androgyne est forme parfaite de la beauté, « fleur de l’humanité », « formule lumineuse et précise de l’esthétique » : « l’androgyne nous transporte hors du temps et du lieu, hors des passions, dans le domaine des Archétypes, le plus haut où atteigne notre pensée » (P. 63).

De par l’argument développé, on imaginerait sans peine Péladan protagoniste au côté d’Eryximaque et de Socrate, du Symposion – banquet antique – donnant sa propre version de l’Éros céleste. Revival platonicien ? Proche à multiples égards du discours d’Aristophane, s’agit-il de retrouver l’unité perdue ?  Non, l’androgyne chez Péladan c’est l’éphèbe dans son interprétation désexualisée, puritaine. Il s’insurgera dès lors contre les interprétations lascives « conceptions diaboliques par conséquent » (P. 60). Étrange posture de l’auteur du Vice suprême (préfacé par Barbey d’Aurevilly). Des propos pudibonds que viendront amender un Hymne à l’Androgyne (1891), antérieur au traité, qui clôture, dans l’édition Allia, l’œuvre de l’auteur (extraits) :

Éphèbe aux petits os, au peu de chair, mélange de force qui viendra et de grâce qui fuit. Ô moment indécis du corps comme de l’âme, nuance délicate, intervalle imperçu de musique plastique, sexe suprême, mode troisième! Los à toi!

« Homme qui charme et demain œuvrera, Siegfried qui s’ignore, Chérubin s’éveillant et page d’aujourd’hui, écuyer de demain, bachelier étonné et musant au bord de l’adolescence; premier duvet aux lèvres et premier trouble au cœur: joli balbutieur qui découvre un cou nu, blanc comme un bras de femme! Los à toi. » (P. 73)

Débordements lettrés hyper-référencés qu’on situera entre la lubricité magnifiée de l’opiomane Jacques d’Aldeswärd-Fersen et les postures antidatées du Comte de Montesquiou, Péladan mérite certainement un coup de plumeau attrape-poussières.

« Le Manifeste Chap: Savoir-vivre révolutionnaire pour gentleman moderne » de Gustav Temple & Vic Darkwood

Ce manifeste se présente d’emblée comme une plaisanterie sérieuse. Teinté d’une ironie so british, l’ouvrage signé Gustav Temple & Vic Darkwood (2001), présenté par Olivier Frébourg dans cette édition française, perd environ la moitié de son charme de par sa transposition en français. Faisons l’impasse sur ce handicap majeur. La noblesse du combat demeure.

Frébourg avise dans sa préface : « comme tout vrai dandysme – ce mot si galvaudé par les magazines de mode –, le chapisme est une diététique, une ascèse qui exige d’y sacrifier ses journées et une lutte permanente contre un monde qui nivelle les comportements, les modes de pensée et les codes vestimentaires ». Un assaut ludiquement désorganisé contre la vulgocratie, qui se sait perdu d’avance. Cette « Haute Vulgocratie », comprend pop stars, gagnants du Lotto, capitaines d’industrie, magnats de la presse imbus d’eux-mêmes, qui, nous le savons, « utilisera ses notions dénaturées et mal digérées du savoir-vivre comme une arme pour repousser tous les prétendants hors de leur territoire de nouveau riches » (p. 42).

Frébourg ponctue à juste titre : « notre époque crève de son manque de drôlerie. Et l’humour est, dans nos sociétés du spectaculaire encadré, réglementé. Les médias de masse se chargent de cette fonction en tant que bras armé du pouvoir. Jamais peut-être l’humour, l’ironie n’auront été aussi subversifs qu’aujourd’hui. Le Chapisme est une cause joyeuse et désespérée ».

Cette « conjuration des Anarcho-Dandys », par-delà une posture éminemment politique, comprend une philosophie de la toilette, une condamnation du fitness, une apologie du tabac et des conseils de beauté pour retrouver le teint livide d’un Baudelaire : « Si Baudelaire avait été l’image même de la santé, joues colorées, corps fringuant et attitude joviale, il est douteux qu’on l’eût pris réellement au sérieux dans son rôle de poète. Au XIXe siècle, bohème rimait avec pâleur maladive, teint blafard du poète tuberculeux » (P. 70).

Le Manifeste propose par ailleurs bon nombre d’antipoisons décalés. Contre la pullulation des téléphones portables et le pourrissement holistique de toute intersubjectivité  :

« Au milieu d’une conversation, plongez la main dans la poche de votre veste et retirez-en un petit recueil de poésie, choisissez une page avec soin et mettez-vous à lire un vers ou deux dans un silence total. Puis replacez délicatement le livre dans votre poche et tournez-vous vers votre compagnon en lui lançant un : Excusez-moi. Vous disiez ? » Continuez d’exaspérer votre compagnon en sortant un carnet et en composant vous-même un ou deux vers, rajoutez-en encore une couche en léchant la mine de votre crayon, les yeux dans le vague » (P. 48).

Le Manifeste propose un idéal ; évoquant les figures prophétiques de Joris-Karl Huysmans ou du Comte de Montesquiou. Libre aux gentlemen mécontemporains d’en suivre certains préceptes pour réenchanter leur quotidien médiocratiquement terne.

« Oscar Wilde ou l’amour qui n’ose dire son nom » de Maud de Belleroche

Tombé sur cette biographie datée (1987), éditée par Pierre-Marcel Favre, au gré des hasards numériques, je fus avant tout appâté par la promesse d’une préface de Roger Peyrefitte (à l’époque où une préface de Peyrefitte constituait encore une valeur ajoutée). Peyrefitte sur Wilde ! Prometteur. Néanmoins, hormis la mention d’un Matzneff mal orthographié (Matsneff), aucun bon mot d’exception qui viendrait in extremis compléter l’œuvre du vilipendaire prosateur.

Une biographie de Wilde traitée d’un angle éminemment subjectif avec, surtout, le tempérament de la baronne de Belleroche qui transparait; écrivaine qui – étant né trop tard – m’étais jusqu’ici inconnue. Femme d’un dignitaire de Vichy reconvertie après-guerre dans la littérature polissonne, la Baronne ne s’efface guère volontiers derrière l’objet de son étude, affichant son gout sûr pour les anecdotes psychobiographiques. Fidélité chronologique cependant, malgré ces parenthèses rétro-contemporaines (1987). Les séquences de vie seront agrémentées de citations plus ou moins inédites issues de lettres ou de témoignages discrets.

La baronne n’a rien d’une féministe. Se rêvant femme-dandy, elle prend volontiers parti pour un Wilde, tantôt moquant Constance, l’épouse transparente, tantôt ostentatoirement misogyne : « Les femmes sont un sexe décoratif, elles n’ont jamais rien à dire, mais elles le disent d’une façon charmante ». Baudelaire ne disait-il pas qu’aimer les femmes intelligentes est un plaisir de pédéraste ? Avec Belleroche, c’est aux femmes intelligentes de rendre la pareille. On la voit ainsi se délecter d’une proximité spirituelle avec d’autres uraniens sulfureux, se prenant pour  la réincarnation d’Ada Leverson, cette intime de Wilde qui répondait au surnom de Sphinx.

Une hagiographie de « Fag-Hag » mettant toutefois en avant les descriptions de Wilde par plusieurs jeunes ou moins jeunes proches du poète qui dévoileront les facettes humaines trop humaines du personnage :

 « Luxe , allumettes à bout doré, cheveux frisés, énormes bagues, mains blanches et grasses, pas « soigné », doigts pointus, cravate, foulard, canne Louis XV, grosse rose à la boutonnière, démarche féline, lourdes épaules, énorme douairière en écolier, rit en mettant sa main devant sa bouche, caressant son menton, regardant par-dessus son épaule, jovialité trop affectée mais vraie vitalité… efféminé mais la vitalité de vingt hommes. Magnétisme, autorité, plus profonde que sa réputation ou que son esprit, hypnotiseur » (P. 119).

Peu jalouse, elle dressera un portrait fidèles des amants terribles, Oscar à Bosie, correspondances à l’appui. Lord Alfred Douglas, initiateur de la chute et éromène incontournable à la fois. Dilemme : de la présence de sa muse dépend l’art du poète, de son absence dépend la concentration nécessaire à sa réalisation.

Mais c’est le procès qui tiendra une place centrale dans l’ouvrage de Belleroche (qu’elle marquera en commère de commentaires triviaux…). Sa thèse : un besoin d’autopunition chez Wilde. Une course à l’abime dirait Dominique Fernandez. La chute, avec panache, le bagne plutôt que l’exil.  Un Socrate victorien désirant la cigüe. Ne lui reproche-t-on pas – ici aussi – d’avoir socratisé la jeunesse ? La Baronne rapporte, outrée, l’attitude lâche de Zola, de Jules Renard, ou de Daudet à l’époque du procès. Ce dernier sollicité par Lord Alfred Douglas répondra : « Impossible, j’ai des fils » (P. 243).

Belleroche, sa « nième biographe, son amante posthume » (P. 319), comme elle s’autoproclame, non sans pathos, conclut que le destin de Wilde aura été de porter successivement trois masques : le dandy aux cheveux mi-long personnifiant l’ambigüité préraphaélite, C.3.3., le prisonnier de Redding auteur de De Profundis et Sébastien Melmoth, l’ascète malgré-lui, au corps brisé –  Wilde se comparera lui-même à Saint François d’Assise (au vœu de pauvreté contraint). Tel Verlaine, qui à l’hiver de sa vie, imbibé d’absinthe, devint la star du quartier Latin, Wilde, « incurably extravagant and reckless »  à l’heure du crépuscule « plastronnait encore pour les jeunes disciples anglais qui viennent en pèlerinage, sensibles à son aura maudite » (P. 369). Suicide éthylique, suicide en sursis. Suicide à l’irlandaise ?