« La raison gourmande » de Michel Onfray

Épopée philo-culinaire; des expériences enjouées d’un Grimod au courant Eat-Art, ce livre traite avant tout d’une tentative de dressage de la nourriture. Avec Onfray, la question gastronomique devient une question esthétique et philosophique : « la cuisine relève des beaux-arts, des pratiques culturelles d’une civilisation et d’une époque. » (p. 154)

Éloge du champagne – apologie de la griserie dans la mesure où « l’euphorie consubstantielle à cet état dénonce sa parenté étymologique avec l’eudémonisme : le bon démon. » (p. 89) Onfray loue les potentialités dionysiaques propres à l’alcool, dévoilant l’individu à lui-même. « L’enfant ignore la pudeur et la réserve, la tyrannie de la raison et le poids des conventions. Celui qui a bu aussi. » (p. 92)

De l’apoplexie bourgeoise au besoin d’ingérer des cadavres pour permettre au corps, mécanique entropique de perdurer, la cuisine est l’art d’une nécrophagie nécessaire sublimée.

Onfray procède in fine à une déconstruction systématique de l’assiette Futuriste: la cuisine de Marinetti et Fillia appelle à l’avènement d’un homme composite, « fait de chair, de sang et de métal, une machine désirante, un corps sans organe avant l’heure. » (p. 218) On connaît déjà le penchant bionique de l’auteur: « sculpture de soi », « fééries anatomiques », éloge de l’artifice contre la nature. Le matérialisme engagé d’Onfray atteint pourtant ses limites avec un Futurisme – ce nihilisme de l’espérance – dépeint ici comme un hédonisme post-humain. « Un autre homme, un autre corps sont voulus pour une autre histoire, un autre destin dans lesquels la vie et l’art son réconciliés. » (p. 223)

Or, l’art se trouve ici écroué au service d’un projet démiurgique, d’un social-darwinisme high-tech. Le Futurisme comme barbarie technologiste annonçant l’avènement d’une Maïté-cyborg et son Pouletfiat; poulet farci de billes d’aciers, surplombé d’une tête de coq greffée – Frankensteinisation de l’assiette…

À travers l’œuvre d’un Spoerri et sa cuisine transgressive, Onfray parvient toutefois à prouver combien la nourriture est un système de signes à l’intérieur duquel fonctionnent des codes extrêmement bien intégrés, relatant en cela du coefficient moral des aliments et d’une dimension politique à l’acte culinaire, à la pratique gustative.

 

Publicités