« Verbicide. Du bon usage des cerveaux humains disponibles » de Christian Salmon

Beaucoup ont pu découvrir Christian Salmon à travers son ouvrage Storytelling : la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, paru en 2007. Pourtant, ce fin observateur de l’actualité politico-médiatique (comme en témoigne encore son récent article dans le Monde sur l’implosion – avant tout communicationnelle – de l’UMP) n’en était pas à son premier essai.

Dans Verbicide, l’auteur revenait alors – sans complaisance – sur la décennie 1995-2005, commentant l’évolution des mœurs médiatiques, pour aboutir in extenso à une exégèse du réel. Car c’est cette narration du (temps) réel à travers différentes transmutations médiatiques qui préoccupe Salmon : ainsi « La réalité est devenue scène, ou plutôt show. La démocratie d’opinion s’efface devant l’usage des temps de cerveaux humains disponibles » (p. 16), selon l’expression aujourd’hui consacrée de Patrick Le Lay, ex-P.-D.G. de TF1, sous-titre à cet ouvrage. Aussi, le pamphlet de Salmon s’inscrit dans le contexte d’une dédifférenciation (au sens de Niklas Luhmann) des différentes sphères de l’existence, la vie se vit à travers le prisme du consumérisme : « Tout ce qui était non marchand et relevait de la vie privée est devenu marchandise » (p. 61).

Terrorisme, téléréalité, culture, communication politique  – dans chacune de ces réalités sociétales, c’est l’anecdote qui dicte le tempo – « Rien n’existe s’il ne prend la forme d’une story » (p. 34). À noter que l’usage sociologique du mot story se présente ici comme forme élémentaire ou dégradée de narration. Aussi, cette « storysation des discours, loin de se limiter aux catégories les plus basses de communication, marketing, publicité et management, se déploie dans toutes les branches du discours (…) » (p. 35).

En politique, l’impact est indéniable : « [Le pouvoir] ne sait plus rien de l’Histoire (History) ni du récit (narrative), sous son regard tout se transforme en anecdote (story) » (p. 28). Salmon ajoute qu’avec la story, nous passons « de l’histoire au temps réel, et de l’individu à l’homme dépeuplé » (p. 39).

L’analyse de la télé-réalité – « internat cathodique », règne de l’anecdotique superfétatoire, s’avère ici implacable. Télé-réalité dont les héros subissent une « déréalisation, une dépressurisation de l’expérience » (p. 45), une expérience de formidable régression. Le sens – emblématique – de cette opération s’avère particulièrement lourd : « se néantiser, effacer en soi l’humain. Cette auto-amputation est sans doute le sacrifice ultime qu’exige notre société. Sacrifier votre expérience et vous aurez un surcroît d’apparence. L’image contre la vie » (p. 46). La vie étant ici la « survie médiatique ». Aussi, la notoriété de « ces stars jetables » a pour exacte contrepartie leur insignifiance : « des ascètes du banal » (p. 51).

Constat (post-benjaminien) implacable aussi, en ce qui concerne la culture. Haine du style. « L’art et la pensée progressivement refoulés par la communication, le divertissement, le spectacle, le tourisme, le prestige et l’audimat. Le ministère du même nom a perdu tout son sens, il n’est plus que l’arbitre et l’argus d’un marché, une sorte de conseiller financier et artistique des choix, choix qui se feront par les lois de l’offre et de la demande, elles-mêmes inféodées à la communication » (p. 81). Le crédo contemporain est le divertissement – et sa « rage festivalière ».

Salve sans pitié, enfin, envers  les « télé-intellectuels » et autres « télé-engagés » piégés dans la mise en récit médiatique – à l’intérieur du monde « enchanté » médiatico-marchand : « la résistance intellectuelle acquiert le caractère d’une farce : elle est efficace uniquement si on invite l’intellectuel à l’émission à laquelle il est censé résister » (p. 62)- reprenant ici les mots de Viktor Pelevine. Véritable engrenage systémique : contester – de manière audible (c.-à-d. médiagénique) – c’est collaborer ; no way out. La « narrarchie », nouveau Léviathan – et sa réalité storyfiée – comme horizon matriciel indépassable.

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« Kulturindustrie. Raison et mystification des masses » de Theodor W. Adorno et Max Horkheimer

On ne présente plus l’École de Francfort, ce groupe d’intellectuels allemands sévissant depuis l’avant-guerre, fondateurs de la théorie critique. Les auteurs de ce texte (1947), Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, en furent – avec Herbert Marcuse – les principaux représentants.

Bien avant Debord, ceux-ci veilleront, à travers ce pamphlet, à éreinter méthodiquement une industrie culturelle déjà bien établie ; flinguant indifféremment Donald Duck – canard boiteux du taylorisme universel, recevant sa ration de coups à l’instar de ces malheureux spectateurs amusés, s’habituant ainsi à ceux qu’ils reçoivent eux-mêmes –  ou même le jazz, cette entreprise de nivellement sonore :

« Aucun Palestrina ne fut aussi puriste dans la chasse à la dissonance inattendue et non résolue que l’est l’arrangeur de jazz éliminant tout développement non conforme à son langage. S’il adapte Mozart au jazz, il ne se contente pas seulement de modifier les passages trop sérieux ou trop difficiles, mais également dans ceux où le compositeur harmonisait la mélodie différemment, peut-être plus simplement que la coutume ne le veut aujourd’hui » (p. 22).

Pour ces auteurs, l’industrie culturelle ne vise pas à sublimer, mais à réprimer, voire à dominer. Elle s’inscrit dans le contexte plus large de la rationalité technique d’une société aliénée : « les autos, les bombes et les films assurent la cohésion du système jusqu’à ce que leur fonction nivellatrice se répercute sur l’injustice même qu’elle a favorisée » (p. 10). Et cet argumentaire pisse-froid n’épargne rien, surtout pas l’humour ! Préférant, là encore, Baudelaire et Hölderlin, dépourvus d’humour, aux vedettes hilares d’Hollywood : « Dans la société frelatée, le rire en tant que maladie s’est attaqué au bonheur et l’entraîne dans sa misère intégrale » (p. 49). Haro sur la LOL-culture – toujours d’actualité – « s’amuser signifie toujours : ne penser à rien, oublier la souffrance même là où elle est montrée. Il s’agit, au fond, d’une forme d’impuissance » (p. 57). Dans le capitalisme avancé de l’après-guerre, l’amusement est donc ce bain vivifiant prescrit en continu par l’industrie du divertissement. Il est avant tout recherché par ceux désirant échapper au processus du travail automatisé, espérant ainsi être à nouveau en mesure de l’affronter (p. 41).

Aussi, l’industrie culturelle, telle que dépeinte par Horkheimer et Adorno constitue, fondamentalement, une attaque en règle contre l’individu. Une société où chacun est interchangeable, un exemplaire, l’individu est normalisé : « de l’improvisation standardisée du jazz à la vedette de cinéma qui doit avoir une mèche sur l’oreille pour être reconnue comme telle, c’est le règne de la pseudo-individualité » (p. 78). Par conséquent : « c’est uniquement parce que les individus ont cessé d’être eux-mêmes et ne sont plus que les points de rencontre des tendances générales qu’il est possible de les réintégrer tout entiers dans la généralité » (p. 79). Nous soulignons.

Sur l’Art. Proche de l’analyse benjaminienne  Horkheimer et Adorno épinglent la démocratisation de l’art : « Les œuvres d’art sont ascétiques et sans pudeur, l’industrie culturelle est pornographique et prude » (p. 48). La valeur d’usage dans la réception artistique est remplacée par sa valeur d’échange, au lieu de rechercher la jouissance on se contente d’assister aux manifestations « artistiques » et d’être au courant » (p. 86). Dès lors, pour les auteurs, l’objet d’art n’a aucune valeur en soi, il devient fétiche – sa valeur sociale servant d’échelle de valeur objective, seule qualité dont jouissent les consommateurs.

Gommez 1947.  Plusieurs décennies avant Baudrillard, la société de consommation [post-] moderne se voit d’ores et déjà théorisée, ainsi que la publicité, son bras armé. Un constat d’hominescence réifiante et de personal-branding avant l’heure : « les consommateurs sont contraints à devenir eux-mêmes ce que sont les produits culturels, tout en sachant très bien à quoi s’en tenir »  (p. 104).

La mort à Venise

L’indignation (vocable-clé en ce début de décennie) aurait enfin gagné les autorités italiennes s’inquiétant des paquebots géants qui longent jour après jour la place Saint-Marc et grignotent les pilotis sur lesquels repose fébrilement la cité des Doges. Effet-Concordia oblige, l’UNESCO s’en mêle. Il faut sauver le patrimoine de la ville-musée ! Ou pas ?

Qu’est donc Venise sinon ce corps noyé, cette carcasse somptueuse remontée à la surface dont jaillit chaque jour un flot incessant d’insectes nécrophages. Venise ? Une Atlantide décantée. Elle empeste de sa trop longue immersion.

Saint-Marc est en cela une véritable mise en abyme, les pigeons de la place ayant ceje-ne-sais-quoi d’êtres supérieurs. La musique de l’orchestre archi-propret du Caffè Florian (6 euros de supplément par personne sur l’addition) sonne comme une oraison funèbre : best of classique aux fioritures easy-listening pour touristes férus d’André Rieu.

Lui préférant le Lido, plage éphébique pétillante, l’écrivain allemand Thomas Mann dépeignait déjà Venise comme un enfer où il ne faisait pas bon s’éterniser – urbanité en putréfaction. Soit. J’ai donc moi aussi tenté le Lido où – snobisme du lecteur – il m’arriva de feuilleter Mort à Venise attablé à la terrasse de l’Hôtel des Bains – avant sa disneylandisation – en tentant de faire abstraction de la coulée de macadam séparant dorénavant la plage de l’établissement. Duperie !

C’est sûr, les vénitiens sont en voie d’extinction. Un compteur a même été installé dans la vitrine de la pharmacie Morelli pour chiffrer l’exode d’une cité livrée à la horde de pucerons low-cost : la tourista. Mais comment dédaigner cette féérie marchande ? Débarqué de son poulailler flottant, chaque visiteur en escale à VeniceLand dépenserait plus de 50 euros en babioles made in china.

Dès lors, les restaurants arborent leur kitsch avec le brio d’un dealer de gyros, rue des pittas. La ville s’adapte aux rats voraces et dispendieux – « la vergogna ! » s’écrient les quelques indigènes restant. Venise, mouroir esthétisant pour seniors avides de paralittérature (Donna Leon, c’est ici), dépensant une fortune pour du fastfood-bolognaise. Mangez payez. L’addition? Subito.

Venise est une ville fantôme dont manquerait la composante dionysiaque de l’existence : aseptisée, lustrée, policée à l’excès. « Tu n’y connais rien, il reste des coins authentiques ! » Duperie là encore.

Même ce pastiche qatari (Le Villagio), ravagé ce 28 mai par les flammes à Doha, ou les répliques à Las Vegas et Macao (The Venetian) paraissent davantage authentiques.

Oui, les casinos sont les authentiques cathédrales de notre temps ; le règne de l’oseille, de l’all-you-can-eat et du toc : la véritable trinité Hic et Nunc !

D’ailleurs, à Las Vegas, Doha, Macao, les églises sont pleines. Car ils sont dans le vrai. La reproductibilité est notre éternel retour, la copie notre vérité et notre réel, bien plus que la finitude figée des palais vénitiens datés. Il s’agit désormais de redonner sens aux vieilles pierres de la vielle Europe – home-staging obligatoire ! « Réactualiser » (et parsemer d’Art contemporain) les sites historiques, comme Versailles que l’on redore avec zèle. Rassurer les esthètes d’Orlando ou de Pékin sur leur impression que « c’est ça l’Europe » Marvelous, 奇妙 !

Les gondoles, longs corbillards noirs sur eau croupie, menées par des Anubis bariolés, voguent sur le Styx de notre civilisation. Avec la muséification (et le formol) comme unique horizon, nous ne sommes plus une menace. Nous sommes Athènes sous Trajan, attendant patiemment la patte réparatrice et bienveillante d’un Hadrien pour nous accorder un sursis. Hadrien, ce touriste antique ayant cru réhabiliter à coup de sesterces impériaux, la patrie d’une Philia révolue.

Venise ou le souvenir d’une civilisation avant le naufrage, le glissement du vivant dans le cloaque de la lagune.

Ce texte fut publié sur Ultra Gonzo 2.0, projet journalistique ultra-subjectif éphémère (25 mai – 25 juin 2012)

20km. Gloire au cheptel

Il m’arrive de me poser sur un banc du parc du Cinquantenaire pour feindre une lecture appliquée, crayon à la main, et profiter du flegme d’une clairière artificielle. Mon regard porte alors sur tel balourd en mouvance, chassé par quelque fourche imaginaire, très vite suivi d’une cohorte d’ascètes en leggings et d’une matrone grimaçante. Ils suent, puent, se soumettent à la fatalité des rondes successives. Les allées du parc deviennent les couloirs d’entraînement de bureaucrates aux galères.

Telle une invasion de sauterelles en Afrique de l’Ouest, les joggeurs pullulent en flux continu. Leurs halètements indiquent aux quelques flâneurs au cheminement inutile qui empièteraient le parcours du cheptel véloce, la nécessité immédiate de s’en écarter.

Loin d’une promenade en accéléré, ce trot disgracieux polluant parcs et sentiers de campagne, participe en général au dressage permanent de l’employé proactif. Performance-management du corps-objet, recyclage des chairs malléables. Pavlovisme result-oriented. Que veut ce joggeur sinon (se) prouver sa compétitivité, son endurance sur le marché des encravatés interchangeables, se rassurer avant le prochain contrôle technique ?

On ne bronche pas. On fait ses rondes, tel un âne soumis sans carotte ni bâton. Le JogTracker suffit. Le Smartphone est devenu contremaître. Transparence sur la performance.

Je quitte alors mon banc, résigné.

Mais que dire des 20km au programme ce dimanche à Bruxelles, en cette parenthèse pré-estivale si propice à la promenade. Une apothéose pour tout quidam du macadam ! L’anonyme joggeur numéroté (à défaut d’être marqué au fer) jouit, en ce jour, d’une cadence massique. Le chronométré solipsiste rejoint le surhomme éthiopien. La petite meute se transforme en troupeau – environ 30.000 gnous.

La mise en scène est forcément compétitive, propre à la « sarkotransformation » du temps : épistémè d’un Président en survêt’, d’une époque au pas de course. Le phénomène demeure – l’énergumène débarqué (homme de son temps) n’en fut que le symptôme.

À la ligne d’arrivée, à quoi d’autre qu’à la performance pourrait songer le joggeur invétéré ? L’important est de participer ? Certes.

Brigitte, secrétaire, enfile ses Nike achetées chez Disport et s’apprête à « faire corps » avec ses collègues. Le marathon comme Team Building – la PME (prononcer « Péemméé » ) a décidé de participer au challenge. Liquéfaction groupale – nous n’en seront que plus soudés lundi matin (mardi, lundi c’est congé). L’effort collectif über alles– « les individualités mal vues » se rappelle-t-elle, dixit Bernard, le patron, durant l’entretien d’embauche – on ne sait jamais.

Pour les autres Paul Tergat (célèbre marathonien) du dimanche, humant l’air des tunnels perquisitionnés et rêvant d’olympisme démocratisé, la course relève de la procession masochiste. Se faire violence ; fondre au soleil pour se fondre dans le tas des performers. Un dimanche d’extase en somme : mens sana in corpore maso.

Découvrir son nom dans le supplément spécial du lendemain – au N° 29100 – et s’écrier, « j’en suis » !

Aujourd’hui la ville, les parcs, les allées étaient à eux ; coureurs, joggeurs, chronométrés en tout genre – et certainement pas à nous – mécontemporains nostalgiques du Péripatos, de la flânerie dialogique, qui peut désormais s’envisager comme un luxe inouï – antithétique à l’air du temps.

L’occident, né sous la promenade, périra sous la semelle des joggeurs.

Ce texte fut publié sur Ultra Gonzo 2.0, projet journalistique ultra-subjectif éphémère (25 mai – 25 juin 2012)

« La Tyrannie de la communication » de Ignacio Ramonet

ImageÀ l’heure d’une dynamique d’hystérisation à peu près assimilée par l’intégralité de la sphère médiatique, il est bon de se replonger dans cette œuvre avant-courrière d’Ignacio Ramonet parue en 1999 et pouvant être appréhendée au gré d’une remarque formulée jadis par le journaliste Claude Julien, aujourd’hui décédé, :  « depuis une trentaine d’années nous n’avons jamais vu déferler sur nous autant d’informations et nous n’avons jamais été aussi mal informés ».

Le diagnostic du métier de journaliste ici dépeint demeure plus qu’accablant. Ramonet observe une auto-abolition du journaliste :  sa fonction étant devenue pratiquement inutile. Un journaliste qui pourrait tout aussi bien être rebaptisé « instantanéiste » ou « immédiatiste », simple lien permettant de connecter l’événement à sa diffusion. Le système médiatique pourrait vraisemblablement fonctionner sans lui. Un journalisme passé de l’artisanat « noble » à l’industrie entraînant une Taylorisation du métier – une standardisation et une réification, au sens de Walter Benjamin, par l’entrée dans le circuit de la consommation informationnelle de masse.

Mimétisme médiatique, hyperémotion et auto-stimulation. Ramonet note que la presse a découvert de nouveaux territoires d’information, que sont la vie privée des personnalités publiques et les scandales liés à la corruption et à l’affairisme. La presse nourrit ses lecteurs avec, ce que Georges Perec nommait l’infra-quotidien, puisé dans la vie des stars. Et quelles stars ? En cette phase cannibale de la culture de masse, il s’agit avant tout de fabriquer des célébrités précaires, des célébrités jetables. La qualité des mythes véhiculés est donc digne du fast-food – un « fast-food mythologique ».

Avant l’heure des blogs et du crowdsourcing, Ramonet évoque un citoyen-récepteur qui n’est pas sans rappeler la théorie des effets puissants de l’école de Francfort. Critique face à ce qu’il nomme la « télépoubelle » –  primauté du local face à l’international et effet de miroir –  Ramonet concluera en reprenant les mots de François Jost : « ce n’est pas de l’information, c’est de la confirmation ». Micro-trottoir über alles !

« L’insurrection qui vient » du comité invisible

Brûlot aux effluves de nitrate de potassium – on rappellera les déboires de Julien Coupat, considéré par la police comme l’auteur principal de cet ouvrage et présenté comme le chef du groupe de Tarnac ; une dizaine de jeunes paysans communistes corréziens soupçonnés de sabotages ferroviaires (le livre parle ouvertement de « rendre inutilisable une ligne de TGV » (p. 101). Soit. Un « comité invisible » radicalement révolutionnaire s’adonnant à une dissection au scalpel (voire à la machette) des divers cercles de l’existence, s’attaquant de manière indifférenciée aux « petits commerçants, petits patrons, petits fonctionnaires, cadres, professeurs, journalistes, intermédiaires de toutes sortes [qui] forment cette non-classe, cette gélatine sociale (nous soulignons) composée de la masse de ceux qui voudraient simplement passer leur petite vie privée à l’écart de l’Histoire et de ses tumultes » (p. 54). Ainsi tout milieu est à fuir : « Tous les milieux sont contre-révolutionnaires, parce que leur unique affaire est de préserver leur mauvais confort » (p. 89).

Sur la famille : « un monde où « devenir autonome » est un euphémisme pour « avoir enfin un patron et payer un loyer » (p. 25). Sur la mobilisation requise face au travail : « nouvelle norme prostitutionnelle de la socialisation » (p. 36). Sur l’habitat urbain et périurbain, les centres dévolus au tourisme et à la consommation ostentatoire et cette métropole faisant tache d’huile : « [Une] nappe urbaine unique, sans forme et sans ordre, une zone désolée, indéfinie et illimitée, un continuum mondial d’hypercentres muséifiés et de parcs naturels, de grands ensembles et d’immenses exploitations agricoles, de zones industrielles et de lotissements, de gîtes ruraux et de bars branchés » (p. 38). Phénomène s’accompagnant du cynisme de l’architecture contemporaine : « Un lycée, un hôpital, une médiathèque sont autant de variantes sur un même thème : transparence, neutralité, uniformité. » (p. 40) – sorte de vitrification du « grand intérieur » selon l’idée de Sloterdijk.

On y perçoit l’esquisse définitoire du post-postmodernisme : les symptômes de cette momification de l’occident et formolisation d’un patrimoine en toc : « À Troyes, on colle des façades à colombages sur des bâtiments en parpaing, un art du pastiche qui n’est pas sans évoquer les boutiques style victorien de Disneyland Paris » (p. 39).

On y tacle également l’économie capitaliste ou « la litanie des cours de Bourse [qui] nous touche à peu près autant qu’une messe en latin » (p. 49) ou les contradictions de l’ethos consumériste contemporain : « voitures écologiques, énergies propres, consulting environnemental coexistent sans mal avec la dernière publicité Chanel » –  « Il faut consommer peu pour pouvoir encore consommer. Produire bio pour pouvoir encore produire. Il faut s’autocontraindre pour pouvoir encore contraindre » (p. 61-3).

Quelques perles : « L’Europe est un continent désargenté qui va faire en cachette ses courses chez Lidl et voyage en low cost pour encore voyager » (p. 10) ; « Comme le christianisme a dû se sacrifier en tant que religion pour se survivre comme structure affective, comme injonction diffuse à l’humilité, à la compassion et à l’impuissance, l’Occident s’est sacrifié en tant que civilisation particulière pour s’imposer comme culture universelle » (p. 76) ; « La crise est une manière de gouverner. Quand ce monde ne semble plus tenir que par l’infinie gestion de sa propre déroute. » (p. 133).

Aussi, face à la moraline hesselienne du fadasse Indignez-vous – ce Bienvenue chez les Ch’tis de la pensée révolutionnaire – voici donc un plaidoyer d’indignation sous anabolisants ; le constat implacable d’une humanité comme entaille sanieuse, un trou dans la terre dont jaillirait un flot incessant de fourmis rouges.

Les solutions proposées en sont d’autant plus rebutantes : prêche communiste, utopies rousseauistes et proudhoniennes – du remâché crypto-marxien avec cette naïveté des lendemains qui chantent : « tout le pouvoir aux communes » (p. 123). Avec, à la différence de Badiou et d’autres, l’introduction de quelques spécificités : telles qu’une « nécessaire disposition à la fraude » (p. 93) – soit vivre comme vermine dans une civilisation zombie, en état de putréfaction.

Un (t)érémitisme engagé en trois temps et expliquée comme suit :

« Enfants de la métropole (les néo-prolétaires), nous faisons ce pari : que c’est à partir du plus profond dépouillement de l’existence que se déploie la possibilité, toujours tue, toujours conjurée, du communisme (ascétisme grégaire). En définitive, c’est avec toute une anthropologie que nous sommes en guerre. Avec l’idée même de l’homme » (Antihumanisme du ressentiment) (p. 135). Souvarine, ce réfugié nihiliste russe dans Germinal n’est pas loin.

Conclusion personnelle et confidentielle:

« Manifeste Hédoniste » de Michel Onfray

À mille lieues d’un petit livre noir, produit marketing par essence, ce Manifeste offre un best-of éthéré (là ou la puissance d’exister était nettement plus feuillu) ; un condensé soft de la pensée du philosophe d’Argentan.

Onfray, pas à une contradiction près avec son archétype nietzschéen ne renie d’ailleurs pas le dessein d’une certaine pensée-système.

Dans un recueil où l’on apprend que le terme Métaphysique provient d’Andronicos de Rhodes, onzième successeur d’Aristote vers 60 avant JC ; où l’on constate les premiers germes d’une nouvelle religion à combattre : l’écologisme, un ratissage s’impose.

Le freudisme, dernière victime en date, n’échappe ainsi pas à la rétrospective. Onfray fait de Freud le Platon de la psychologie, le Saint-Paul de la psychanalyse. Moins scientifique que philosophe, Freud est selon ses propres dires, un Conquistador « autrement dit : un homme que la morale n’embarrasse pas quand il a décidé de parvenir à ses fins, en l’occurrence, sa correspondance en témoigne pendant des années : être riche et célèbre… » (p. 19). Get Rich, or die trying.

Face à la doctrine freudienne – « homophobe, phallocrate, misogyne, politiquement conservatrice, opposée à toute libération sexuelle, du côté des régimes autoritaires seuls capables de contenir les revendications pulsionnelles de la foule qu’il faut dompter » (p. 19) – bref, stéréotypiquement « de droite », Onfray propose une « contre-psychanalyse » : une psychanalyse non-freudienne, « de gauche »…

L’ennemi onfrayien numéro un reste néanmoins le christianisme – l’imprégnation chrétienne – que l’on retrouvera chez certains athées : « L’athée chrétien nie l’existence de Dieu, mais accepte toutes les conséquences éthiques de Dieu : il laisse de côté l’idole majuscule, mais sacrifie à toutes les idoles minuscules qui l’accompagnent – amour du prochain, pardon des péchés, irénisme de l’autre joue tendue, goût de la transcendance, préférence pour l’idéal ascétique, etc. » (p. 25). Là où un Finkielkraut dira que l’athéisme lui survient comme une évidence : Onfray percevra un discipline active – un stakhanovisme proche du plasticage nihiliste type « Saint-Pétersbourg » qui laisse tout de même quelque fois pantois.

Au passage, on rappellera que Nietzsche estimait lui-même dans son Gai Savoir que « la croyance à la vertu de l’incroyance, jusqu’au martyre pour cette dernière (…) cette violence, de prime abord, manifeste toujours le besoin d’une croyance, d’un appui, d’une assise, d’un soutien. »

Parmi les thèmes survolés, la question de l’Art – ici principalement traité sous l’angle du hypissîme Duchamp – prend une place centrale.  Duchamp, le Nietzsche de l’art, celui qui peint avec un Marteau. Duchamp, l’« anartiste décrètant une égale dignité de tous les supports possibles » (p. 29.), classé parmi les stirneriens, les nietzschéens qui proclamera « la mort du beau » à travers son premier ready-made. « La thèse de Duchamp ? C’est le regardeur qui fait le tableau » (p. 30). Nécessité d’une propédeutique des publics. Le démocratisme d’Onfray revient par la fenêtre. Quid de l’art qui prend aux tripes ? Quid d’une esthétique dionysiaque ?

Aussi – heureusement – conscient des dérives de l’art contemporain, Onfray propose de raréfier le conceptualisme et de renouer avec l’idéal révolutionnaire de Duchamp. « Notre époque paraît plus esthète et décadente qu’artistique. L’abus de concept détruit le concept et finit même par ruiner toute possibilité d’œuvre » estime-t-il (p. 32). On respire. Dans la charte onfrayienne proposée, il s’agit de « dépasser l’égotisme autiste et rompre avec la complaisance solipsiste de ceux qui mettent en scène la banalité »; d’« en finir avec la religion de l’objet trivial et refuser la transformation des objets de la société de consommation en fétiches de la religion esthétique » ; d’« abolir le règne du kitch qui triomphe comme art faussement populaire mais véritablement de mauvais goût » ; de « rompre avec la passion thanatophilique qui montre combien l’art contemporain reste prisonnier du schéma chrétien de la Crucifixion, de l’imitation du cadavre du Christ et de la passion pour le martyre » (nous y revoilà). Onfray, admirateur de Romano Parmeggiani, de Takashi Murakami ?

Du « Geste Kunique » (Sloterdijk)  à « l’agir-communicationnel » emprunté à Habermas, le ramassage référentiel pour la charte du bon goût postmoderne paraît sans fin. « Promouvoir un percept sublime en guise de constitution d’un Beau postmoderne immanent, ici et maintenant, accessible » (p. 35) – disparition de 2000 ans d’art platonicien – l’art souhaité par Onfray est un apollinisme égalitaire et populaire… Soit.

Philosophie bionique. Onfray,  accessoirement en guerre contre les soins palliatifs, proposera également une heuristique de l’audace en matière de bioéthique : « ne pas tabler sur la technophobie, la peur du pire, la menace de la catastrophe, le pessimisme de la modernité, mais défendre la technophilie, le désir du meilleur, la perspective du perfectionnement, l’optimisme de l’éthique hédoniste » (p. 45).

En politique, il s’indignera contre la « misère propre » et les « microfascismes décentralisés et rhizomiques, intersubjectifs et disséminés » (p. 50). Concevant le capitalisme comme l’idée d’une rareté indépassable, il tournera le dos à ses ex-acolytes du NPA tablant sur la possibilité d’un capitalisme libertaire.

Pour le philosophe, « si l’on refuse l’assujettissement, et que l’on est assez nombreux pour cela (leçon de l’association d’égoïstes de Stirner), alors le pouvoir s’effondre de lui-même, car il ne tient sa force que de notre faiblesse, il n’a de puissance que de notre soumission » (p. 52). C’est ici que l’affaire s’avère gênante : le « principe de Gulliver » proposé par Onfray, c.-à-d. « l’idée qu’un géant peut être entravé par des Lilliputiens si et seulement si le lien d’une seul de ces petites créatures se trouve associé à une multiplicité d’autres attaches » (p. 52) préfigure une politique de ressentiment : l’alliance des petits, faibles, contre les forts : conception en soi radicalement anti-nietzschéenne… Derrière cette politique de la transgression grégaire à petite échelle ? Rien.

Place aux invités : Hagiographie à la gloire de Zarathoustra-Onfray (dixit Jacques Gallo, p. 97). Éloge des  universités populaires. Le concept, attirant retraités bohèmes et bobos éco-responsables a le mérite d’exister : initiative gratuite, micro-résistance du savoir dans un enseignement passé par la moulinette consumériste.

L’évangile selon Michel, investit également le domaine du Slow Food, cette création planétaire de Carlo Petrini, « résistance à la mondialisation libérale (…) un genre de révolution proudhonienne » (p. 111). Contradictions toujours (avec les expériences bioniques – quasi-futuristes – prônées ça et là), là où l’on imagine Onfray davantage devant un repas frugal, ces lignes trahissent comme une ingénuité béate devant un pays de cocagne antédiluvien (avant le déluge mondialiste). Le parallèle entre érotisme et hédonisme gastronomique offre pourtant matière à réfléchir (là où, la cuisine familiale peut comporter une dimension maternante lié au souci de « nourrir », l’hédonisme gastronomique évoque un souci des plaisirs. On serait dès lors tenté de lier restauration et prostitution, voire de considérer les pique-niques comme une forme d’échangisme en plein-air…).

Aussi, dans les invités, on retiendra surtout deux portraits du graphomane normand. Le premier, dressé par Jean-Paul Enthoven, ne loupe pas Onfray : « Michel – qui se juche volontiers sur ses quartiers de pauvreté – me fait souvent penser aux aristocrates qui se juchent sur leurs quartiers de noblesse » (p. 131) ; « cet hédoniste vit comme un moine. Cet athée a le goût de l’absolu. Ce matérialiste argumenté croit à l’idéal. Ce non-freudien est souvent dupé par ses propres actes manqués. Ce nietzschéen est compatissant. Cet anti-platonicien chérit sa caverne. » (p. 132). Le dernier portait, par Guy Bedos, s’avèrera également touchant.

Cette somme onfrayienne dont la maquette léchée ne ressemble pas (ou si peu) au philosophe du terroir, est une biographie sous tutelle, parenthèse design dans un flux incessant de publications. Next.