« Verbicide. Du bon usage des cerveaux humains disponibles » de Christian Salmon

Beaucoup ont pu découvrir Christian Salmon à travers son ouvrage Storytelling : la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, paru en 2007. Pourtant, ce fin observateur de l’actualité politico-médiatique (comme en témoigne encore son récent article dans le Monde sur l’implosion – avant tout communicationnelle – de l’UMP) n’en était pas à son premier essai.

Dans Verbicide, l’auteur revenait alors – sans complaisance – sur la décennie 1995-2005, commentant l’évolution des mœurs médiatiques, pour aboutir in extenso à une exégèse du réel. Car c’est cette narration du (temps) réel à travers différentes transmutations médiatiques qui préoccupe Salmon : ainsi « La réalité est devenue scène, ou plutôt show. La démocratie d’opinion s’efface devant l’usage des temps de cerveaux humains disponibles » (p. 16), selon l’expression aujourd’hui consacrée de Patrick Le Lay, ex-P.-D.G. de TF1, sous-titre à cet ouvrage. Aussi, le pamphlet de Salmon s’inscrit dans le contexte d’une dédifférenciation (au sens de Niklas Luhmann) des différentes sphères de l’existence, la vie se vit à travers le prisme du consumérisme : « Tout ce qui était non marchand et relevait de la vie privée est devenu marchandise » (p. 61).

Terrorisme, téléréalité, culture, communication politique  – dans chacune de ces réalités sociétales, c’est l’anecdote qui dicte le tempo – « Rien n’existe s’il ne prend la forme d’une story » (p. 34). À noter que l’usage sociologique du mot story se présente ici comme forme élémentaire ou dégradée de narration. Aussi, cette « storysation des discours, loin de se limiter aux catégories les plus basses de communication, marketing, publicité et management, se déploie dans toutes les branches du discours (…) » (p. 35).

En politique, l’impact est indéniable : « [Le pouvoir] ne sait plus rien de l’Histoire (History) ni du récit (narrative), sous son regard tout se transforme en anecdote (story) » (p. 28). Salmon ajoute qu’avec la story, nous passons « de l’histoire au temps réel, et de l’individu à l’homme dépeuplé » (p. 39).

L’analyse de la télé-réalité – « internat cathodique », règne de l’anecdotique superfétatoire, s’avère ici implacable. Télé-réalité dont les héros subissent une « déréalisation, une dépressurisation de l’expérience » (p. 45), une expérience de formidable régression. Le sens – emblématique – de cette opération s’avère particulièrement lourd : « se néantiser, effacer en soi l’humain. Cette auto-amputation est sans doute le sacrifice ultime qu’exige notre société. Sacrifier votre expérience et vous aurez un surcroît d’apparence. L’image contre la vie » (p. 46). La vie étant ici la « survie médiatique ». Aussi, la notoriété de « ces stars jetables » a pour exacte contrepartie leur insignifiance : « des ascètes du banal » (p. 51).

Constat (post-benjaminien) implacable aussi, en ce qui concerne la culture. Haine du style. « L’art et la pensée progressivement refoulés par la communication, le divertissement, le spectacle, le tourisme, le prestige et l’audimat. Le ministère du même nom a perdu tout son sens, il n’est plus que l’arbitre et l’argus d’un marché, une sorte de conseiller financier et artistique des choix, choix qui se feront par les lois de l’offre et de la demande, elles-mêmes inféodées à la communication » (p. 81). Le crédo contemporain est le divertissement – et sa « rage festivalière ».

Salve sans pitié, enfin, envers  les « télé-intellectuels » et autres « télé-engagés » piégés dans la mise en récit médiatique – à l’intérieur du monde « enchanté » médiatico-marchand : « la résistance intellectuelle acquiert le caractère d’une farce : elle est efficace uniquement si on invite l’intellectuel à l’émission à laquelle il est censé résister » (p. 62)- reprenant ici les mots de Viktor Pelevine. Véritable engrenage systémique : contester – de manière audible (c.-à-d. médiagénique) – c’est collaborer ; no way out. La « narrarchie », nouveau Léviathan – et sa réalité storyfiée – comme horizon matriciel indépassable.

« Le Tea Party. Portrait d’une Amérique désorientée » d’Aurélie Godet

Le 19 février 2009 aura bouleversé l’histoire politique des États-Unis. Ce jour marqua l’entrée en scène d’un mouvement qui allait, sinon profondément peser sur le mandat de Barack Obama, donner de nouveaux contours à l’opposition au pouvoir washingtonien. Ovni politique, Frankenstein activiste d’essence numérique ou mouvement s’inscrivant dans la longue histoire du conservatisme américain ? L’ouvrage d’Aurélie Godet propose de nombreux points d’entrée pour une analyse complexe de « cette mouvance aux contours certes mal définis, mais qui suscite la sympathie d’environ 20% de la population américaine » (p. 7).

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« La Tyrannie de la communication » de Ignacio Ramonet

ImageÀ l’heure d’une dynamique d’hystérisation à peu près assimilée par l’intégralité de la sphère médiatique, il est bon de se replonger dans cette œuvre avant-courrière d’Ignacio Ramonet parue en 1999 et pouvant être appréhendée au gré d’une remarque formulée jadis par le journaliste Claude Julien, aujourd’hui décédé, :  « depuis une trentaine d’années nous n’avons jamais vu déferler sur nous autant d’informations et nous n’avons jamais été aussi mal informés ».

Le diagnostic du métier de journaliste ici dépeint demeure plus qu’accablant. Ramonet observe une auto-abolition du journaliste :  sa fonction étant devenue pratiquement inutile. Un journaliste qui pourrait tout aussi bien être rebaptisé « instantanéiste » ou « immédiatiste », simple lien permettant de connecter l’événement à sa diffusion. Le système médiatique pourrait vraisemblablement fonctionner sans lui. Un journalisme passé de l’artisanat « noble » à l’industrie entraînant une Taylorisation du métier – une standardisation et une réification, au sens de Walter Benjamin, par l’entrée dans le circuit de la consommation informationnelle de masse.

Mimétisme médiatique, hyperémotion et auto-stimulation. Ramonet note que la presse a découvert de nouveaux territoires d’information, que sont la vie privée des personnalités publiques et les scandales liés à la corruption et à l’affairisme. La presse nourrit ses lecteurs avec, ce que Georges Perec nommait l’infra-quotidien, puisé dans la vie des stars. Et quelles stars ? En cette phase cannibale de la culture de masse, il s’agit avant tout de fabriquer des célébrités précaires, des célébrités jetables. La qualité des mythes véhiculés est donc digne du fast-food – un « fast-food mythologique ».

Avant l’heure des blogs et du crowdsourcing, Ramonet évoque un citoyen-récepteur qui n’est pas sans rappeler la théorie des effets puissants de l’école de Francfort. Critique face à ce qu’il nomme la « télépoubelle » –  primauté du local face à l’international et effet de miroir –  Ramonet concluera en reprenant les mots de François Jost : « ce n’est pas de l’information, c’est de la confirmation ». Micro-trottoir über alles !

« Contre la télévision et autres textes sur la politique et la société » de Pier Paolo Pasolini

Texte longtemps resté inédit, datant de 1966, écrit à la suite d’un des rares moments où Pasolini daigna se frotter au petit écran – pour raison de convalescence : « Puisqu’il y a un mois que je suis malade, assez gravement, il y a un mois que je suis à la maison : et donc un mois que tous les soirs – ne pouvant pas lire – je regarde la télévision. C’est infiniment pire et plus déradant que ce que la plus féroce imagination peut supposer » (P. 32). Un constat sans appel : « Tout ce qui apparaît, dans le petit écran et en amont du petit écran, toute la préparation et l’organisation de l’emballage protecteur de l’information – est vulgaire » (P. 40).

« Il y a, au tréfonds de la dite « télé », estime-t-il, quelque chose de semblable à l’esprit de l’Inquisition » (P. 29). La télévision comme machine à standardiser les indigents selon un prisme petit-bourgeois. S’en suit une contamination des foules, désormais atopiques, par « cette sorte de cruauté moralisatrice de facture protestante, issue principalement des films américains » (P. 21). Une mainstreamisation petite-bourgeoise, ensevelissant les pauvres d’avant l’Italie dans une mimésis de l’avoir et transformant des personnages tel Saint-François d’Assise en héros mièvre de téléfilm ; en « Saint à belle-âme morale ».

« Le bourgeois disons – le par un mot d’esprit – est un vampire, qui n’est pas en paix tant qu’il n’a pas mordu le cou de sa victime pour le pur plaisir, naturel et familier, de la voir devenir pâle, triste, laide, sans vie, tordue, corrompue, inquiète, culpabilisée, calculatrice, agressive, terrorisante, comme lui » (p. 62).

Dès lors, Pasolini charge cette génération de vampires que sont les « gamins » de 68 : « Comment cette haine se manifeste-t-elle aujourd’hui ? Elle se manifeste à travers l’acceptation des arguments démystificateurs des nouveaux jeunes (ceux de 68), et donc de leur mentalité, de leur moralisme, de leur violence… » ( p. 74). Aussi, Pasolini perçoit la télévision comme matrice d’un « quelconquisme » (qualunquismo) : une indifférence à la vie politique et sociale. Ce qualunquismo, qui fut un mouvement d’idées, au moment du fascisme en Italie, exalte l’uomo qualunque. Des qualunquistes, ces « moralistes du devoir d’être comme tout le monde », que Pasolini rangera dans sa « Divine Mimésis » dans le Vestibule de l’Enfer.

Pasolini adepte du dégagisme ? « J’ai la nostalgie des gens pauvres et vrais, qui se battaient pour renverser ce patron, mais sans vouloir pour autant prendre sa place ! Mais aujourd’hui, j’ai peur de ces nègres en révolte, tout compte fait semblables à leurs maîtres, aussi brigands qu’eux et qui veulent tout posséder, quel qu’en soit le prix. Cette sombre obstination tendant à une violence totale ne me permet plus de savoir d’où tu parles » (P. 98). Déracinements.Une complainte proche des râles de Firs, ce vieux laquais attaché à la Cerisaie, dans la pièce de Tchékov.

Pasolini n’hésite donc pas à briser un silence (« les autres écrivains ont peur de perdre des lecteurs et des petits privilèges »), pointant l’adoubement par l’image en rappelant que  la télévision sert beaucoup à vendre des livres et à rendre célèbre.

Dans un Berlusconisme faisant aujourd’hui système, ce passionné de révolte, cet indigné agissant (toujours seul), serait sans doute pris d’une crise d’épilepsie sans fin.

« Ecrits corsaires » de Pier Paolo Pasolini

Davantage pirate que corsaire, ce livre offre la somme des vociférations pasoliniennes parues dans la presse italienne quelques années avant la mort de l’auteur. Bras armé et raisonné de son œuvre poétique, ces écrits à contre-courant s’insurgent contre la Consommation, matrice d’acculturation visant à embourgeoiser un monde en toc –Consommation qui constitue également un nouveau fascisme; hédoniste, permissif et tolérant.

Pasolini vit le consumérisme comme un cataclysme anthropologique, un crépuscule culturel pour de larges strates restées jusqu’ici en dehors de l’histoire. « Là est la véritable dégradation : que les gosses du peuple sont tristes parce qu’ils ont pris conscience de leur infériorité sociale, étant donné que leurs valeurs et leurs modèles culturels ont été détruits (P. 97). » Un marxisme antithétique, antiprogressiste: amour des classes ouvrières et paysannes, terreau historique du marxisme égalitaire et haine du développement, de cette « nouvelle culture interclassiste » générée par la consommation. Paradoxe.

Sur l’Église, Pasolini constate sa destruction, la Consommation s’étant substituée à la religion. L’auteur engagé forge dès lors un plan de contre-attaque. L’Église doit se nier elle-même ; retour aux origines, à l’opposition, à la révolte, aux catacombes. Une sainte-alliance anti-consumériste, presque romantique. L’Église de Pasolini est paysanne, voire anarcho-païenne : « le temps des dieux agricoles semblables au Christ était un temps « sacré » ou « liturgique » dont comptait le caractère cyclique, l’éternel retour (P. 128) ». Pasolini ne regrette donc pas « l’age d’or » précatholique mais bien « l’age du pain » ; où paysans et sous-prolétaires témoignaient d’une marginalité sainte.

Au fil des différents textes, les multiples redondances ne servent qu’à mieux marteler le constat accablant d’un cheminement entropique inéluctable.

« Essai sur l’art de ramper à l’usage des courtisans » du Baron d’Holbach

Essai succinct sur la discipline artistique la plus ardue, celle de ramper.

Paul Heinrich Dietrich, baron d’Holbach dépeint, avec une ingénuité teinté d’ironie, l’abnégation inhérente au sacerdoce du courtisan. Contraint de s’anéantir en présence de l’objet de son adoration : « il attend de lui son être, il cherche à démêler dans ses traits ceux qu’il doit avoir lui-même ; il est comme une cire molle prête à recevoir toutes les impressions qu’on voudra lui donner » (P. 15).

Maniant l’art du masque en apprenant à « commander sa physionomie » (P. 17), le cheminement du courtisan est empreint de solitude – tenu d’être l’ami de tout le monde, il ne s’attachera finalement à personne ; obligé même de triompher de l’amitié, de la sincérité (P. 20).

Après hésitations, d’Holbach décide finalement de ranger le courtisan dans la tribu des hommes, avec cette différence néanmoins que « les hommes ordinaires n’ont qu’une âme, au lieu que l’homme de Cour paraît sensiblement en avoir plusieurs (P. 10). »

« Rhétorique et langage » de Friedrich Nietzsche

Cet opuscule inédit propose un regard sur l’œuvre proprement philologique de Nietzsche. Indissociable d’une certaine musicalité et d’une rythmique quasi poétique, la rhétorique représente pour Nietzsche « la plus haute activité intellectuelle de l’homme politique achevé ». Compétence divine, elle signifie le « beau » – le rhéteur est « dieu parmi les hommes » (p. 50).

Elle signale également la supériorité des Grecs : « c’est dans le pouvoir-discourir que se concentre progressivement l’hellénité et sa puissance. » p. 67. Selon Nietzsche, « l’antiquité ne mérite pas d’être proposée en exemple à toutes les époques pour son contenu : mais bien pour sa forme » (p. 76).

En comparaison, Nietzsche perçoit ses contemporains comme « beaucoup plus décolorés et abstraits » (p. 36), regrettant que la formation du peuple soit « incroyablement plus rudimentaire que dans le monde hellénistique-romain ; […] les effets peuvent être obtenus par des moyens beaucoup plus lourds et grossiers ; toute finesse est écartée, ou excite la méfiance ; au mieux, elle a son petit cercle de connaisseur » (p. 68).

Peu accessible de prime abord, le travail de Nietzsche procède par prélèvement et détournement, citant tour à tour Schopenhauer et Cicéron. Un travail déviant in fine de la mécanicité propre à l’analyse sémantique – une démarcation assumée : « le philologue lit encore des mots, nous Modernes ne lisons plus que des pensées » (p. 75).