« Cioran: Éjaculations mystiques » de Stéphane Barsacq

Une forme de contamination sémantique transparaît dès le départ dans cet écrit biographique de Stéphane Barsacq, dont la plume fera honneur aux divagations contrôlées de Cioran.

L’auteur revient tout d’abord sur la jeunesse crépusculaire du natif de Răşinari, petit village matriciel dans les environs d’Hermannstadt (aujourd’hui Sibiu), cette ville de l’ancienne Transylvanie saxonne, dont l’appellation teutonne disparut avec l’évaporation de l’Empire Austro-Hongrois. Première chute : un déménagement vers la ville perçu comme déracinement liminaire. À Sibiu, Cioran se frotte à deux écoles : les bibliothèques et les bordels –  à croire, indique Barsacq, que les sages olympiens ne se renouvellent que par la chaire fraîche (p. 56). En Roumanie, cette enfant bâtarde de la Grande Guerre, Cioran ira de compromissions en compromissions, jusqu’à l’exil (de soi); une course à l’abîme transcrite dans Transfiguration de la Roumanie.

Dans ses rapports conflictuels avec Dieu, se dessine un autre acte manqué. Cioran lui-même indiquait que « l’histoire de l’homme et de Dieu est l’histoire d’une déception réciproque ». Fils de religieux comme Baudelaire ou Nietzsche, Cioran, qui parlait de « la douce médiocrité des évangiles », a fini par diviniser le néant – ontologiquement affecté par Dieu, cette « maladie dont on se croit guéri parce que plus personne n’en meurt ».

La sortie de Précis de décomposition (1949), en français, se présente comme un livre de rupture ; l’histoire d’une résurrection, d’un repentir par le choix d’un idiome étranger. « Cioran, qui n’écrivait pour personne, à choisi d’écrire avec les tours d’un seigneur de l’Ancien Régime (…) Pour un exilé roumain, souligne Barsacq, c’est une provocation à tous égards » (p. 94). « On habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre » disait Cioran. Le Français comme terre de repentance.

Barsacq ayant vraisemblablement côtoyé Cioran dans ses dernières années, revient également sur sa fin pathétique – une mort sous forme d’expiation, voire d’une clôture ironique. « Ainsi Cioran terminait-il dans un silence égaré » (p. 97), comme Nietzsche et Baudelaire avant lui.

Bel et riche exercice de style, cet ouvrage dont le titre bien choisi transpire à lui-seul l’ascendance cioranesque, se clôt telle une hagiographie. Éloge d’un èthos symptomatique : l’ironie du désespoir. « Quand on a compris le sens du mot deşertăciune – vanité de toute chose – rien ici-bas ne peut vous combler »  estimait Cioran. Aussi, Barsacq nous rappelle ici avec justesse que ceux qui liront Cioran avec gravité auront raté l’essentiel.

« Transfiguration de la Roumanie » de Emil Cioran

Paru en  1936, ce plaidoyer pour l’héroïsme en politique révèle un Cioran, à 25 ans, trop humilié d’appartenir à une culture mineure et dont le besoin d’exister se mue en désir de consumation.

Notons que ce texte est présenté comme un péché de jeunesse ; en témoigne l’amas de préambules avant l’entame véritable du brulot incriminé. On ne rentre ainsi dans le vif du sujet qu’une fois passés les tièdes avant-propos et autres avertissements teintés d’anxiosité…

Bréviaire de transvaluation national, la solution envisagée par Cioran pour son pays est une transfiguration intégrale. La Roumanie ne sera sauvée «  que si elle se nie » (p. 21). Pour cela plusieurs cheminements axiologiques sont envisagés, la Roumanie se trouvant aux confins de plusieurs destinées: hitlérisme, bolchévisme, nationalisme messianiste ou réactionnaire.

Dans un comparatif élogieux de la France et de l’Allemagne, il passe en revue les éléments conjoncturels susceptibles d’incurver la marche délirante d’une nation. Dénonçant le Christianisme comme usine à pauvres et épinglant les juifs comme « seul peuple à ne pas se sentir attaché au paysage » (p. 225), Cioran dresse également le portrait sans fard de la démocratie parlementaire où « l’homme politique ne peut rien faire. » (p. 296) Machiavel demeure le seul théoricien invité dans cette théodicée frénétique : « au fond, tout ce qui relève du domaine de l’action est machiavélique. » (p. 287).

75 ans plus tard des rapprochements, certes anachroniques, paraissent séduisants. Les lecteurs belges discerneront ainsi quelques parallèles sur leur propre ethos national, sur le « surréalisme » : nihilisme joyeux ou absurdité transcendée : « Le Roumain tourne en dérision sa condition, il se disperse dans une auto-ironie futile et stérile. » (p. 129).

Ne pouvant aimer qu’une Roumanie en délire (p. 177) on comprendra mieux l’exil parisien définitif de Cioran survenant l’année suivante, durant lequel il croira bon d’« oublier sa qualité de contemporain. » (p. 77).

« La Naissance de la tragédie » de Friedrich Nietzsche

Il paraît bien ardu de projeter quelques lignes en guise de « review » au sujet de la Naissance de la tragédie, tant son contenu, dense et divinatoire, divulgue les soubassements architectoniques d’une pensée nietzschéenne pas encore tout à fait à l’état d’ébullition. Pourtant,  il s’avère nécessaire de retourner cycliquement à ce premier opus – le premier publié – de Nietzsche, tant celui-ci fait office de mode d’emploi pour l’intégralité de son œuvre. Pour la peine, le style, encore empreint d’une emphase philologique, y est plus didactique et classique que dans les ouvrages qui suivront.

Le texte nietzschéen propose un décryptage du ballet ontologique entre Apollon et Dionysos, forces fondamentalement antithétiques mais usant du même langage musical. La musique, image de la Volonté, est à l’origine de cette entente cordiale et féconde débouchant sur l’avènement d’un art tragique. Apollon y apparaît comme principe civilisateur, comme « divinisation du principe d’individuation [nous montrant] combien tout le monde de la souffrance est nécessaire, pour que par lui l’individu soit poussé à la création (p. 61). »

Alors que Bouddha propulse le désenchanté dans un néant méditatif et que Jésus lui promet un salut prophylactique dans les arrières-mondes de l’espérance, Nietzsche présente Apollon comme celui qui redonne sens à l’absurdité tragique de l’Hellène : « par l’art, la vie le reconquiert. »

Mais bien plus qu’à la Naissance de la tragédie attique, Nietzsche s’intéresse d’encore plus près aux raisons de sa déchéance. Aussi, derrière un Euripide et son théâtre populaire, fondant son art sur la médiocrité bourgeoise, se cache avant tout Socrate, le décadent-type par qui périra l’œuvre d’art de la tragédie grecque. Socrate rationalise le mythe, et par conséquent, le tue.

La Naissance se présente également comme hommage passionné à Richard Wagner, l’anti-Socrate, lyriquement capable de ressusciter l’entente entre Apollon et Dionysos, et de faire renaître le mythe allemand, ce succédant dionysiaque à la tragédie attique. Wagner comme Homère teuton : « et si l’Allemand hésitant devait chercher autour de soi un guide, pour le ramener dans sa patrie depuis longtemps perdue, et dont il ne connaît plus qu’à peine les chemins et les sentiers, – qu’il écoute le joyeux appel de l’oiseau dionysiaque, qui voltige au-dessus de sa tête et veut lui montrer son chemin (p. 169) ».

Non sans rappeler les vitupérations nationalistes ultérieures du jeune Cioran dans « Transfiguration de la Roumanie », la teneur grandiloquente de certains propos trahit un jeune Nietzsche encore empli de l’espoir d’une germanité renaissante. On le verra plus méditerranéen par la suite.

« Le crépuscule des pensées » de Emil-Michel Cioran

Traduit du roumain et par conséquent publié avant le tournant linguistique de 1949 ( la conversion francophile de l’auteur), cet ouvrage, malgré un cheminement évident vers une perspective davantage kunique, transpire le mysticisme bancal – un nihilisme déiste aux relents slave – pathos peu à peu délaissé par la suite. Cette fixation théologique, tout au long de l’œuvre s’avère néanmoins pesante.

Nichés dans cette lourdeur apocalyptique, des thèmes récurrents chez Cioran tels l’ennui, la mélancolie, la solitude, la femme, la musique, la mort.

Quelques perles toutefois:

« Entre les Français et Dieu, il y a toujours eu le salon. » p. 21

« S’il n’y avait une volupté secrète dans le malheur, on conduirait les femmes accoucher à l’abattoir. » p. 38

« Dans un monde sans mélancolie, les rossignols devraient cracher, et le lys – ouvrir un bordel. » p. 60

« L’amour montre jusqu’où nous pouvons être malades dans les limites de la santé: l’état amoureux n’est pas une intoxication organique, mais métaphysique. » p. 86

« La solitude est l’aphrodisiaque de l’esprit, comme la conversation celui de l’intelligence. » p. 175

Comme toujours, à ne pas mettre entre toutes les mains…