« Vies & mort d’un dandy : Construction d’un mythe » de Michel Onfray

« Comment un homme si détestable a-t-il pu devenir le personnage conceptuel du dandysme pensé comme éthique de l’élégance et de l’aristocratie, du bon goût et de la singularité ? » Le ton est donné. L’ouvrage se veut une entreprise d’exhumation et de profanation de George Bryan Brummel. Michel Onfray use du contexte-prétexte normand pour une promenade vengeresse, histoire de cracher à pleins poumons sur la tombe d’un poseur-imposteur. Coup de projecteur sur un être momentanément extirpé de sa Contre-histoire, peuplée de personnages d’habitude immergés dans une ère précise : Libertins baroques, Ultras des Lumières etc. De prime abord, l’exercice paraît périlleux. Déjà fortement instrumentalisé par un Daniel Salvatore Schiffer, à qui le livre est dédié (!), confiée aux mains sèches d’Onfray la figure du Dandy risque de perdre de nouvelles plumes d’apparat.

On ne peut d’ailleurs s’empêcher, tout au long de ce pamphlet de voir en Brummel ce Dorian Gray en (im)puissance, voire des parallèles avec le destin funeste d’Oscar Wilde. La déchéance, conséquence au péché d’orgueil. Malheureusement, le poète irlandais n’est pas cité une seule fois. Soit.

Dans cette psychobiographie à charge, Onfray vomit une abjection sans précédent (hormis peut-être à l’encontre de Freud), menant ici à quelques jugements à l’emporte-pièce teintés de ressentiment (si peu nietzschéen). Insistant assez lourdement sur le passé ganymédien du jeune George, giton lascif ; favori du prince de Galles avant d’être « envoyé au caniveau » (p. 20) par le prince devenu roi – pointant ici la monarco-dépendance de Brummel. « Pitoyable, minable, démasqué », le proto-Dandy humain trop humain ne suscite aucune pitié chez le « nietzschéen de gauche ».

« Où sont les grandes victoires de ce conquérant de l’inutile ? » (p. 26) se demande l’auteur, « Quelle conquête d’Egypte, en effet, que ce cérémonial du petit matin ! » (p. 27). Entre les lignes, on perçoit chez le natif d’Argentan une haine du superfétatoire, sortant l’artillerie lourde dans ce procès en préciosité. La sophistication – comme ascèse post-humaine, comme détournement du fonctionnel, comme exercice de poétisation de soi et du monde – ne sera que brièvement évoquée. Aussi, Brummel, répond au crime suprême pour le philosophe hédoniste : un mépris du peuple. « Sa cravate l’oblige à un port de tête altier, en même temps, le prix de cette élégance se paie d’une incapacité à pouvoir franchement tourner la tête (…) L’accessoire qui fait ce dandy incarne ainsi un genre de corsetage de l’être (…) Il ne peut ni ne veut rien savoir du monde qui n’existe que comme un terrain de jeu pour son ironie, sa méchanceté ou son narcissisme. » (p. 35)

La dégénérescence physique et sociale du Dandy en terre caenaise sera méthodiquement décrite. On songe là encore au destin brisé de Wilde à sa sortie de prison, exilé en France, sous le nom de Sébastien Melmoth, à Berneval, près de Dieppe. Descente aux enfers également pour le « dandy de grand chemin » (p. 43) ; Brummel, syphilitique (avec un énième rappel de ses goûts uranistes – véritable fixation ), dont l’âme – à défaut de portrait caché – s’écrit désormais sur son visage.

Quid du personnage conceptuel brummellien, archétype de tout dandy à venir ? Onfray voit en Barbey d’Aurevilly une sorte de Saint Paul du dandysme. Reprenant la bio de Brummel à son compte, Barbey, tout aussi détestable aux yeux de l’auteur, encense la fatuité anglaise de l’esthète dans une hagiographie à consonances stirnériennes : solipsisme, éloge de la vanité, éloge du moi. Un « art de l’artifice » contre la nature : « le dandy nie la bête en lui, il manifeste une terrible et durable obsession à tuer dans son être l’animal exigeant de le conduire. » (p. 70)

Le ressentiment laisse cependant (enfin) place à la théorisation baudelairienne du dandy comme concept davantage affiné. Dans Le Peintre de la vie moderne, le dandy devient l’artiste de soi, profondément anti-bourgeois (le sortant ainsi du purgatoire, aux yeux d’Onfray). Baudelaire lui-même n’incarne pas ce décadent fardé dénoncé jusqu’ici – « cheveu noir et ras, avec une chemise blanche, une large cravate nouée sans soin, une blouse d’ouvrier qui affiche ses options démocratiques d’alors » – lui permettent d’intégrer – on respire – le panthéon onfrayien. L’important chez Baudelaire se trouve dans la méthode existentielle et non dans la garde-robe souligne Onfray : un stoïcisme pour nos temps industriels vs. le stoïcisme de boudoir de Barbey. Un dessein qui ne pourrait plaire davantage au moine noir normand ; on respire à nouveau.

La tirade baudelairienne citée par Onfray mérite par conséquent un regard approfondi : « Dans le trouble de ces époques, quelques hommes déclassés, dégoûtés, désœuvrés, mais tous riches de force native, peuvent concevoir le projet de fonder une espèce nouvelle d’aristocratie, d’autant plus difficile à rompre qu’elle sera basée sur les facultés les plus précieuses, les plus indestructibles, et sur les dons célestes que le travail et l’argent ne peuvent conférer. » (p. 86)

On pourra dès lors davantage s’accorder avec un Onfray – enfin calmé – pour qui le dandy baudelairien « pourrait bien agir aujourd’hui et demain en antidote à la barbarie de notre Europe qui s’effondre comme jadis l’Empire romain. » Et l’on relira Wilde.

« Séduire. L’imaginaire de la séduction de don Giovanni à Mick Jagger » de Frédéric Monneyron

La littérature ayant pour fonction d’imposer des modèles de comportements, Frédéric Monneyron choisit d’emblée d’axer son étude des schèmes structurant l’imaginaire de la séduction autour de la figure mythique de Don Juan. Le contraste entre le Don Giovanni de Mozart le Johannes de Kierkegaard témoignant fort justement du passage d’une société holiste à une société individualiste : « entre un séducteur méditerranéen qui sacrifie à une « éthique de la quantité » et un séducteur nordique qui sacrifie à une « esthétique de la qualité », entre la séduction immédiate du premier et la séduction tactique du second » (P. 14-15). Une piste intéressante, qui aurait mérité une dissection plus conséquente.

La séduction comprend des risques, estime Monneyron. Le premier, c’est d’être séduit par un homme. Le second : se trouver en concurrence avec une femme. Aussi, la question de l’androgyne, qui paraît d’abord centrale dans l’analyse de la séduction ne sera finalement que peu traitée, puisque pour Monneyron, séduire revient plus concrètement à passer par le féminin et, d’une manière ou d’une autre, s’efféminer – ou pour reprendre l’expression d’Alain Roger : « Le séducteur (hétérosexuel) n’est qu’un lesbien » (p. 27).

Ce postulat paraît d’emblée fallacieux. Associer séduction et effémination revient à puiser dans le modèle crypto-patriarchal freudien, (une « effémination » que l’on retrouvera également épinglée par Nietzsche, de façon assez navrante) et se heurter autant aux théories du genre qu’aux conceptions anciennes d’un esthétisme naturaliste tel que relevé par Péladan : « comparez le coq et la poule, le lion et la lionne. Par quel renversement des idées normales, sommes-nous venus à considérer que nous avons le droit d’être laids et que la femme incarne la beauté? Elle lui est inutile, puisque la concupiscence suffit à attirer et à retenir l’homme ».

Monneyron ne quittera jamais ce présupposé puritain ; celui d’un masculinisme larvé, résolument bourgeois où, loin des perruques rococos ou des caches sexes médiévaux,  la séduction ne peut qu’évoquer une transgression du genre, une sublimation par le féminin. Une question du genre ici abordée de manière essentiellement binaire.

L’argumentaire monolithique ratisse large. Aussi, Monneyron, après Daniel Salvatore Schiffer (avec qui il partage un certain goût pour le kitsch de l’apparat dandesque…) se fend également d’une conceptualisation bancale du dandy – ne craignant ni les incohérences ni les citations, qui étonnamment contrediront son propos à plusieurs reprises. Faisant lui-même du féminin LA référence esthétique des dandys – « Le dandy emprunte aux femmes » il notera par ailleurs, en citant Baudelaire, que la femme est le contraire du dandy…

Cette fixation sur une effémination consubstantielle à la séduction, ici puissamment documentée et soigneusement construite, bien entendu, se défend. Rabâchée de page en page, elle peut néanmoins s’avérer rapidement indigeste. Un Monneyron faisant l’impasse aussi bien le mystère de l’androgyne que la figure de l’éphèbe, récemment analysée par Germaine Greer. Exit Charmide !

L’auteur préférera marteler sa thèse de page en page : « Chez Weiss et chez Drieu La Rochelle, c’est à peine si on peut remarquer que les deux séducteurs utilisent quelques armes féminines – parce que marquées du sceau de la passivité – comme le détachement, l’indifférence et la distance » (P. 101). Frisant parfois l’excès : « Louis II de Bavière oppose aux fonctions viriles du pouvoir que l’on attend de lui des goûts, censément féminins pour les arts et la musique et des attitudes molles et efféminées » (P. 125). Et nous gratifier d’incursions psychologistes : « Ce qui peut être considéré comme un retour du refoulé, de l’effémination refoulée en l’occurrence, prouve tout d’abord la permanence de ce qui la fonde: l’appréhension ressentie devant les différences physiques » (P. 122).

Moraline et tartufferie viriliste exsudent de cet ouvrage au postulat sommaire : pour séduire, le masculin s’aligne sur le féminin. Point, à la ligne. Fallait-il en écrire davantage ?

« Le Manifeste Chap: Savoir-vivre révolutionnaire pour gentleman moderne » de Gustav Temple & Vic Darkwood

Ce manifeste se présente d’emblée comme une plaisanterie sérieuse. Teinté d’une ironie so british, l’ouvrage signé Gustav Temple & Vic Darkwood (2001), présenté par Olivier Frébourg dans cette édition française, perd environ la moitié de son charme de par sa transposition en français. Faisons l’impasse sur ce handicap majeur. La noblesse du combat demeure.

Frébourg avise dans sa préface : « comme tout vrai dandysme – ce mot si galvaudé par les magazines de mode –, le chapisme est une diététique, une ascèse qui exige d’y sacrifier ses journées et une lutte permanente contre un monde qui nivelle les comportements, les modes de pensée et les codes vestimentaires ». Un assaut ludiquement désorganisé contre la vulgocratie, qui se sait perdu d’avance. Cette « Haute Vulgocratie », comprend pop stars, gagnants du Lotto, capitaines d’industrie, magnats de la presse imbus d’eux-mêmes, qui, nous le savons, « utilisera ses notions dénaturées et mal digérées du savoir-vivre comme une arme pour repousser tous les prétendants hors de leur territoire de nouveau riches » (p. 42).

Frébourg ponctue à juste titre : « notre époque crève de son manque de drôlerie. Et l’humour est, dans nos sociétés du spectaculaire encadré, réglementé. Les médias de masse se chargent de cette fonction en tant que bras armé du pouvoir. Jamais peut-être l’humour, l’ironie n’auront été aussi subversifs qu’aujourd’hui. Le Chapisme est une cause joyeuse et désespérée ».

Cette « conjuration des Anarcho-Dandys », par-delà une posture éminemment politique, comprend une philosophie de la toilette, une condamnation du fitness, une apologie du tabac et des conseils de beauté pour retrouver le teint livide d’un Baudelaire : « Si Baudelaire avait été l’image même de la santé, joues colorées, corps fringuant et attitude joviale, il est douteux qu’on l’eût pris réellement au sérieux dans son rôle de poète. Au XIXe siècle, bohème rimait avec pâleur maladive, teint blafard du poète tuberculeux » (P. 70).

Le Manifeste propose par ailleurs bon nombre d’antipoisons décalés. Contre la pullulation des téléphones portables et le pourrissement holistique de toute intersubjectivité  :

« Au milieu d’une conversation, plongez la main dans la poche de votre veste et retirez-en un petit recueil de poésie, choisissez une page avec soin et mettez-vous à lire un vers ou deux dans un silence total. Puis replacez délicatement le livre dans votre poche et tournez-vous vers votre compagnon en lui lançant un : Excusez-moi. Vous disiez ? » Continuez d’exaspérer votre compagnon en sortant un carnet et en composant vous-même un ou deux vers, rajoutez-en encore une couche en léchant la mine de votre crayon, les yeux dans le vague » (P. 48).

Le Manifeste propose un idéal ; évoquant les figures prophétiques de Joris-Karl Huysmans ou du Comte de Montesquiou. Libre aux gentlemen mécontemporains d’en suivre certains préceptes pour réenchanter leur quotidien médiocratiquement terne.

« Le Peintre de la Vie moderne » de Charles Baudelaire

Constantin Guys, peintre aujourd’hui pour le moins tombé dans l’oubli, apparait dans cet essai hagiographique sous les traits d’un M.G., personnage conceptuel permettant à Baudelaire d’esquisser diverses réflexions autour de la modernité : treize chapitres, écrits de novembre 1859 à février 1860, qui firent d’abord l’objet d’une publication dans les colonnes du Figaro en 1863 – verrait-on chose pareille aujourd’hui ?

La modernité comme échappée contre-nature. À travers M.G., Baudelaire vante la parure, la toilette et le maquillage comme autant d’efforts de la femme pour s’affranchir de sa naturalité corporelle. On retrouve ici le même plaidoyer que chez Wilde : « La nature n’enseigne rien, ou presque rien, […]  c’est la philosophie, c’est la religion qui nous ordonne de nourrir des parents pauvres et infirmes. La nature nous commande de les assommer »  (p. 62).

La beauté « naturelle » n’existe pas, elle est avant tout convention. L’idéal de beauté s’inscrit dans un temps et correspond à une fonction avec, selon Baudelaire, des répercussions morphopsychologique sur les individus : l’idéal façonnant l’apparence – « chaque siècle avait, pour ainsi dire, sa grâce personnelle » (p. 49). Transitivité des époques et du beau. L’absence d’un tel ancrage plongerait l’œuvre et les individus dans le vide d’une beauté abstraite et indéfinissable. La modernité comme évolutionnisme culturel au sens darwinien : « Les siècles introduisent la variété, non seulement dans les gestes et les manières, mais aussi dans la forme positive du visage » (p. 29).

M.G. permet également à Baudelaire de formuler sa propre définition du dandysme. Le Dandy se présente avant tout comme archétype crépusculaire émergeant entre deux époques, comme « dernier éclat d’héroïsme dans les décadences » (p. 56). Son objectif est, là aussi, de sublimer son temps à travers l’artifice, par une quête solipsiste. Aussi, précurseur ou éternel décalé, le Dandy demeure un prophète achronique, sans prophétie.

Une définition salutaire à l’heure d’un post-postmodernisme envisageant le dandysme comme posture consumériste parmi d’autres. Là où l’anticonformisme relève du mimétisme, les résurgences contemporaines – démocratiques – du dandysme paraissent pour le moins, anachronique, voire profondément antithétique à sa nature héroïque. « Hélas ! la marée montante de la démocratie, qui envahit tout et qui nivelle tout, noie jour à jour ces derniers représentants de l’orgueil humain et verse des flots d’oubli sur les traces de ces prodigieux mirmidons » (p. 56).

« Philosophie du dandysme: Une esthétique de l’âme et du corps » de Daniel Salvatore Schiffer

Adepte du prélèvement textuel et de l’étude comparative, Daniel Salvatore Schiffer propose une étude amplement documentée ; Barbey d’Aurevilly, Lou Andreas-Salomé, Camus, Sartre, mais puisant également au sein d’ouvrages récents.

Une historiographie du dandysme sous forme de recueil, agrémenté de beaux titres (dont ne rougirait pas un Michel Onfray – exemple: « Suite athéologique ou le crépuscule du mal »), où Schiffer développe son projet ; celle d’un alliage conceptuel entre Kierkegaard et Nietzsche permettant d’isoler l’essence même du dandysme moderne : « synthèse d’hédonisme épicurien et d’ascèse stoïcienne ». Une sorte de « spiritualisation du corps » et de « matérialisation de l’âme » ou la synthèse géniale et parachevée d’Apollon et de Dionysos: le « grand style » Nietzschéen.

Schiffer s’inspire ici de la théorie des trois stades chez Kierkegaard : « étapes chronologiques et successives, au sein du développement de toute existence humaine », qu’il distinguera sous la triple formule de « stade esthétique », « stade éthique » et « stade religieux ».

Toujours avide de syncrétisme philo-sémantique Schiffer oppose la « transascendance », une transcendance allant du stade esthétique au stade religieux chez Kierkegaard à la « transdescendance » nietzschéenne allant du stade religieux au stade esthétique.

Avec Camus, Schiffer pense le dandysme comme « une nostalgie de la morale », préambule existentiel du stade religieux. Le dandysme est alors replacé dans le contexte d’une « mystique sans dieu » avec le suicide comme suprême sacrement. L’esthétique prend ici, en tant que « mystique athée », le relais existentiel de l’éthique – une esthétique de la singularité.

Ainsi, le dandysme suggère une physiologie de l’Art avec l’émergence et la glorification d’un « corps artistique ». Avec Baudelaire, Schiffer fera l’éloge du maquillage – artifice « catholique » avant tout, puisqu’il rapproche l’être humain de la statue, c’est-à-dire d’un être divin et supérieur. Cette « métaphysique des apparences » (Baudrillard) propre au dandysme prône par conséquent l’œuvre d’art vivante, dans une vision pré-platonicienne faisant du corps le « reflet », et non pas encore le « tombeau », de l’âme.

Comme bémol, on notera cette fâcheuse tendance chez Schiffer d’attribuer bons et mauvais points aux différents auteurs, pourtant largement cités… un style hautain dans un tel type de patchwork théorique s’avère assez déplacé. Aussi, sous ce déluge référentiel on échappe de peu à la noyade grâce à un double-fil conducteur ; l’étude de cas de deux dandys paradigmatiques : Wilde et Baudelaire, agrémentée là aussi d’extraits exquisément choisis.