« La structure psychologique du fascisme » de Georges Bataille

À l’heure où l’amollissement sémantique coïncide avec une hystérisation du vocabulaire (vérifiant là une véritable infirmité catégorielle chez certains commentateurs et journalistes – lorsqu’il s’agit d’étiqueter  quelque phénomène politique démocratiquement déviant) la reprise en main de cette réflexion originale de Georges Bataille sur les soubassements psychologiques du fascisme s’avère utile.

Comme l’indique Michel Surya, dans la très intéressante postface à cet ouvrage, la structure psychologique du fascisme paraît en 1933 – la même année que l’ouvrage de Wilhelm Reich, psychologie politique, traitant également de la psychologie de masse du fascisme.

Établissant des liens fréquents avec la psychanalyse (refoulement, hypnose), l’étude de Georges Bataille repose sur la systématisation intuitive d’une opposition homogénéité/hétérogénéité sociétale. L’homogénéité – propre aux sociétés (petit-)bourgeoises se comprenant comme l’égalité des individus devant la – toujours très en vogue – « valeur travail » en tant qu’unité de production : « Chaque homme, selon le jugement de la société homogène, vaut selon ce qu’il produit, c’est-à-dire cesse d’être une existence pour soi ; il n’est plus qu’une fonction, ordonnée à l’intérieur de limites mesurables, de la production collective (qui constitue une existence pour autre chose que soi). » (p. 10) Ainsi, la dimension hétérogène du social comprend « l’ensemble des résultats de la dépense improductive (les choses sacrées formant elles-mêmes une partie de cet ensemble). » (p. 20)

Opposés aux politiciens démocrates, « qui représentent dans les différents pays la platitude inhérente à la société homogène », les leaders fascisants apparaissent comme émanations résolument hétérogènes. Leur force brisant le cours régulier des choses : « l’homogénéité paisible mais fastidieuse et impuissante à se maintenir elle-même. » (p. 23) « Improductive », dans un contexte capitaliste, l’action fasciste, hétérogène, appartient selon Bataille à l’ensemble des formes supérieures, faisant appel aux « sentiments traditionnellement définis comme élevés et nobles. » (p. 27) Aussi, son avènement relève moins des conditions économiques que d’une structure psychologique propre autour de différents facteurs.

L’hétérogénéité du fascisme s’illustre ainsi par un rapprochement entre l’effervescence affective (autour d’un leader) et l’autorité royale (une proto-royauté qui tiendrait, dirons-nous, sa légitimité d’un plébiscite davantage propre à l’autorité guerrière qu’à l’hérédité).

Mais c’est la dimension religieuse qui caractérise au mieux la spécificité du fascisme. Pour Bataille, « La religion et non l’armée [représente] la source de l’autorité sociale » (p. 37) – le fascisme offrant une concentration achevée des deux. Ce fondement théocratique de l’avènement du fascisme permet à Bataille de dresser un parallèle (aux contours désormais sulfureux) : « Jusqu’à nos jours, il n’existait qu’un seul exemple historique de brusque formation d’un pouvoir total, à la fois militaire et religieux mais principalement royal, ne s’appuyant sur rien d’établi avant lui, celui du Khalifat islamique » (p. 45) ; « la patrie joue ainsi le même rôle que, pour l’Islam, Allah incarné en la personne de Mahomet ou du Khalife. » (p. 47)

Ainsi, Führer ou Duce (Bataille distingue national-socialisme et fascisme par cette nécessité du premier à maintenir la valeur raciale au-dessus de toute autre) se présentent comme pivots transcendantaux d’une mystique de la Nation, symbolisant « l’existence glorieuse d’une patrie portée à la valeur d’une force divine. » (p. 47)

Dernier élément de compréhension, là où le socialisme s’annonce comme force de lutte et d’antagonisme sociétal, le fascisme – mystique hétérogène et transclassiste – se présente comme réunion de classes et « réponse impérative à la menace croissante d’un mouvement ouvrier. » (p. 58) La notion d’unité prévaut.

Possibilité d’exaltation soudaine dans une société démocratique où d’habitude, les instances hétérogènes (« nation dans les formes  républicaines, roi dans les monarchies constitutionnelles ») se trouvent réduite à une existence atrophiée, le fascisme s’invoque ici comme exutoire, comme sublimation mystique des forces hétérogènes objectées ou dormantes.

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« Le Souci des plaisirs : Construction d’une érotique solaire » de Michel Onfray

Dans ce vade-mecum hédoniste dans la lignée de « L’art de jouir » et de sa « Théorie du corps amoureux », Onfray dresse à juste titre le constat de l’imprégnation chrétienne, essentiellement paulinienne : « Paul mit de la mort partout, comme on marque son territoire avec ses excréments psychiques » (p. 72). Le virage névrotique paulinien priva le monde d’une variation palestinienne du Bouddha. Le Christ, premier grand corps malade, demeure le modèle à imiter, à savoir ; un cadavre (p. 39).

Dans un énième plaidoyer pour l’affranchissement d’Eros de sa camisole monothéiste, Onfray dénonce les faux-athées tels Sade et Bataille, deux défenseurs inattendus de l’éros nocturne paulinien. « Extatiques, le Chrétien, le sadien, le bataillien communient dans ce même abattoir de carcasses humaines » (p. 115). Ces nihilistes de la chair, post-mort de dieu, désirent avant tout garder le christianisme intact et efficace afin de jubiler de sa transgression (p. 156). Dès lors, une nouvelle déchristianisation s’impose.

Du reste, opposant religion de la nature et de la vie contre religion du livre et de la mort (p. 197), Onfray dévoile les potentialités d’un Eros solaire indien ; un hédonisme spinozien supposant un partage des plaisirs par delà les espèces – Face à la thanatopraxie chrétienne, la jouissance indienne multiple : le Kâma-sûtra comme exacte antithèse à la Cité de Dieu.

Or, Onfray pense une nouvelle fois la déchristianisation sous le mode collectif, symbole des deux échecs précédents. Paradoxe récurrent ; Onfray oscille en permanence entre un communisme des sens : « la communauté doit inventer et prévoir tous les agencements possibles et imaginables afin de faciliter leurs réalisations » (p. 244) et un « je » rimbaldien – vecteur d’un solipsisme amoureux. Nietzschéen de gauche et philosophe populaire ; Onfray, penseur oxymorique avant tout, ne semble pas vouloir faire son deuil des masses éclairées, rêvant toujours du mariage contre-nature du bon sauvage rousseauiste au surhomme de Sils-Maria.

Et, quitte à recycler les salves du « Traité d’Athéologie », quid d’une première désislamisation ?

« Les larmes d’Éros » de Georges Bataille

Portrait ciselé de l’érotisme dans l’histoire ; du paléolithique inférieur aux artificialités de Dali.  Bataille propose ici d’illustrer un lien fondamental : « celui de l’extase religieuse et de l’érotisme – en particulier du sadisme » (P. 121). A l’origine, Bataille voit l’érotisme comme jeu volontaire destiné à sublimer la mort – l’usage des plaisirs délogeant le désir de sa trivialité animale, seconde étape après le culte des morts. Les bonnes questions sont ici posées, sans développement poussif.

Dans cette rétrospective holistique, Bataille souligne le retournement des valeurs effectué par le christianisme, qui après avoir diabolisé Éros,  débouche sur ce ressentiment présent dans les fresques de Dürer ou les écrits de Dante, reléguant tous deux l’érotisme aux enfers. Il évoque Gilles de Rais et Erzsébet Bathory, qui avant Sade mirent également en pratique la morbidité d’un érotisme sans bornes.

Bataille oppose enfin l’érotisme à la jouissance matérielle – sublimation du Travail devenue l’allié d’une religion éroticide : « L’accroissement des richesses mène à la surproduction dont la guerre est la seule issue. Je ne dis pas que l’érotisme soit le seul remède à la menace de la misère, liée à l’accroissement déraisonnable des richesses. Il s’en faut. Mais sans le calcul des diverses possibilités de consommation opposées à la guerre, et dont la jouissance érotique – la consommation de l’énergie de l’instant – est le type, nous ne saurions découvrir une issue que fonderait la raison » (P. 110). On opposera donc volontiers l’érotisme, « seule issue » à cette téléologie capitaliste menant à la guerre, exposée par Bataille, à la perspective marxienne de l’abolition de la propriété privée – la notion du « privé » étant liée à celle d’intimité qui, elle-même, permit la sacralisation des rapports sexuels, i.e. l’érotisation du désir.

« La Mutilation sacrificielle et l’oreille coupée de Vincent Van Gogh » de Georges Bataille

D’un Jésus se sacrifiant intégralement aux frénésies héliocentriques ponctuées de tournesols dans le cas de Van Gogh, les récits de mutilation dépeints par Bataille dévoilent des courses à l’obsession ; tantôt délires dionysiaques, tantôt vivisections théologiquement fondés – cas de propitiation aux dieux ou à soi-même.

Mué d’un souci ethnographique, Bataille aborde ainsi la « pratique aussi peu rationnellement explicable » (p. 22) de la circoncision pour contrebalancer l’absurdité des mutilations en tous genres, notant au passage que « l’arrangement d’une dent remplace la circoncision dans certaines parties de la Nouvelle-Guinée et de l’Australie. » (p. 23). La « rupture de l’homogénéité personnelle » (p. 23) ou l’idée de faire le deuil d’une part de soi symbolisent ici un sacrifice contraint ou volontaire pour entrer ou retourner dans la « communitas » des humains, des fidèles ou des adultes.

La seconde partie s’inspire du « récit d’automutilation révélatrice d’un état schizomaniaque de Gaston F. Bataille souligne là encore l’absurdité et la gratuité d’un geste, rapprochant ce dernier à celui commis par Van Gogh. Au destin de Gaston F. pourrait d’ailleurs fort bien se substituer celui de Guillaume D, défunt rejeton de vedette française, ayant jadis jouté pour l’amputation d’une de ses jambes, ressentie comme un corps étranger ; une excroissance maudite hantant son être tout entier.