N’est pas Dandy qui veut

Article à charge.

Philosophe expert ès Dandysme, Daniel-Salvatore Schiffer collectionne anecdotes et filiations sur son sujet de prédilection. Chez Schiffer, le Dandysme se présente comme une catégorie fourre-tout ; de Byron, Brummell, Wilde – bien sûr – à, désormais, Valérie Trierweiler « éminente femme dandy des temps modernes, magnifiquement insolente avec ses tweets impromptus qui font jaser jusqu’aux plus mauvaises langues du Palais-Bourbon. »

L’article paru ce 13 juin dans Le Point, symbolise donc plus que jamais cette frénésie catégorielle.

Pour Schiffer, le dandysme se résumerait par une défiance envers la pensée unique. Une rebelle à l’Elysée ? Une brèche dans la normalité hollandiste ?

Reprenant la définition de Barbey d’Aurevilly, Schiffer note que « tout Dandy est un oseur, mais un oseur qui a du tact. » Or le tact n’est pas l’élément que l’on retiendra dans l’épisode du « Tweetgate » – le ressentiment (bête noire du nietzschéisme) dont témoigne la première journaliste de France envers l’ex du premier des Français n’ayant pour le moins rien de courtois ni de flegmatique.

Dans cette spin-off rochelaise d’Amour Gloire et Beauté, la compagne de François Hollande semble ici moins proche du dandy Oscar Wilde que de son capricieux amant Lord Alfred Douglas, dont le différend familial causa ruine et déchéance chez l’auteur du Portrait de Dorian Gray. Malgré ce « Ségocide numérique », gageons à ce que la comparaison s’arrête-là et que l’Elysée ne s’enlise davantage…

Soit. Noble frondeuse, Trierweiler disposerait, pour Schiffer, « comme tout authentique dandy, même lorsqu’il s’ignore, l’étoffe, alliée au panache, des vrais héros : courageux et solitaires, insoumis même dans l’adversité et indomptables même sous la contrainte. » Trierweilidolâtrie ?

Ce réflexe-au-dandy chez Daniel-Salvatore s’avère symptomatique. À l’instar du vampire, figure-star des Teen Movies, le personnage conceptuel « dandy » – l’anarcho-mondain, antidote au bobo – demeure dans l’air du temps. À l’ère de la reproductibilité, le dandysme représente une (im)posture consumériste parmi d’autres, entre emos et hipsters – car après tout, quoi de plus « normal » que l’anticonformisme ?

Dans sa profonde normalité, Daniel-Salvatore lui-même, n’échappe pas au phénomène de néo-tribu : tignasse wildienne, références vestimentaires évidentes entre Baudelaire et BHL (ndlr : un dandy véritable ne devrait produire rien d’autre que soi-même).

Bref, le dandy est mainstream – donc, après tout, pourquoi pas Valérie ? « Dandy » n’est, sous la plume de Schiffer, rien d’autre qu’un titre de noblesse pour Peoples, sorte de corolaire classieux à la tabloïdisation de la sphère politico-médiatique.

D’accord, atomisons le corpus référentiel du dandysme – art du superfétatoire. Schiffer proposait jadis Michael Jackson, je suggère Lady Gaga, déesse de la mise en scène de soi de l’ère post-MTV, chantre d’une industrie culturelle en boucle fermée. Dandysons, dandysons !

Sinon, reste à entrer en résistance devant cette tentative de vulgarisation conceptuelle, où la twitteuse dandy partage la vie du prophète de la normalitude (pour reprendre une sémantique familière). Car, malgré ces pontes de l’infotainment dandysés à la chaîne, ce que Daniel-Salvatore ne semble intégrer dans sa compréhension du terme, n’est autre que cette déchirure consubstantielle au dandy : sa profondeur tragique et son ironie désabusée. Le dandysme est une cause joyeuse et désespérée rappelait Olivier Frébourg, dans le jouissif Manifeste Chap.

Pas sûr que l’on retrouve les derniers éléments de cette définition, certes moins généreuse, chez la « First Girlfriend ».

Ce texte fut publié sur Ultra Gonzo 2.0, projet journalistique ultra-subjectif éphémère (25 mai – 25 juin 2012)

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Quebec. Not for me

200 étudiants (francophones) rassemblés fin mai à Bruxelles, pour manifester leur soutien à l’égard des étudiants québécois, engagés dans le « Printemps érable ». Pourquoi pas. Affinités électives conditionnées par un parler commun, une intertextualité résiduelle, une solidarité de classe ! Cette tendresse toute particulière qu’éprouvent certains belges pour le Québec m’est pour le moins étrangère.

On m’a tellement vanté la Belle Province. Des amis s’y sont même installés. Mes impressions récentes du Québec sont néanmoins bien différentes. Aussi, à défaut d’émerveillement on compensera avec un regard d’entomologiste et quelquessnapshots ultra-subjectifs.

Premier télescopage sonore. « Bienvenu » ! (Welcome francisé). Lave-auto et lave-chien. La pureté prescrite d’un idiome renaissant. Et cette assurance dans la voix ! « D’abord boarder avant d’entrer » m’indique un colosse moustachu. Contrairement au québécois, le belge est un français brouillon, langue pâteuse, craquelée et peu sûre. À l’opposé, le joual, ce sociolecte jovial, nasillard et percutant est une réinvention assurée ; une bifurcation du langage assumée.

Voyage en car. Il n’y a rien de plus identique que deux forêts de conifères. Ennui.

Arrêt à Magog : Settlement posé nulle part devenu Suburb. L’aspect rugueux du trappeur sédentaire se substituant à la noblesse du peau-rouge.

Agglomération en vue et premier contrecoup. À Montréal, beaucoup de déchets humains, de laissés-pour-compte. Des mis-érables. Ils errent tels un attelage de chevaux blessés ; fourbus, incapables de continuer la course, abandonnés sur le bas-côté. Estropiés de la vie. Honteux d’avoir raté leur rêve américain.

Soit. Il y a toujours cet enthousiasme des premiers colons. Sourire rayonnant, volonté enjouée de conjurer le sort, le bonheur d’avoir survécu à tant d’hivers. Cette promesse, cet optimisme d’une vie nouvelle demeure dans leur patrimoine génétique.

Le crêpier take away est français : « je ne suis pas plus montréalais que toi ».

Historiquement pieux, jusque dans leurs jurons, la vie est ici une prière enfantine. L’esprit des premières communautés bigotes perdure. Grand enthousiasme mais absence totale de second degré.

Et cette carence en cynisme me désespère. Moi, dont le vécu repose sur cette fange ancestrale de la vieille Europe – continent condamné à l’ensevelissement, aux souvenirs déjà réinterprétés par l’industrie culturelle américaine. Oui. Get over it ! Les Québécois sont des Américains. Sur TV5, coupez le son : leurs présentatrices télé arborent le même brushing que les compagnes de candidats à l’investiture Républicaine. Le cordon est définitivement coupé. Le Printemps érable ? Un dernier soubresaut d’européanité outre-Atlantique avant l’américanisation parachevée.

Oui, des Américains. Peuple à la généalogie pécuniaire ou mystique, greffe artificielle réussie dans un néo-terroir.

Pour ma part ; rejet du greffon assuré.

J’éprouve une timidité maladive face à ce peuple extraverti. Ma misanthropie très « vieux continent » tranche avec leur entrain. Mais peut-être est-ce cela que viennent chercher les nombreux migrants : une innocence retrouvée, qui ne peut comprendre le culte de l’abime séculaire.

Je reste pourtant convaincu qu’ici, sur le fumier des siècles successifs, sur cette terre d’Europe maintes fois retournée (faute de place), dans ce terreau éminemment fertile grâce aux cadavres qui s’entassent, naissent encore des pensées fécondes.

Ce texte fut publié sur Ultra Gonzo 2.0, projet journalistique ultra-subjectif éphémère (25 mai – 25 juin 2012)

La mort à Venise

L’indignation (vocable-clé en ce début de décennie) aurait enfin gagné les autorités italiennes s’inquiétant des paquebots géants qui longent jour après jour la place Saint-Marc et grignotent les pilotis sur lesquels repose fébrilement la cité des Doges. Effet-Concordia oblige, l’UNESCO s’en mêle. Il faut sauver le patrimoine de la ville-musée ! Ou pas ?

Qu’est donc Venise sinon ce corps noyé, cette carcasse somptueuse remontée à la surface dont jaillit chaque jour un flot incessant d’insectes nécrophages. Venise ? Une Atlantide décantée. Elle empeste de sa trop longue immersion.

Saint-Marc est en cela une véritable mise en abyme, les pigeons de la place ayant ceje-ne-sais-quoi d’êtres supérieurs. La musique de l’orchestre archi-propret du Caffè Florian (6 euros de supplément par personne sur l’addition) sonne comme une oraison funèbre : best of classique aux fioritures easy-listening pour touristes férus d’André Rieu.

Lui préférant le Lido, plage éphébique pétillante, l’écrivain allemand Thomas Mann dépeignait déjà Venise comme un enfer où il ne faisait pas bon s’éterniser – urbanité en putréfaction. Soit. J’ai donc moi aussi tenté le Lido où – snobisme du lecteur – il m’arriva de feuilleter Mort à Venise attablé à la terrasse de l’Hôtel des Bains – avant sa disneylandisation – en tentant de faire abstraction de la coulée de macadam séparant dorénavant la plage de l’établissement. Duperie !

C’est sûr, les vénitiens sont en voie d’extinction. Un compteur a même été installé dans la vitrine de la pharmacie Morelli pour chiffrer l’exode d’une cité livrée à la horde de pucerons low-cost : la tourista. Mais comment dédaigner cette féérie marchande ? Débarqué de son poulailler flottant, chaque visiteur en escale à VeniceLand dépenserait plus de 50 euros en babioles made in china.

Dès lors, les restaurants arborent leur kitsch avec le brio d’un dealer de gyros, rue des pittas. La ville s’adapte aux rats voraces et dispendieux – « la vergogna ! » s’écrient les quelques indigènes restant. Venise, mouroir esthétisant pour seniors avides de paralittérature (Donna Leon, c’est ici), dépensant une fortune pour du fastfood-bolognaise. Mangez payez. L’addition? Subito.

Venise est une ville fantôme dont manquerait la composante dionysiaque de l’existence : aseptisée, lustrée, policée à l’excès. « Tu n’y connais rien, il reste des coins authentiques ! » Duperie là encore.

Même ce pastiche qatari (Le Villagio), ravagé ce 28 mai par les flammes à Doha, ou les répliques à Las Vegas et Macao (The Venetian) paraissent davantage authentiques.

Oui, les casinos sont les authentiques cathédrales de notre temps ; le règne de l’oseille, de l’all-you-can-eat et du toc : la véritable trinité Hic et Nunc !

D’ailleurs, à Las Vegas, Doha, Macao, les églises sont pleines. Car ils sont dans le vrai. La reproductibilité est notre éternel retour, la copie notre vérité et notre réel, bien plus que la finitude figée des palais vénitiens datés. Il s’agit désormais de redonner sens aux vieilles pierres de la vielle Europe – home-staging obligatoire ! « Réactualiser » (et parsemer d’Art contemporain) les sites historiques, comme Versailles que l’on redore avec zèle. Rassurer les esthètes d’Orlando ou de Pékin sur leur impression que « c’est ça l’Europe » Marvelous, 奇妙 !

Les gondoles, longs corbillards noirs sur eau croupie, menées par des Anubis bariolés, voguent sur le Styx de notre civilisation. Avec la muséification (et le formol) comme unique horizon, nous ne sommes plus une menace. Nous sommes Athènes sous Trajan, attendant patiemment la patte réparatrice et bienveillante d’un Hadrien pour nous accorder un sursis. Hadrien, ce touriste antique ayant cru réhabiliter à coup de sesterces impériaux, la patrie d’une Philia révolue.

Venise ou le souvenir d’une civilisation avant le naufrage, le glissement du vivant dans le cloaque de la lagune.

Ce texte fut publié sur Ultra Gonzo 2.0, projet journalistique ultra-subjectif éphémère (25 mai – 25 juin 2012)

20km. Gloire au cheptel

Il m’arrive de me poser sur un banc du parc du Cinquantenaire pour feindre une lecture appliquée, crayon à la main, et profiter du flegme d’une clairière artificielle. Mon regard porte alors sur tel balourd en mouvance, chassé par quelque fourche imaginaire, très vite suivi d’une cohorte d’ascètes en leggings et d’une matrone grimaçante. Ils suent, puent, se soumettent à la fatalité des rondes successives. Les allées du parc deviennent les couloirs d’entraînement de bureaucrates aux galères.

Telle une invasion de sauterelles en Afrique de l’Ouest, les joggeurs pullulent en flux continu. Leurs halètements indiquent aux quelques flâneurs au cheminement inutile qui empièteraient le parcours du cheptel véloce, la nécessité immédiate de s’en écarter.

Loin d’une promenade en accéléré, ce trot disgracieux polluant parcs et sentiers de campagne, participe en général au dressage permanent de l’employé proactif. Performance-management du corps-objet, recyclage des chairs malléables. Pavlovisme result-oriented. Que veut ce joggeur sinon (se) prouver sa compétitivité, son endurance sur le marché des encravatés interchangeables, se rassurer avant le prochain contrôle technique ?

On ne bronche pas. On fait ses rondes, tel un âne soumis sans carotte ni bâton. Le JogTracker suffit. Le Smartphone est devenu contremaître. Transparence sur la performance.

Je quitte alors mon banc, résigné.

Mais que dire des 20km au programme ce dimanche à Bruxelles, en cette parenthèse pré-estivale si propice à la promenade. Une apothéose pour tout quidam du macadam ! L’anonyme joggeur numéroté (à défaut d’être marqué au fer) jouit, en ce jour, d’une cadence massique. Le chronométré solipsiste rejoint le surhomme éthiopien. La petite meute se transforme en troupeau – environ 30.000 gnous.

La mise en scène est forcément compétitive, propre à la « sarkotransformation » du temps : épistémè d’un Président en survêt’, d’une époque au pas de course. Le phénomène demeure – l’énergumène débarqué (homme de son temps) n’en fut que le symptôme.

À la ligne d’arrivée, à quoi d’autre qu’à la performance pourrait songer le joggeur invétéré ? L’important est de participer ? Certes.

Brigitte, secrétaire, enfile ses Nike achetées chez Disport et s’apprête à « faire corps » avec ses collègues. Le marathon comme Team Building – la PME (prononcer « Péemméé » ) a décidé de participer au challenge. Liquéfaction groupale – nous n’en seront que plus soudés lundi matin (mardi, lundi c’est congé). L’effort collectif über alles– « les individualités mal vues » se rappelle-t-elle, dixit Bernard, le patron, durant l’entretien d’embauche – on ne sait jamais.

Pour les autres Paul Tergat (célèbre marathonien) du dimanche, humant l’air des tunnels perquisitionnés et rêvant d’olympisme démocratisé, la course relève de la procession masochiste. Se faire violence ; fondre au soleil pour se fondre dans le tas des performers. Un dimanche d’extase en somme : mens sana in corpore maso.

Découvrir son nom dans le supplément spécial du lendemain – au N° 29100 – et s’écrier, « j’en suis » !

Aujourd’hui la ville, les parcs, les allées étaient à eux ; coureurs, joggeurs, chronométrés en tout genre – et certainement pas à nous – mécontemporains nostalgiques du Péripatos, de la flânerie dialogique, qui peut désormais s’envisager comme un luxe inouï – antithétique à l’air du temps.

L’occident, né sous la promenade, périra sous la semelle des joggeurs.

Ce texte fut publié sur Ultra Gonzo 2.0, projet journalistique ultra-subjectif éphémère (25 mai – 25 juin 2012)