« Orwell ou l’horreur de la politique » de Simon Leys

9782081331419FSDans cette vision revisitée (2006) d’un essai initialement publié en 1984, l’essayiste Simon Leys – nom de plume de Pierre Ryckmans qui décéda voici presque un an – opère quelques mises à jour essentiellement d’ordre bibliographique au premier manuscrit.

« J’aime la cuisine anglaise et la bière anglaise, les vins rouges français et les vins blancs espagnols, le thé indien, le tac noir, les poêles à charbon, la lumière des bougies et les fauteuils confortables. Je déteste les grandes villes, le bruit, les autos, la radio, la nourriture en boîtes, le chauffage central et l’ameublement « moderne » » (GO cité p. 80).

Adepte de la ligne claire, le style d’Eric Blair, alias George Orwell serait à la littérature un peu ce que le dessin au trait est à la peinture (p. 73). Aussi, Leys souligne avant tout la contribution stylistique apportée par l’auteur emblématique d’Animal Farm et de 1984 qui prône « la transmutation du journalisme en art, la récréation du réel sous le déguisement d’un reportage objectif, minutieusement attaché aux faits » (p. 20). Similairement à chez Wilde (« la nature imite l’art »), l’imagination n’a pas seulement une fonction esthétique, mais aussi éthique. Pour que celle-ci ait un sens, il faut littéralement inventer la vérité (p. 28).

Pour Orwell : « Ce qui a toujours été mon souhait le plus cher, ce serait de pouvoir transformer l’essai politique en une forme d’art » (GO cité p. 82). Il désirait pour ce faire «  délibérément choquer ses lecteurs et leur rappeler que, dans l’ordre normal des priorités, il faudrait quand même que le frivole et l’éternel passent avant le politique » (GO cité p. 50). Un désir de choquer quasi nietzschéen (Nietzsche considérait comme première et dernière exigence du philosophe « intempestif » la nécessité d’être « la mauvaise conscience de son temps – c’est pourquoi il lui faut connaître son temps » [1]).

George Orwell : penseur éminemment actuel et non inactuel, mauvaise conscience de son temps (et des temps à venir), observateur participant à l’« imagination sociologique » lui permettant « d’extrapoler, à partir d’éléments, d’expérience extrêmement ténus et fragmentaires, la réalité massive, complète, cohérente et véridique du gouffre totalitaire au bord duquel nous nous trouvons aujourd’hui sui précairement suspendus » (p. 29).

Reste qu’à travers ce portrait succinct proposé par Leys transparait un Orwell résolument politique (et non apolitique comme le laisserait deviner le titre de l’ouvrage). À l’instar d’un Thomas Mann par exemple, la nuance se mesure dans l’engagement de l’écrivain pour diverses causes ; sa séquence birmane (enrôlé dans sa jeunesse dans les forces de polices) ou durant la guerre d’Espagne, voire dans son virulent antipacifisme et encore dans son rejet farouche des structures politisées, son dégoût des partis qui se comportent en « maîtres des lieux » :

 « L’État en arrive à se confondre avec le monopole d’un parti dont l’autorité ne se fonde plus sur aucune élection , en sorte que l’oligarchie et les privilèges se trouvent restaurés, étant maintenant basés sur le pouvoir et non plus sur l’argent » (GO cité p. 67).

Leys note qu’Orwell s’était lui-même décrit comme un « anarchiste conservateur » – Anarchiste Tory – qui évolua vers le socialisme :

« Depuis 1936, chaque ligne de mes travaux sérieux n’a plus eu qu’un objet : lutter directement ou indirectement contre le totalitarisme pour le socialisme démocratique tel que je le comprends » (GO cité p. 43).

Orwell avait d’ailleurs clairement perçu que le fascisme contre lequel il lutta notamment en Espagne, était en fait « une perversion du socialisme », et que, « malgré l’élitisme de son idéologie, c’était un authentique mouvement de masse, disposant d’une vaste audience populaire » (p. 46). Or de quel socialisme s’agit-il ? Ignorant le marxisme, Orwell avait un mépris total (et justifié) pour une bonne partie de l’intelligentsia socialiste ; il maudissait l’ensemble de l’expérience communiste ; il pensait que « toutes les révolutions sont des échecs » relate Leys. « En fait, poursuit-il, il voulait redécouvrir ce qu’il considérait comme les valeurs essentielles du socialisme, cet idéal de « justice et de liberté » qui se trouvait maintenant « entièrement enseveli sous des couches superposées de prétentions doctrinaires et de progressisme-à-la-dernière-mode, en sorte qu’il est comme un diamant caché sous une montagne de crottin. La tâche d’un vrai socialiste et de le ramener au jour » (p. 66). Par conséquent, « c’est précisément parce qu’il prenait l’idéal socialiste tellement au sérieux qu’il ne pouvait tolérer de le voir manipulé par des pitres et des escrocs. » (p. 65).

Un écrivain radical-socialiste, anarcho-conservateur et anti-idéologue (car les idéologies tuent : « [ces] malodorantes petites orthodoxies qui rivalisent pour faire la conquête de notre âme »). Un écrivain ne répondant à aucune discipline de parti.

 « Sentimentalement je suis définitivement « à gauche », mais je suis convaincu qu’un écrivain ne peut demeurer honnête que s’il se garde de toute étiquette de parti (…) Quels que soient les autres services qu’il devrait rendre à son parti, il ne peut en aucun cas mettre sa plume au service du parti. » (GO cité pp. 80-83).

Un rapport aux structures partisanes (de gauche) qui inspira à Leys le titre de son livre : « Ce que j’ai vu en Espagne, et ce que j’ai découvert depuis, concernant les opérations internes des partis politiques de gauche, m’ont donné l’HORREUR DE LA POLITIQUE » (GO cité p. 52).

« Aujourd’hui, je ne vois pas qu’il existe un seule écrivain dont l’œuvre pourrait nous être d’un usage pratique plus urgent et plus immédiat » (p. 76) estime Leys. Or, dans un article publié récemment dans Slate.fr, Robin Verner revenait sur Le printemps orwellien des intellectuels français. Un engouement aussi unanime qu’inattendu, Orwell serait à nouveau tendance :

Figure cardinale pour des philosophes marqués par le socialisme révolutionnaire et indépendants de la gauche comme Jean-Claude Michéa, référence incontournable pour le controversé Laurent Obertone, auteur de La France Big Brother, fournisseur officiel de slogans-chiffons rouges de la Manif pour tous, emblème d’un comité de journalistes voulant davantage de pluralisme, c’est-à-dire de questionnements de l’idéologie libérale, Orwell est invité à toutes les tables.

Leys revient également sur cette récupération en tordant le cou à certaines idées fausses. Orwell de droite ? Orwell conservateur ? Pour l’écrivain anglais : « la vraie distinction n’est pas entre conservateurs et révolutionnaires mais entre les partisans de l’autorité et les partisans de la liberté » (GO cité p. 80), estimant encore que « c’est peut-être un mauvais signe pour un écrivain de n’être pas suspect aujourd’hui de tendances réactionnaires, tout comme c’était un mauvais signe il y a vingt ans de n’être pas suspect de sympathies communistes » (GO cité p. 82). On comprend dès lors la tentation pour certains d’appliquer cette maxime à notre époque post-multikulti-droitdelhommiste.

Pour Leys, l’annexion d’Orwell par « l’autre camp » reflète donc moins le potentiel conservateur de sa pensée que « la persistante stupidité d’une gauche qui, au lieu de commencer enfin à le lire et le comprendre, s’est laissé scandaleusement confisquer le plus puissant de ses écrivains » (p. 65).

[1] F. Nietzsche, Le Cas Wagner, Paris : Allia, 2007.

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« Vies & mort d’un dandy : Construction d’un mythe » de Michel Onfray

« Comment un homme si détestable a-t-il pu devenir le personnage conceptuel du dandysme pensé comme éthique de l’élégance et de l’aristocratie, du bon goût et de la singularité ? » Le ton est donné. L’ouvrage se veut une entreprise d’exhumation et de profanation de George Bryan Brummel. Michel Onfray use du contexte-prétexte normand pour une promenade vengeresse, histoire de cracher à pleins poumons sur la tombe d’un poseur-imposteur. Coup de projecteur sur un être momentanément extirpé de sa Contre-histoire, peuplée de personnages d’habitude immergés dans une ère précise : Libertins baroques, Ultras des Lumières etc. De prime abord, l’exercice paraît périlleux. Déjà fortement instrumentalisé par un Daniel Salvatore Schiffer, à qui le livre est dédié (!), confiée aux mains sèches d’Onfray la figure du Dandy risque de perdre de nouvelles plumes d’apparat.

On ne peut d’ailleurs s’empêcher, tout au long de ce pamphlet de voir en Brummel ce Dorian Gray en (im)puissance, voire des parallèles avec le destin funeste d’Oscar Wilde. La déchéance, conséquence au péché d’orgueil. Malheureusement, le poète irlandais n’est pas cité une seule fois. Soit.

Dans cette psychobiographie à charge, Onfray vomit une abjection sans précédent (hormis peut-être à l’encontre de Freud), menant ici à quelques jugements à l’emporte-pièce teintés de ressentiment (si peu nietzschéen). Insistant assez lourdement sur le passé ganymédien du jeune George, giton lascif ; favori du prince de Galles avant d’être « envoyé au caniveau » (p. 20) par le prince devenu roi – pointant ici la monarco-dépendance de Brummel. « Pitoyable, minable, démasqué », le proto-Dandy humain trop humain ne suscite aucune pitié chez le « nietzschéen de gauche ».

« Où sont les grandes victoires de ce conquérant de l’inutile ? » (p. 26) se demande l’auteur, « Quelle conquête d’Egypte, en effet, que ce cérémonial du petit matin ! » (p. 27). Entre les lignes, on perçoit chez le natif d’Argentan une haine du superfétatoire, sortant l’artillerie lourde dans ce procès en préciosité. La sophistication – comme ascèse post-humaine, comme détournement du fonctionnel, comme exercice de poétisation de soi et du monde – ne sera que brièvement évoquée. Aussi, Brummel, répond au crime suprême pour le philosophe hédoniste : un mépris du peuple. « Sa cravate l’oblige à un port de tête altier, en même temps, le prix de cette élégance se paie d’une incapacité à pouvoir franchement tourner la tête (…) L’accessoire qui fait ce dandy incarne ainsi un genre de corsetage de l’être (…) Il ne peut ni ne veut rien savoir du monde qui n’existe que comme un terrain de jeu pour son ironie, sa méchanceté ou son narcissisme. » (p. 35)

La dégénérescence physique et sociale du Dandy en terre caenaise sera méthodiquement décrite. On songe là encore au destin brisé de Wilde à sa sortie de prison, exilé en France, sous le nom de Sébastien Melmoth, à Berneval, près de Dieppe. Descente aux enfers également pour le « dandy de grand chemin » (p. 43) ; Brummel, syphilitique (avec un énième rappel de ses goûts uranistes – véritable fixation ), dont l’âme – à défaut de portrait caché – s’écrit désormais sur son visage.

Quid du personnage conceptuel brummellien, archétype de tout dandy à venir ? Onfray voit en Barbey d’Aurevilly une sorte de Saint Paul du dandysme. Reprenant la bio de Brummel à son compte, Barbey, tout aussi détestable aux yeux de l’auteur, encense la fatuité anglaise de l’esthète dans une hagiographie à consonances stirnériennes : solipsisme, éloge de la vanité, éloge du moi. Un « art de l’artifice » contre la nature : « le dandy nie la bête en lui, il manifeste une terrible et durable obsession à tuer dans son être l’animal exigeant de le conduire. » (p. 70)

Le ressentiment laisse cependant (enfin) place à la théorisation baudelairienne du dandy comme concept davantage affiné. Dans Le Peintre de la vie moderne, le dandy devient l’artiste de soi, profondément anti-bourgeois (le sortant ainsi du purgatoire, aux yeux d’Onfray). Baudelaire lui-même n’incarne pas ce décadent fardé dénoncé jusqu’ici – « cheveu noir et ras, avec une chemise blanche, une large cravate nouée sans soin, une blouse d’ouvrier qui affiche ses options démocratiques d’alors » – lui permettent d’intégrer – on respire – le panthéon onfrayien. L’important chez Baudelaire se trouve dans la méthode existentielle et non dans la garde-robe souligne Onfray : un stoïcisme pour nos temps industriels vs. le stoïcisme de boudoir de Barbey. Un dessein qui ne pourrait plaire davantage au moine noir normand ; on respire à nouveau.

La tirade baudelairienne citée par Onfray mérite par conséquent un regard approfondi : « Dans le trouble de ces époques, quelques hommes déclassés, dégoûtés, désœuvrés, mais tous riches de force native, peuvent concevoir le projet de fonder une espèce nouvelle d’aristocratie, d’autant plus difficile à rompre qu’elle sera basée sur les facultés les plus précieuses, les plus indestructibles, et sur les dons célestes que le travail et l’argent ne peuvent conférer. » (p. 86)

On pourra dès lors davantage s’accorder avec un Onfray – enfin calmé – pour qui le dandy baudelairien « pourrait bien agir aujourd’hui et demain en antidote à la barbarie de notre Europe qui s’effondre comme jadis l’Empire romain. » Et l’on relira Wilde.

« Signor Giovanni » de Dominique Fernandez

Johan Joachim Winckelmann, archéologue et historien de l’art, précurseur du néoclassicisme allemand, énonciateur du principe général des chefs-d’œuvre de l’Antiquité (une noble simplicité et une calme grandeur). Soit. Assez pour les annales de l’histoire.

Winckelmann fut poignardé le 8 juin 1768. Un voile obscur recouvre le massacre de la chambre d’hôtel à Trieste. Son meurtrier, le brigand Francesco Arcangeli, fut condamné à la roue et écartelé sur une estrade dressée en face de l’Osteria Grande. Dans Signor Giovanni, Dominique Fernandez propose une contre-enquête basée sur les actes du procès d’Arcangeli, publiées en 1971. Pour quelle raison l’assassin a-t-il agit ? De quelle hérésie Winckelmann s’est-il rendu coupable à ses yeux ?

Anti-psychagogie (cérémonie religieuse jadis destinée à apaiser l’âmes des morts) voire exhumation honteuse – le psychobiographe-Académicien ré-ausculte l’âme du défunt dans un dialogue plaisant, savamment documenté.

Adepte des destins crépusculaires, pour Fernandez, l’aura de paria de Winckelmann ne fait aucun doute. Ce dernier portant en son nom même l’indice du trépas, la promesse de la chute : « comment traduire « Winckelmann », sinon par « l’homme de rebut ». » (p. 41)

Winckelmann chantre de l’art grec, cultivant les correspondances avec des jeunes hommes de vingt ans plus jeunes, apologue déguisé de l’amour socratique, célébrant l’androgynie et vouant un culte aux statues d’éphèbes, aurait succombé aux coups de couteau d’un rustre amant malintentionné. L’hypothèse émise par l’ouvrage est donc celle d’une mort pasolinienne.

« Entre Winckelmann et Signor Giovanni, deux faces d’un même caractère. Sublimation avec les jeunes patriciens ; pratiques ignobles dans la réalité. Sa première liaison qui ne soit pas platonique est une expérience de mortification et de souillure, et c’est pour celle qu’elle a lieu. » (p. 87)

Winckelmann aurait ainsi représenté un prototype d’hérétiques nés avec l’avènement de la bourgeoisie à la fin du XVIIIe siècle : « Pendant deux siècles ces hérétiques ont été condamnés à la double vie. Culte du beau, pratique du laid. Le Parthénon et les tasses. Bergers d’Arcadie et tapettes de gares. Ou encore, variante vénitienne : adorons en silence quelque éphèbe inaccessible, et laissons-nous mourir de choléra. » (p. 89)

Une grille de lecture s’appliquant, comme souvent avec Fernandez, à restituer leur sombre gloire aux parias et à dénicher les véritables motifs d’une si mystérieuse course à l’abîme.

« Porfirio et Constance » de Dominique Fernandez

Prélude romancé au pavé psychobiographique familial Ramon, Dominique Fernandez propose avec Porfirio et Constance une dissection du paria originel : son propre père. Infimes détournements fictionnels : l’oeuvre transposera l’héritage familial mexicain vers l’Italie du sud,  Bertrand de Jouvenel deviendra Bertrand de Juvénal et Ramon Fernandez, Porfirio Vasconcellos ; pigiste à la plume facile, mondain aux origines siciliennes, assujetti indolent au joug maternel.

Parallélismes. Sensualité chimérique avec Constance ; provinciale résignée aux meurtrissures désirées. La chronique d’un mariage antithétique, d’une prise d’otage concomitante, d’un masochisme partagé, s’accompagne ici d’une course à l’abîme politique, du naufrage d’un Porfirio « mélange de don Quichotte qui s’attache aux causes perdues et de Rastignac qui lui reproche l’absurdité de tels choix » (p. 511).

Derrière un dolorisme consubstantiel aux personnages de Dominique Fernandez (de Caravage à Pasolini)  se dessine une singulière fresque historique. Porfirio, correspondant à Rome, se frotte à la révolution culturelle initiée par le pouvoir fasciste en place, croisant le chemin d’individus plus ou moins exaltés par cette transmutation civilisationnelle : « Voici un peuple (…) à qui trois obstacles formidables paraissent empêcher l’entrée dans l’ère industrielle : la mamma, la pasta, la siesta, dont les influences conjuguées assoupissent les facultés mentales, installent dans un bien-être trompeur et maintiennent dans un état léthargique la population masculine » (p. 98) ; « Tu as tort de penser, Porfirio, que Jaurès et les socialistes sont de gauche, et les fascistes de droite. Si ces deux notions gardent quelque sens, si droite signifie adhésion à l’ordre établi et gauche volonté de changer le monde, tu dois inverser ta proposition. Le fascisme est un mouvement de gauche, un mouvement révolutionnaire » (p. 141).

Aussi, le fascisme est à ses débuts encore fortement marqué par l’idéal futuriste : « Dans les premières années du fascisme, prévalaient au contraire le mépris et le dénigrement des restes de la Rome impériale » (p. 89). Le fascisme comme entreprise de dépoétisation systématique à l’hydroxyde de sodium : « Nous comblerons le Grand Canal à Venise pour y installer une autoroute, nous convertirons le clocher de Giotto à Florence en tour de contrôle pour les aéroplanes, enfin, dernier et suprême sacrifice de la beauté morte à la vie active, nous élèverons à la place de ce mammouth putréfié (le colisée NDLR) une forte, nerveuse, étincelante usine à gaz » (p. 112).

Observation participante d’un Porfirio qui tel un Tocqueville de son temps, offre un véritable  précis de Mussolinisme – Du Fascisme en Italie.

« (Mussolini) a compris que si l’on appliquait ce fameux système à l’ensemble de l’économie italienne (…) ce fameux socialisme dont il était féru avant la guerre conduirait à la ruine un pays déjà à la traîne des puissances industrielles. Rien de plus inutilement dispendieux, observa-t-il, que cette organisation où nul, à quelque degré de la hiérarchie qu’il se trouve, n’est intéressé à la bonne exécution des travaux ; où personne ne veille à la gestion rationnelle de la main-d’œuvre, du temps, de l’outillage, des matériaux ; où la volonté de mieux faire, l’esprit d’initiative, l’ardeur à la besogne se dissolvent par qu’il n’y a rien à gagner à les manifester. Tabler sur la conscience et sur le sens du devoir pour obtenir des hommes un rendement efficace est une chimère dont l’auteur du Prince nous aurait depuis longtemps guéris si les philosophes étrangers n’avaient perverti la doctrine de Machiavel (…) La pensée de Rousseau et de Kant, ce faux rationalisme qui ignore les différences de milieu, de race, d’éducation, nivelle tous les hommes au nom d’une justice universelle et leur ôte les ressorts de l’énergie » (p. 134).

Philosémite, le fascisme que croise Porfirio ces années-là à Rome a peu en commun avec l’Hitlérisme se déployant au nord. Demeure toutefois ce mépris envers les « terroni » d’Italie du sud : « Une fille du nord aurait honte de recevoir une semence d’où pourrait jaillir, au lieu d’un svelte peuplier de Vénétie, un figuier d’Inde rabougri » (p. 168).

À Paris, Porfirio recherche en vain un élan similaire. D’abord socialiste il se laissera séduire par Doriot et le PPF comme le seront d’autres « mécontemporains » : Drieu La Rochelle – décrit comme grand champignon mou, sédentaire embarrassé de son corps vantant les vertus du camping et de l’exercice – ou Brasillach, honteux de ses penchants, penaud face aux nus du Foro Italico :  « La suite n’a que trop montré, hélas, à quel point Brasillach, par le refoulement de ses tendances et le déni de sa personnalité, a laissé vicier sa pensée politique » (p. 550).

Derrière ces errements politiques, l’espace conjugal n’est que frustration. Une disharmonie entretenue par une mère ; pygmalion féminin et arriviste assumée : « Qu’est-ce que c’est, le snobisme ? C’est l’évaluation lucide des forces qui gouvernent la société. Si je n’avais pas été snob, j’en serais encore aujourd’hui à traîner sur le port de Toulon, hélée par les marchands de harengs. Merci bien ! Être snob, c’est savoir à quelles portes il faut frapper pour ne pas demeurer en rade. Il y a des gens qui ne trouvent jamais la bonne porte ou qui n’ont pas le courage de la pousser ; et, de ceux qui réussissent à entrer, ils disent avec mépris : « Peuh ! quels snobs ! » pour cacher leur impuissance » (p. 248). Porfirio demeurera toute sa vie ce « Mammone » dépensant l’argent du ménage en caprices, acceptant les mensualités maternelles et noyant son impuissance dans du pernod.

Avant Ramon, Porfirio et Constance est le procès des Fernandez. Catharsis familiale. Père pleutre, mère psychorigide, sœur psychanalyste – de ces aversions consanguines s’extirpera un jeune Vincent (Dominique Fernandez enfant) en paix avec son passé.

« Roger Peyrefitte, le sulfureux » d’Antoine Deléry

Sortie de presse depuis peu, beaucoup a déjà été écrit sur l’entreprise biographique inespérée à laquelle s’est livré Antoine Deléry, disciple dyschronique de l’écrivain Roger Peyrefitte. Après l’opus consacré à Tony Duvert en 2010, c’est une seconde plume vouée aux charniers anonymes de la littérature – dans le périmètre des pestiférés –  qui se voit, le temps d’un écrit, exhumée.

À l’inverse d’une Maud de Belleroche, fâcheusement omniprésente dans sa biographie dédiée à Wilde, qu’elle parsème de ses éructations de concierge, l’humble Deléry se soustrait d’emblée du récit après un bref tribut à celui « qui lui donna la force de devenir qui il était ». Partageant avec Peyrefitte cette tendance au listing sans fin des noms propres, le biographe adopte néanmoins ici un style sans emphase, plaisant.

Pour ne point faire doublon aux réflexions profondes relatives à cet ouvrage, consultables ailleurs, on isolera ici plus volontiers trois chantiers entrepris par Deléry :

Le premier a trait au projet de réhabilitation de l’écrivain. Deléry donne rapidement le ton : les félicitations de Cocteau, les rencontres avec Thomas Mann,  les tractations autour d’un potentiel Goncourt dont auraient pu bénéficier Les Amitiés. Deléry fait habilement revivre un climat où chaque sortie constitue un Happening dans le monde culturel de l’époque, prouvant que Peyrefitte ne fut pas l’homme d’un seul succès. Ainsi, à la sortie de L’oracle (1948), le Canard enchaîné titrera : « petit chef d’œuvre que Stendhal eût été ravi de signer » (p. 172). Ce fossé entre la renommée d’antan et le bannissement actuel apparaît d’autant plus fort aux regards des chiffres : « En 1976, un sondage réalisé pour Le Nouvel Observateur le classera à la troisième place des écrivains les plus connus, derrière Hervé Bazin et Bernard Clavel, à égalité avec André Malraux, devant Jean-Paul Sartre, Françoise Sagan et Guy des Cars » (p. 275).

Le second chantier touche à l’impératif esthétique ayant régi la vie de Peyrefitte : une existence de Dandy.  Deléry revient ainsi sur l’hygiène de vie de l’auteur : « Décidé à retrouver son allure de jeune homme, il prend, sur les conseils de son médecin (…) les habitudes de frugalité et d’hygiène qu’il devait conserver jusqu’à sa mort. Il s’abstiendra désormais de boire de l’alcool, ne s’autorisant qu’un peu de champagne. Il se nourrira de poulet rôti, de sole ou de saumon frais grillés, et évitera soigneusement fromages et desserts. Il fuira les plats en sauce. Il remplacera le café par le thé, bannira le pain et le beurre. Sa seule entorse à ce régime sévère sera pour le foie gras, son péché mignon. Il s’astreindra chaque matin à un quart d’heure de gymnastique, ainsi qu’à une promenade d’une heure à bons pas. Il se fera masser deux fois par semaine. Il s’attachera aussi à entretenir sa mémoire et son agilité d’esprit en apprenant chaque jour quelques vers » (p. 183-4).

Autres détails précieux: « Client fidèle de Dior, il fait également confiance à Renoma, l’un des couturiers les plus en vogue des années 1960 et 1970 qui habille Mitterrand, Bob Dylan ou les Rolling Stones. (…) L’auteur ne conçoit pas l’élégance sans parfum. Le sien est Eau de Rochas » (p. 275).

Le troisième chantier concerne ce diptyque liant la vérité au scandale. D’un Peyrefitte confus, se retrouvant après les dionysies de la libération face aux « partis démocrate-chrétien et communiste qui se rejoignaient alors dans la pudibonderie et l’hostilité aux homosexuels » (p. 141) à la toute aussi scandaleuse rivalité complice avec Montherlant, rencontré en 1938, alors que « l’hirondelle et le sanglier » partageaient les mêmes terrains de chasse – Deléry prouve que Peyrefitte détenait bel et bien les Clés du scandale.

Les amitiés particulières (1944), comme La Ville dont le prince est un enfant (1951) ou Les Garçons (1969), se feront écho tel une partition pour piano à 4 mains – ce qui suscitera par ailleurs une aigreur toute particulière chez Montherlant : « Vous me chipez un roman que j’annonce depuis 10 ans » (p. 96). Tous deux partageront également la même philosophie du désengagement et la même conception de l’homme de lettres qu’ils « voient entièrement voué à la littérature et étranger à toute préoccupation politique ou sociale » (p. 70) indique Deléry. « Anti-Pasolinien », Montherlant le restera. Mais pas Peyrefitte, qui suivra, au contraire, une pente du scandale qui constituera in fine son véritable engagement – la « vérité » demeurant son idéologie politique.

Cet engagement, finira par enfermer l’auteur – jet-setter vivant de sa plume – dans une carrière de polémiste, de concierge mondain, plus prompt à outer ses semblables « honteuses » qu’à renouer avec les succès littéraires du début.  « [Ses] livres ne cesseront alors de prendre de l’épaisseur, souligne Deléry, ils ne retrouveront guère dans ses ouvrages postérieurs l’ironie joyeuse et l’allégresse qui faisaient son principal charme » (p. 212). Critique sans concession et légitime de Deléry, sur l’œuvre de Peyrefitte.

Plus sulfureux encore, ses rapprochements avec Le Pen, que Peyrefitte « trouve vulgaire et parvenu, tout ce qu’il abhorre habituellement. Mais Le Pen l’a surpris par sa réelle culture et sa liberté d’esprit et de ton en matière de mœurs : il n’a rien, loin s’en faut, du défenseur de l’ordre moral imaginé. Il parle librement et sans hypocrisie des homosexuels qu’il a connus, dont certains sont restés ses amis proches : Il n’y a pas, au Front national, de police des braguettes » (p. 313).  Conversion tardive au lepénisme ? Non selon Deléry, car « si l’écrivain a manifesté quelque sympathie pour l’homme, soulignant qu’il ne ressemblait pas dans le privé à l’image réductrice donnée par ses détracteurs, il n’a jamais adhéré à ses idées, restant sa vie durant un libéral et un Européen convaincu, opposé à tout esprit de parti » (p. 314). Dont acte…

Deléry ne rechigne pas à soulever les multiples échecs de Peyrefitte : les déboires dus aux affaires de son Lord Alfred Douglas, Alain-Philippe de Malagnac, qui pousseront l’auteur à la ruine. L’Académie ; le souhait de Peyrefitte, complexé par son origine modeste, d’accéder à cette noblesse de la littérature, qui ne l’acceptera jamais et qui le poussera à égratigner définitivement Malraux, « plâtre peint en bronze » dont « l’imposture littéraire complète l’imposture politique ». Deléry va jusqu’à décrire sans complaisance, de façon détaillée, la longue déchéance physique de l’auteur, à la fin de sa vie.

Les résumés succincts – les pitchs – des différents ouvrages sont très réussis et constituent autant de portes d’entrée vers une œuvre éparse quoique cohérente. Certes, l’on reprochera à Deléry un manque d’illustrations, mais à l’heure où un Karl Lagerfeld à son crépuscule, campe un pâle ersatz du dandy solipsiste post-20ème siècle, la descente aux enfers littéraires afin de libérer un Peyrefitte oublié sur l’autre rive du Styx, vaut à Deléry, notre plus grande gratitude.

« Oscar Wilde ou l’amour qui n’ose dire son nom » de Maud de Belleroche

Tombé sur cette biographie datée (1987), éditée par Pierre-Marcel Favre, au gré des hasards numériques, je fus avant tout appâté par la promesse d’une préface de Roger Peyrefitte (à l’époque où une préface de Peyrefitte constituait encore une valeur ajoutée). Peyrefitte sur Wilde ! Prometteur. Néanmoins, hormis la mention d’un Matzneff mal orthographié (Matsneff), aucun bon mot d’exception qui viendrait in extremis compléter l’œuvre du vilipendaire prosateur.

Une biographie de Wilde traitée d’un angle éminemment subjectif avec, surtout, le tempérament de la baronne de Belleroche qui transparait; écrivaine qui – étant né trop tard – m’étais jusqu’ici inconnue. Femme d’un dignitaire de Vichy reconvertie après-guerre dans la littérature polissonne, la Baronne ne s’efface guère volontiers derrière l’objet de son étude, affichant son gout sûr pour les anecdotes psychobiographiques. Fidélité chronologique cependant, malgré ces parenthèses rétro-contemporaines (1987). Les séquences de vie seront agrémentées de citations plus ou moins inédites issues de lettres ou de témoignages discrets.

La baronne n’a rien d’une féministe. Se rêvant femme-dandy, elle prend volontiers parti pour un Wilde, tantôt moquant Constance, l’épouse transparente, tantôt ostentatoirement misogyne : « Les femmes sont un sexe décoratif, elles n’ont jamais rien à dire, mais elles le disent d’une façon charmante ». Baudelaire ne disait-il pas qu’aimer les femmes intelligentes est un plaisir de pédéraste ? Avec Belleroche, c’est aux femmes intelligentes de rendre la pareille. On la voit ainsi se délecter d’une proximité spirituelle avec d’autres uraniens sulfureux, se prenant pour  la réincarnation d’Ada Leverson, cette intime de Wilde qui répondait au surnom de Sphinx.

Une hagiographie de « Fag-Hag » mettant toutefois en avant les descriptions de Wilde par plusieurs jeunes ou moins jeunes proches du poète qui dévoileront les facettes humaines trop humaines du personnage :

 « Luxe , allumettes à bout doré, cheveux frisés, énormes bagues, mains blanches et grasses, pas « soigné », doigts pointus, cravate, foulard, canne Louis XV, grosse rose à la boutonnière, démarche féline, lourdes épaules, énorme douairière en écolier, rit en mettant sa main devant sa bouche, caressant son menton, regardant par-dessus son épaule, jovialité trop affectée mais vraie vitalité… efféminé mais la vitalité de vingt hommes. Magnétisme, autorité, plus profonde que sa réputation ou que son esprit, hypnotiseur » (P. 119).

Peu jalouse, elle dressera un portrait fidèles des amants terribles, Oscar à Bosie, correspondances à l’appui. Lord Alfred Douglas, initiateur de la chute et éromène incontournable à la fois. Dilemme : de la présence de sa muse dépend l’art du poète, de son absence dépend la concentration nécessaire à sa réalisation.

Mais c’est le procès qui tiendra une place centrale dans l’ouvrage de Belleroche (qu’elle marquera en commère de commentaires triviaux…). Sa thèse : un besoin d’autopunition chez Wilde. Une course à l’abime dirait Dominique Fernandez. La chute, avec panache, le bagne plutôt que l’exil.  Un Socrate victorien désirant la cigüe. Ne lui reproche-t-on pas – ici aussi – d’avoir socratisé la jeunesse ? La Baronne rapporte, outrée, l’attitude lâche de Zola, de Jules Renard, ou de Daudet à l’époque du procès. Ce dernier sollicité par Lord Alfred Douglas répondra : « Impossible, j’ai des fils » (P. 243).

Belleroche, sa « nième biographe, son amante posthume » (P. 319), comme elle s’autoproclame, non sans pathos, conclut que le destin de Wilde aura été de porter successivement trois masques : le dandy aux cheveux mi-long personnifiant l’ambigüité préraphaélite, C.3.3., le prisonnier de Redding auteur de De Profundis et Sébastien Melmoth, l’ascète malgré-lui, au corps brisé –  Wilde se comparera lui-même à Saint François d’Assise (au vœu de pauvreté contraint). Tel Verlaine, qui à l’hiver de sa vie, imbibé d’absinthe, devint la star du quartier Latin, Wilde, « incurably extravagant and reckless »  à l’heure du crépuscule « plastronnait encore pour les jeunes disciples anglais qui viennent en pèlerinage, sensibles à son aura maudite » (P. 369). Suicide éthylique, suicide en sursis. Suicide à l’irlandaise ?

« Cioran: Éjaculations mystiques » de Stéphane Barsacq

Une forme de contamination sémantique transparaît dès le départ dans cet écrit biographique de Stéphane Barsacq, dont la plume fera honneur aux divagations contrôlées de Cioran.

L’auteur revient tout d’abord sur la jeunesse crépusculaire du natif de Răşinari, petit village matriciel dans les environs d’Hermannstadt (aujourd’hui Sibiu), cette ville de l’ancienne Transylvanie saxonne, dont l’appellation teutonne disparut avec l’évaporation de l’Empire Austro-Hongrois. Première chute : un déménagement vers la ville perçu comme déracinement liminaire. À Sibiu, Cioran se frotte à deux écoles : les bibliothèques et les bordels –  à croire, indique Barsacq, que les sages olympiens ne se renouvellent que par la chaire fraîche (p. 56). En Roumanie, cette enfant bâtarde de la Grande Guerre, Cioran ira de compromissions en compromissions, jusqu’à l’exil (de soi); une course à l’abîme transcrite dans Transfiguration de la Roumanie.

Dans ses rapports conflictuels avec Dieu, se dessine un autre acte manqué. Cioran lui-même indiquait que « l’histoire de l’homme et de Dieu est l’histoire d’une déception réciproque ». Fils de religieux comme Baudelaire ou Nietzsche, Cioran, qui parlait de « la douce médiocrité des évangiles », a fini par diviniser le néant – ontologiquement affecté par Dieu, cette « maladie dont on se croit guéri parce que plus personne n’en meurt ».

La sortie de Précis de décomposition (1949), en français, se présente comme un livre de rupture ; l’histoire d’une résurrection, d’un repentir par le choix d’un idiome étranger. « Cioran, qui n’écrivait pour personne, à choisi d’écrire avec les tours d’un seigneur de l’Ancien Régime (…) Pour un exilé roumain, souligne Barsacq, c’est une provocation à tous égards » (p. 94). « On habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre » disait Cioran. Le Français comme terre de repentance.

Barsacq ayant vraisemblablement côtoyé Cioran dans ses dernières années, revient également sur sa fin pathétique – une mort sous forme d’expiation, voire d’une clôture ironique. « Ainsi Cioran terminait-il dans un silence égaré » (p. 97), comme Nietzsche et Baudelaire avant lui.

Bel et riche exercice de style, cet ouvrage dont le titre bien choisi transpire à lui-seul l’ascendance cioranesque, se clôt telle une hagiographie. Éloge d’un èthos symptomatique : l’ironie du désespoir. « Quand on a compris le sens du mot deşertăciune – vanité de toute chose – rien ici-bas ne peut vous combler »  estimait Cioran. Aussi, Barsacq nous rappelle ici avec justesse que ceux qui liront Cioran avec gravité auront raté l’essentiel.