« Sauve qui peut… Chroniques acides d’un secouriste ambulancier » de Marc Lerchs

CVT_Sauve-qui-peut-chroniques-acides-dun-secourist_2180Malgré un titre sensationnaliste et une maquette (délibérément ?) trompeuse, l’ouvrage de Marc Lerchs [1] représente bien davantage que le simple souvenir de ses jeunes années d’urgentiste.

Une suite d’anecdotes sulfureuses (fortement liées au contexte des eighties) certes, mais au gré de situations burlesques, l’auteur à l’humanisme souvent borderline nous entraîne dans les tréfonds d’un milieu méconnu, appliquant un coup de projecteur peu flatteur sur les craquelures qui tapissent notre vernis de civilisation, et derrière lequel réapparaissent les individus dans leur vulnérabilité d’animal blessé.

Comme son auteur, l’ouvrage demeure globalement inclassable (ne serait-ce que par son style, parsemé d’imparfaits du subjonctif) ; entre récit introspectif et étude ethnologique de type ‘observation participante’, entre journalisme d’investigation et carnets de guerre. Candide chez les blessés.

Ayant le Kairos pour leitmotiv – le temps de l’occasion opportune – Marc Lerchs paraît enchanté à la perspective de pouvoir se trouver, à maintes reprises, en quelque lieu auquel personne d’autre n’aurait accès avec parfois, à défaut du geste qui sauve, le geste qui compte.

Ce faisant, Lerchs développera peu à peu ses talents de stratège, doté d’une sorte d’omniscience opérationnelle, là où d’autres ne perçoivent rien, et d’une intarissable envie d’apprendre : – « Je constatais (…) que plus une décision est injustifiable quant à son fond, plus il importe qu’elle soit parfaitement inattaquable dans sa forme… » (p. 264)

Des dialogues en aparté avec Jean-Paul II (!) au drame hobbesien du Heysel, véritable « guerre de tous contre tous » qui se déroula dans l’indifférence des supporters – « C’est bien triste, évidemment. Mais on s’en fout ! C’est quand même la Juve qui a gagné, et ça, c’est l’essentiel ! » (p. 345) – l’auteur épingle aussi bien les petits égoïsmes que les grandes lâchetés. Ainsi, relatant les émeutes que connurent les prisons de Saint-Gilles et de Forest en 1987, il s’indignera au passage de la réalité carcérale – « machine à fabriquer des crapules. » (p. 391) dans un chapitre particulièrement captivant.

Dans ces moments d’ultime détresse humaine, Marc Lerchs scrute les paysages cataclysmiques, note les détails avilissants et perçoit les signes d’une dégradation civilisationnelle avancée. Des « avant-postes du progrès » qu’il recense cliniquement : « Chacun dans la vie fait peut-être ce qu’il peut. Mais certains, hélas, ne peuvent pas grand-chose… » (p. 237)

Cette fresque pathétique prend l’aspect d’un tableau naturaliste entre clair-obscur et ténébrisme. L’auteur témoigne d’un misérabilisme humain, d’une petitesse jusque dans les derniers instants : « J’entrevis une salle de séjour d’apparence modeste, un téléviseur à l’ancienne plaqué de faux acajou et les deux jambes de la victime gisant sur un faux tapis d’Orient aux couleurs criardes. » (p. 148)

Parmi les caustiques mises en contexte, on signalera le truculent descriptif de l’habillement de fortune de l’habitacle de l’hélicoptère dédié à la visite du Saint-Père en Belgique, en 1985 :

« En un instant, ils eurent placé le faux tapis d’Orient aux couleurs criardes dans le Sea King, juste en face de la porte latérale droite de l’appareil, que le pape allait peut-être emprunter le lendemain pour monter dans l’aéronef. Dessus trônait désormais le fauteuil bistre, à la gauche duquel fut placée la table censée accueillir le dépôt de la mitre papale (…) La tenture fuchsia leur donna un peu plus de fil à retordre, car il n’y avait pas de point d’accroche fiable. Ils essayèrent un bon quart d’heure avec du double-face autocollant (…) Finalement, ils la fixèrent de manière apparente avec de la toile isolante blanche, et cela tint (…) « Saint Nicolas reçoit ses petits amis le six décembre entre 9 et 18h », me dis-je amusé, en imaginant le pape assis dans ce décor (…) » p. 292.

On découvre, au fil des séquences, une série de Machiavels en blouse blanche, d’immoralistes à stéthoscopes ayant pour habitude d’identifier les patients par leur pathologie ou par l’organe malade ; des personnages « humains trop humains », tantôt rabelaisiens, fidèles à la zwanze bruxelloise, tantôt abjects ou mesquins : « par une loi sociologique dont je n’ai pas encore percé le secret, il semblerait que la méchanceté et la bêtise des petits chefs augmente de manière proportionnelle à mesure que grandit le caractère bénévole de leur activité. » (p. 53)

L’auteur témoignera néanmoins d’une infinie tendresse pour la « grande famille » des gendarmes, policiers, pompiers, médecins, infirmiers, secouristes, militaires, logisticiens, fonctionnaires de planification d’urgence – « dont l’adrénaline et l’entraide constituent le dénominateur commun » (p. 275).

Se posera alors, tout au long des épisodes narrés, la question de l’engagement. « Un retraité du Chemin de fer (…), un petit garagiste indépendant (…), et un futur universitaire se retrouvaient en pleine nuit dans la campagne du Brabant wallon, animés par une même flamme : une certaine forme d’altruisme, mâtinée par le goût de l’action. » (p. 123)

En effet, mécontemporains dans une société pacifiée, Marc Lerchs et ses acolytes disposent avant tout d’un goût prononcé pour l’aventure : « cette heure-là, tu l’aimes parce qu’elle te fait sentir vivant et utile » (p. 125) notera un jeune sapeur-pompier volontaire durant l’une des nombreuses péripéties vécues par l’auteur, qui confirme :

 « Finalement, j’adorais être ambulancier. Entre les flics ripoux, ceux qui ne l’étaient pas, ambulanciers vulgaires et ceux qui l’étaient en peu moins, je me sentais comme un simple passant, curieux de tout. J’étais content d’être là et m’amusais secrètement de la connaissance des êtres humains qu’il pouvait procurer. » (p. 237)

 

Un philosophe parmi les brancardiers ?

Frôlant la catastrophe parfois de trop près, Marc Lerchs eut souvent l’occasion de tester sa nature avérée de trompe-la-mort. On s’interrogera par conséquent sur cette sérénité à toute épreuve, en mesurant les conséquences psychologiques du frottement précoce à cette misère humaine présente à moult reprises. Quel impact, en effet, aura pu avoir ce rapport inhérent à la mort, au ridicule de l’homme en lambeaux, au suicidé en bouillie et autres cadavres décapités ? Des expériences qui ne purent, on l’imagine, laisser indemne le plus jeune ambulancier de Belgique. À ce sujet, on se souviendra du jeune Nietzsche qui en 1870 participa en tant qu’infirmier dans l’armée saxonne aux sanglantes batailles d’Alsace-Moselle, comme l’écrit Yann Porte :

« Méditant son premier livre La Naissance de la tragédie. Tout en pensant les blessés dans l’église d’Ars-sur-Moselle, il élabore sa pensée, à la fois subversive et martiale mais qui ne fait jamais l’économie d’un tragique qu’il s’agit de vivre dans la joie dionysiaque [2] »

La comparaison n’est donc pas anodine, mais là où Nietzsche percevait la tragédie et l’héroïsme comme palliatifs nécessaires au nihilisme inéluctable, Marc Lerchs semble autant investir dans un récurrent sarcasme

 que dans une contemplation prolongée de l’absurde. Bien qu’enterrant définitivement tout humanisme béat, ce vécu aux contours tragiques aura très vite fait de transformer l’idéaliste secouriste en mélancolique enjoué.

On l’imagine dès lors sans trop de peine tour à tour reporter lors du Ragnarök, le crépuscule des dieux nordiques, ou correspondant à Rome en 476 ; narrant la fin d’un empire d’Occident moribond, voire chroniqueur mondain à Constantinople, quelques heures avant la prise de la ville par les troupes ottomanes. Marc Lerchs affectionne ces moments charnières où tout s’écroule – témoin égayé autant que lucide de l’apocalypse.

Mais l’ouvrage se voudra surtout le portrait d’une époque révolue où l’amateurisme se mêlait au panache, l’anticonformisme au sens pratique, l’urgence au flegme – et dans laquelle, tout en développant son regard d’entomologiste, Marc Lerchs se sera, répétons-le, beaucoup amusé.

 

[1] Marc Lerchs, Sauve qui peut… Chroniques acides d’un secouriste ambulancier, Paris : La Boîte de Pandore, 2014.

[2] Yann Porte, « Le siège de Metz en 1870. La guerre de Nietzsche comme expérience intérieure », Le Portique [En ligne], 21 | 2008, mis en ligne le 05 juin 2010, consulté le 02 août 2014. URL : http://leportique.revues.org/1883

 

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« Porfirio et Constance » de Dominique Fernandez

Prélude romancé au pavé psychobiographique familial Ramon, Dominique Fernandez propose avec Porfirio et Constance une dissection du paria originel : son propre père. Infimes détournements fictionnels : l’oeuvre transposera l’héritage familial mexicain vers l’Italie du sud,  Bertrand de Jouvenel deviendra Bertrand de Juvénal et Ramon Fernandez, Porfirio Vasconcellos ; pigiste à la plume facile, mondain aux origines siciliennes, assujetti indolent au joug maternel.

Parallélismes. Sensualité chimérique avec Constance ; provinciale résignée aux meurtrissures désirées. La chronique d’un mariage antithétique, d’une prise d’otage concomitante, d’un masochisme partagé, s’accompagne ici d’une course à l’abîme politique, du naufrage d’un Porfirio « mélange de don Quichotte qui s’attache aux causes perdues et de Rastignac qui lui reproche l’absurdité de tels choix » (p. 511).

Derrière un dolorisme consubstantiel aux personnages de Dominique Fernandez (de Caravage à Pasolini)  se dessine une singulière fresque historique. Porfirio, correspondant à Rome, se frotte à la révolution culturelle initiée par le pouvoir fasciste en place, croisant le chemin d’individus plus ou moins exaltés par cette transmutation civilisationnelle : « Voici un peuple (…) à qui trois obstacles formidables paraissent empêcher l’entrée dans l’ère industrielle : la mamma, la pasta, la siesta, dont les influences conjuguées assoupissent les facultés mentales, installent dans un bien-être trompeur et maintiennent dans un état léthargique la population masculine » (p. 98) ; « Tu as tort de penser, Porfirio, que Jaurès et les socialistes sont de gauche, et les fascistes de droite. Si ces deux notions gardent quelque sens, si droite signifie adhésion à l’ordre établi et gauche volonté de changer le monde, tu dois inverser ta proposition. Le fascisme est un mouvement de gauche, un mouvement révolutionnaire » (p. 141).

Aussi, le fascisme est à ses débuts encore fortement marqué par l’idéal futuriste : « Dans les premières années du fascisme, prévalaient au contraire le mépris et le dénigrement des restes de la Rome impériale » (p. 89). Le fascisme comme entreprise de dépoétisation systématique à l’hydroxyde de sodium : « Nous comblerons le Grand Canal à Venise pour y installer une autoroute, nous convertirons le clocher de Giotto à Florence en tour de contrôle pour les aéroplanes, enfin, dernier et suprême sacrifice de la beauté morte à la vie active, nous élèverons à la place de ce mammouth putréfié (le colisée NDLR) une forte, nerveuse, étincelante usine à gaz » (p. 112).

Observation participante d’un Porfirio qui tel un Tocqueville de son temps, offre un véritable  précis de Mussolinisme – Du Fascisme en Italie.

« (Mussolini) a compris que si l’on appliquait ce fameux système à l’ensemble de l’économie italienne (…) ce fameux socialisme dont il était féru avant la guerre conduirait à la ruine un pays déjà à la traîne des puissances industrielles. Rien de plus inutilement dispendieux, observa-t-il, que cette organisation où nul, à quelque degré de la hiérarchie qu’il se trouve, n’est intéressé à la bonne exécution des travaux ; où personne ne veille à la gestion rationnelle de la main-d’œuvre, du temps, de l’outillage, des matériaux ; où la volonté de mieux faire, l’esprit d’initiative, l’ardeur à la besogne se dissolvent par qu’il n’y a rien à gagner à les manifester. Tabler sur la conscience et sur le sens du devoir pour obtenir des hommes un rendement efficace est une chimère dont l’auteur du Prince nous aurait depuis longtemps guéris si les philosophes étrangers n’avaient perverti la doctrine de Machiavel (…) La pensée de Rousseau et de Kant, ce faux rationalisme qui ignore les différences de milieu, de race, d’éducation, nivelle tous les hommes au nom d’une justice universelle et leur ôte les ressorts de l’énergie » (p. 134).

Philosémite, le fascisme que croise Porfirio ces années-là à Rome a peu en commun avec l’Hitlérisme se déployant au nord. Demeure toutefois ce mépris envers les « terroni » d’Italie du sud : « Une fille du nord aurait honte de recevoir une semence d’où pourrait jaillir, au lieu d’un svelte peuplier de Vénétie, un figuier d’Inde rabougri » (p. 168).

À Paris, Porfirio recherche en vain un élan similaire. D’abord socialiste il se laissera séduire par Doriot et le PPF comme le seront d’autres « mécontemporains » : Drieu La Rochelle – décrit comme grand champignon mou, sédentaire embarrassé de son corps vantant les vertus du camping et de l’exercice – ou Brasillach, honteux de ses penchants, penaud face aux nus du Foro Italico :  « La suite n’a que trop montré, hélas, à quel point Brasillach, par le refoulement de ses tendances et le déni de sa personnalité, a laissé vicier sa pensée politique » (p. 550).

Derrière ces errements politiques, l’espace conjugal n’est que frustration. Une disharmonie entretenue par une mère ; pygmalion féminin et arriviste assumée : « Qu’est-ce que c’est, le snobisme ? C’est l’évaluation lucide des forces qui gouvernent la société. Si je n’avais pas été snob, j’en serais encore aujourd’hui à traîner sur le port de Toulon, hélée par les marchands de harengs. Merci bien ! Être snob, c’est savoir à quelles portes il faut frapper pour ne pas demeurer en rade. Il y a des gens qui ne trouvent jamais la bonne porte ou qui n’ont pas le courage de la pousser ; et, de ceux qui réussissent à entrer, ils disent avec mépris : « Peuh ! quels snobs ! » pour cacher leur impuissance » (p. 248). Porfirio demeurera toute sa vie ce « Mammone » dépensant l’argent du ménage en caprices, acceptant les mensualités maternelles et noyant son impuissance dans du pernod.

Avant Ramon, Porfirio et Constance est le procès des Fernandez. Catharsis familiale. Père pleutre, mère psychorigide, sœur psychanalyste – de ces aversions consanguines s’extirpera un jeune Vincent (Dominique Fernandez enfant) en paix avec son passé.

« Qui je suis » de Pier Paolo Pasolini

Le poème Qui je suis a émergé comme manuscrit inachevé dans les papiers personnels de Pier Paolo Pasolini après sa mort en 1975. Il fut publié par son biographe Enzo Siciliano en 1980 dans la revue italienne Nuovi Argomenti, sous le titre Poeta delle ceneri (Poète des cendres).

Bréviaire pasolinien aux accents prophétiques où l’on retrouve les thèmes centraux du poète-écrivain-cinéaste engagé. Pasolini « mammone » : « La chose la plus importante de ma vie a été ma mere ». Pasolini entre nihilisme résigné et engagement exalté. Pasolini transi devant le mystère de la langue : « me prendre pour un garçon barbare qui croit que sa langue est la seule langue au monde, et perçoit dans ses syllabes des mystères de musique que seuls ses compatriotes, pareils à lui par caractère et folie littéraire, peuvent percevoir – en tant que poète je serai poète de choses » (P. 51).

Onirisme saccadé, quasi-testamentaire.

 

Dominique Fernandez parle de la mort de Pasolini

« Manifeste Hédoniste » de Michel Onfray

À mille lieues d’un petit livre noir, produit marketing par essence, ce Manifeste offre un best-of éthéré (là ou la puissance d’exister était nettement plus feuillu) ; un condensé soft de la pensée du philosophe d’Argentan.

Onfray, pas à une contradiction près avec son archétype nietzschéen ne renie d’ailleurs pas le dessein d’une certaine pensée-système.

Dans un recueil où l’on apprend que le terme Métaphysique provient d’Andronicos de Rhodes, onzième successeur d’Aristote vers 60 avant JC ; où l’on constate les premiers germes d’une nouvelle religion à combattre : l’écologisme, un ratissage s’impose.

Le freudisme, dernière victime en date, n’échappe ainsi pas à la rétrospective. Onfray fait de Freud le Platon de la psychologie, le Saint-Paul de la psychanalyse. Moins scientifique que philosophe, Freud est selon ses propres dires, un Conquistador « autrement dit : un homme que la morale n’embarrasse pas quand il a décidé de parvenir à ses fins, en l’occurrence, sa correspondance en témoigne pendant des années : être riche et célèbre… » (p. 19). Get Rich, or die trying.

Face à la doctrine freudienne – « homophobe, phallocrate, misogyne, politiquement conservatrice, opposée à toute libération sexuelle, du côté des régimes autoritaires seuls capables de contenir les revendications pulsionnelles de la foule qu’il faut dompter » (p. 19) – bref, stéréotypiquement « de droite », Onfray propose une « contre-psychanalyse » : une psychanalyse non-freudienne, « de gauche »…

L’ennemi onfrayien numéro un reste néanmoins le christianisme – l’imprégnation chrétienne – que l’on retrouvera chez certains athées : « L’athée chrétien nie l’existence de Dieu, mais accepte toutes les conséquences éthiques de Dieu : il laisse de côté l’idole majuscule, mais sacrifie à toutes les idoles minuscules qui l’accompagnent – amour du prochain, pardon des péchés, irénisme de l’autre joue tendue, goût de la transcendance, préférence pour l’idéal ascétique, etc. » (p. 25). Là où un Finkielkraut dira que l’athéisme lui survient comme une évidence : Onfray percevra un discipline active – un stakhanovisme proche du plasticage nihiliste type « Saint-Pétersbourg » qui laisse tout de même quelque fois pantois.

Au passage, on rappellera que Nietzsche estimait lui-même dans son Gai Savoir que « la croyance à la vertu de l’incroyance, jusqu’au martyre pour cette dernière (…) cette violence, de prime abord, manifeste toujours le besoin d’une croyance, d’un appui, d’une assise, d’un soutien. »

Parmi les thèmes survolés, la question de l’Art – ici principalement traité sous l’angle du hypissîme Duchamp – prend une place centrale.  Duchamp, le Nietzsche de l’art, celui qui peint avec un Marteau. Duchamp, l’« anartiste décrètant une égale dignité de tous les supports possibles » (p. 29.), classé parmi les stirneriens, les nietzschéens qui proclamera « la mort du beau » à travers son premier ready-made. « La thèse de Duchamp ? C’est le regardeur qui fait le tableau » (p. 30). Nécessité d’une propédeutique des publics. Le démocratisme d’Onfray revient par la fenêtre. Quid de l’art qui prend aux tripes ? Quid d’une esthétique dionysiaque ?

Aussi – heureusement – conscient des dérives de l’art contemporain, Onfray propose de raréfier le conceptualisme et de renouer avec l’idéal révolutionnaire de Duchamp. « Notre époque paraît plus esthète et décadente qu’artistique. L’abus de concept détruit le concept et finit même par ruiner toute possibilité d’œuvre » estime-t-il (p. 32). On respire. Dans la charte onfrayienne proposée, il s’agit de « dépasser l’égotisme autiste et rompre avec la complaisance solipsiste de ceux qui mettent en scène la banalité »; d’« en finir avec la religion de l’objet trivial et refuser la transformation des objets de la société de consommation en fétiches de la religion esthétique » ; d’« abolir le règne du kitch qui triomphe comme art faussement populaire mais véritablement de mauvais goût » ; de « rompre avec la passion thanatophilique qui montre combien l’art contemporain reste prisonnier du schéma chrétien de la Crucifixion, de l’imitation du cadavre du Christ et de la passion pour le martyre » (nous y revoilà). Onfray, admirateur de Romano Parmeggiani, de Takashi Murakami ?

Du « Geste Kunique » (Sloterdijk)  à « l’agir-communicationnel » emprunté à Habermas, le ramassage référentiel pour la charte du bon goût postmoderne paraît sans fin. « Promouvoir un percept sublime en guise de constitution d’un Beau postmoderne immanent, ici et maintenant, accessible » (p. 35) – disparition de 2000 ans d’art platonicien – l’art souhaité par Onfray est un apollinisme égalitaire et populaire… Soit.

Philosophie bionique. Onfray,  accessoirement en guerre contre les soins palliatifs, proposera également une heuristique de l’audace en matière de bioéthique : « ne pas tabler sur la technophobie, la peur du pire, la menace de la catastrophe, le pessimisme de la modernité, mais défendre la technophilie, le désir du meilleur, la perspective du perfectionnement, l’optimisme de l’éthique hédoniste » (p. 45).

En politique, il s’indignera contre la « misère propre » et les « microfascismes décentralisés et rhizomiques, intersubjectifs et disséminés » (p. 50). Concevant le capitalisme comme l’idée d’une rareté indépassable, il tournera le dos à ses ex-acolytes du NPA tablant sur la possibilité d’un capitalisme libertaire.

Pour le philosophe, « si l’on refuse l’assujettissement, et que l’on est assez nombreux pour cela (leçon de l’association d’égoïstes de Stirner), alors le pouvoir s’effondre de lui-même, car il ne tient sa force que de notre faiblesse, il n’a de puissance que de notre soumission » (p. 52). C’est ici que l’affaire s’avère gênante : le « principe de Gulliver » proposé par Onfray, c.-à-d. « l’idée qu’un géant peut être entravé par des Lilliputiens si et seulement si le lien d’une seul de ces petites créatures se trouve associé à une multiplicité d’autres attaches » (p. 52) préfigure une politique de ressentiment : l’alliance des petits, faibles, contre les forts : conception en soi radicalement anti-nietzschéenne… Derrière cette politique de la transgression grégaire à petite échelle ? Rien.

Place aux invités : Hagiographie à la gloire de Zarathoustra-Onfray (dixit Jacques Gallo, p. 97). Éloge des  universités populaires. Le concept, attirant retraités bohèmes et bobos éco-responsables a le mérite d’exister : initiative gratuite, micro-résistance du savoir dans un enseignement passé par la moulinette consumériste.

L’évangile selon Michel, investit également le domaine du Slow Food, cette création planétaire de Carlo Petrini, « résistance à la mondialisation libérale (…) un genre de révolution proudhonienne » (p. 111). Contradictions toujours (avec les expériences bioniques – quasi-futuristes – prônées ça et là), là où l’on imagine Onfray davantage devant un repas frugal, ces lignes trahissent comme une ingénuité béate devant un pays de cocagne antédiluvien (avant le déluge mondialiste). Le parallèle entre érotisme et hédonisme gastronomique offre pourtant matière à réfléchir (là où, la cuisine familiale peut comporter une dimension maternante lié au souci de « nourrir », l’hédonisme gastronomique évoque un souci des plaisirs. On serait dès lors tenté de lier restauration et prostitution, voire de considérer les pique-niques comme une forme d’échangisme en plein-air…).

Aussi, dans les invités, on retiendra surtout deux portraits du graphomane normand. Le premier, dressé par Jean-Paul Enthoven, ne loupe pas Onfray : « Michel – qui se juche volontiers sur ses quartiers de pauvreté – me fait souvent penser aux aristocrates qui se juchent sur leurs quartiers de noblesse » (p. 131) ; « cet hédoniste vit comme un moine. Cet athée a le goût de l’absolu. Ce matérialiste argumenté croit à l’idéal. Ce non-freudien est souvent dupé par ses propres actes manqués. Ce nietzschéen est compatissant. Cet anti-platonicien chérit sa caverne. » (p. 132). Le dernier portait, par Guy Bedos, s’avèrera également touchant.

Cette somme onfrayienne dont la maquette léchée ne ressemble pas (ou si peu) au philosophe du terroir, est une biographie sous tutelle, parenthèse design dans un flux incessant de publications. Next. 

« Souvenirs de la Cour d’Assises » d’André Gide

« En voyage, quatre choses surtout m’attirent dans une ville : le jardin public, le marché, le cimetière et le palais de justice » (p. 11). Dans un exercice de style singulier (1914) –  les hommes, tels que lui n’étant à l’époque que rarement dérangés dans leur qualité d’intellectuel – Gide force l’entrée du purgatoire pour nous narrer son immersion (voire  sa descente) dans le marasme infrahumain des tribunaux.

Portraitiste médical appliqué, il dépeint sans complaisance, voire avec zèle, la laideur du petit peuple – « une hideuse pouffiasse au teint de géranium » (p. 103) – ne lésinant pas sur certains détails scabreux: « Mme Gilet n’avait pas dit que le couteau, en se retournant dans la plaie, avait fait : Crrac ! » p. 78. Crasse humaine, qu’il survole amoralement, parfois avec cynisme, toujours avec détachement. En entomologiste comblé, son regard d’écrivain scrute l’existence médiocre de ces insectes aux mœurs vulgaires. Descriptions ponctuées d’observations très actuelles (missive décalée aux éventuels parents de Brandon, Ethan, et autre Kimberley): « est-ce un sentiment poétique qui pousse les miséreux à baptiser si étrangement leurs enfants ? » (p. 56).

Des « hideux applaudissements », lors du rabaissement d’un vaurien déjà plus bas que terre, aux conversations de normopathes bien comme il faut; Gide recense les échanges à la moraline suintante « entre un gros monsieur et une dame en deuil » dans un train, sur le sort de criminels. Dans cet inventaire d’avis outrés digne du cloaque sémantique ponctuant chaque info de la Dernière Heure, Gide note la bêtise grégaire, la clôture argumentative hâtive émanant de ces avis pondérés.

N’hésitant pas à intervenir personnellement auprès du tribunal en cas d’injustice flagrante, Gide conclut qu’un juge habile fera d’un jury populaire ce qu’il veut. Épilogue toujours valable: « en général, ici comme ailleurs, la violence des convictions est en raison de l’inculture et de l’inaptitude à la critique » (p. 123).

« Lettres à un jeune poète » de Rainer Maria Rilke

Chronique d’une maïeutique épistolaire entre Rainer Maria Rilke et le jeune monsieur Kappus qui, sentant naître en lui les prémisses d’une vocation, avait fait part de ses premiers vers au poète autrichien. Répondant avec tact, Rilke installe rapidement le doute et interroge son jeune interlocuteur sur l’impérativité de la création, celle-ci correspond-telle à une nécessité de l’être ? « Recherchez au plus profond de vous-même la raison qui vous impose d’écrire ; examinez si elle étend ses racines au tréfonds de votre cœur, faites-vous-en l’aveu : serait-ce la mort pour vous s’il vous était interdit d’écrire ? (P. 8). » Au passage, Rilke prodigue quelques avertissements salutaires : « Si votre quotidien vous semble pauvre, ne l’accusez pas ; accusez-vous vous-même, dites-vous que vous n’êtes pas assez poète pour en évoquer les richesses (P. 9). » Une propédeutique light qui, loin du manuel pour mentor exalté, disperse néanmoins quelques conseils pour la vie : « cherchez la profondeur des choses : l’ironie n’y descend jamais (P. 14). »

Aussi, davantage qu’une contagion lyrique, les répliques rilkiennes expriment l’éloge d’un solipsisme permanent ; être seul pour mieux plonger en soi : « Seule est nécessaire la solitude : une grande solitude intérieure. Rentrer en soi-même et des heures durant, ne rencontrer personne – voilà ce à quoi on doit pouvoir parvenir. Être solitaire comme, enfant, on a été solitaire quand les adultes allaient et venaient, pris dans l’entrelac de choses qui leur paraissaient importantes et sérieuses parce que les grandes personnes avaient l’air si affairées et qu’on ne comprenait rien à leurs affaires (P. 36). »

Point d’émulation. Rilke, au penchant assurément hypocondriaque, se plaignant inlassablement de sa santé, se félicite in fine du choix de son Lucullus pour l’uniforme (et de l’abandon subséquent de son Pen Pal), lui-même renvoyé de l’École militaire en raison de son inaptitude physique. Certes loin des bras d’Orphée, Kappus se voit ainsi partiellement sauvé ; échappant aux égarements d’une sédentarité accablante et des dangers de l’amour, contre qui Rilke l’avait mis en garde : « Il est vrai, bien des êtres jeunes qui aiment mal, c’est-à-dire s’abandonnent tout simplement et renoncent à leur solitude (ce sera toujours le sort de la moyenne) se sentent écrasés par une erreur et ils veulent, à leur manière bien à eux, rendre vivable et fécond l’état dans lequel ils sont tombés (P. 44) »

S’efface alors cette connexion chancelante qui s’était établie au fil des lettres – cette pédagogie froide, à mille lieues d’autres célèbres correspondances : les « cours à distance » Sénéquéens, les atermoiements coupables d’un Michel-Ange pour Tommaso ou les premiers échanges entre Verlaine et Rimbaud encore centré sur la poésie, pour n’en citer que quelques uns. Espacées sur cinq ans, les épitres rilkiennes à la politesse glaçante n’ont quant à elles guère contribué à séduire la timide muse qui soufflait à l’oreille de Kappus dans sa prime jeunesse.

« Douce et autres textes » de Pier Paolo Pasolini

Ce recueil de récits de jeunesse empreint d’une intimité topographique, transporte le lecteur dans ce terroir frioulan, si cher à Pasolini. Des « snapshots » existentiels empreints d’une certaine retenue, voire d’une contemplation sereine, tranchant avec les vociférations acerbes et autres flirts amoraux coutumiers de l’auteur. Des souvenirs nubiles s’exfoliant sous forme de saccades mnémoniques ; où la posture du martyrologue pasolinien, remontant à l’enfance, traduit une imitation – somatique – de Jésus Christ : « Je me retrouvai cloué, le corps entièrement nu. Tout en haut, dominant les têtes des spectateurs – abîmés dans la vénération, les yeux fixés sur moi (P. 22) ».

Une introspection, en somme, où grâce au cocon frioulan, Pasolini se dévoile : « Si mon éternelle adolescence est une maladie, c’est, en vérité, une maladie des plus heureuses. Son côté odieux est son envers, c’est-à-dire ma vieillesse simultanée. En d’autres termes, il faut bien que je paie l’avidité avec laquelle, en qualité d’adolescent, je dévore les heures consacrées à mon existence (P. 42) ».

Deux récits principaux composent cet ouvrage. Dans « Douce », récit autobiographique d’une séduction proactive, Pasolini se livre à un exercice d’altruisme psychologique. L’auteur-narrateur, endosse tout à tour son propre rôle et celui de « Douce », garçon traqué par le jeune Pasolini, un soir de bal. L’idéal – grec – greffé sur cet être, se mue en déception, où quand, sur un visage semi-rêvé la veille, l’obscurité onirique laisse place à la lumière du réel.

Dans « Romans », psychobiographie décalée, Pasolini surgit sous le masque de nombreux personnages : Don Paolo, curé fraichement débarqué, consumé par une passion coupable ; Renato, jeune communiste à la spiritualité vraie et Aspreno, jeune aristocrate cynique mais sensible à la bonté du peuple – différentes facettes d’une personnalité complexe qui s’entrecroisent dans cette chorégraphie narrative.

Pour l’anecdote, dans cet ode au pays Ladin, Pasolini témoigne d’une curieuse fascination pour la couleur turquoise, revenant au fil des textes (« je me sentais défaillir, face à un ciel turquoise et immense (P. 22) » ; « il fuyait sous les montagnes turquoise (P. 89), « parmi eux, on voyait Cesare, (…), dans sa blouse turquoise (P. 103) », « ses yeux, d’un bleu turquoise vitreux, brillaient d’agacement ou d’ironie (P. 191), « Eligio les attendait au comptoir, le visage illuminé par le sourire turquoise de ses yeux, rude et enfantin (P. 196) »).