« Sauve qui peut… Chroniques acides d’un secouriste ambulancier » de Marc Lerchs

CVT_Sauve-qui-peut-chroniques-acides-dun-secourist_2180Malgré un titre sensationnaliste et une maquette (délibérément ?) trompeuse, l’ouvrage de Marc Lerchs [1] représente bien davantage que le simple souvenir de ses jeunes années d’urgentiste.

Une suite d’anecdotes sulfureuses (fortement liées au contexte des eighties) certes, mais au gré de situations burlesques, l’auteur à l’humanisme souvent borderline nous entraîne dans les tréfonds d’un milieu méconnu, appliquant un coup de projecteur peu flatteur sur les craquelures qui tapissent notre vernis de civilisation, et derrière lequel réapparaissent les individus dans leur vulnérabilité d’animal blessé.

Comme son auteur, l’ouvrage demeure globalement inclassable (ne serait-ce que par son style, parsemé d’imparfaits du subjonctif) ; entre récit introspectif et étude ethnologique de type ‘observation participante’, entre journalisme d’investigation et carnets de guerre. Candide chez les blessés.

Ayant le Kairos pour leitmotiv – le temps de l’occasion opportune – Marc Lerchs paraît enchanté à la perspective de pouvoir se trouver, à maintes reprises, en quelque lieu auquel personne d’autre n’aurait accès avec parfois, à défaut du geste qui sauve, le geste qui compte.

Ce faisant, Lerchs développera peu à peu ses talents de stratège, doté d’une sorte d’omniscience opérationnelle, là où d’autres ne perçoivent rien, et d’une intarissable envie d’apprendre : – « Je constatais (…) que plus une décision est injustifiable quant à son fond, plus il importe qu’elle soit parfaitement inattaquable dans sa forme… » (p. 264)

Des dialogues en aparté avec Jean-Paul II (!) au drame hobbesien du Heysel, véritable « guerre de tous contre tous » qui se déroula dans l’indifférence des supporters – « C’est bien triste, évidemment. Mais on s’en fout ! C’est quand même la Juve qui a gagné, et ça, c’est l’essentiel ! » (p. 345) – l’auteur épingle aussi bien les petits égoïsmes que les grandes lâchetés. Ainsi, relatant les émeutes que connurent les prisons de Saint-Gilles et de Forest en 1987, il s’indignera au passage de la réalité carcérale – « machine à fabriquer des crapules. » (p. 391) dans un chapitre particulièrement captivant.

Dans ces moments d’ultime détresse humaine, Marc Lerchs scrute les paysages cataclysmiques, note les détails avilissants et perçoit les signes d’une dégradation civilisationnelle avancée. Des « avant-postes du progrès » qu’il recense cliniquement : « Chacun dans la vie fait peut-être ce qu’il peut. Mais certains, hélas, ne peuvent pas grand-chose… » (p. 237)

Cette fresque pathétique prend l’aspect d’un tableau naturaliste entre clair-obscur et ténébrisme. L’auteur témoigne d’un misérabilisme humain, d’une petitesse jusque dans les derniers instants : « J’entrevis une salle de séjour d’apparence modeste, un téléviseur à l’ancienne plaqué de faux acajou et les deux jambes de la victime gisant sur un faux tapis d’Orient aux couleurs criardes. » (p. 148)

Parmi les caustiques mises en contexte, on signalera le truculent descriptif de l’habillement de fortune de l’habitacle de l’hélicoptère dédié à la visite du Saint-Père en Belgique, en 1985 :

« En un instant, ils eurent placé le faux tapis d’Orient aux couleurs criardes dans le Sea King, juste en face de la porte latérale droite de l’appareil, que le pape allait peut-être emprunter le lendemain pour monter dans l’aéronef. Dessus trônait désormais le fauteuil bistre, à la gauche duquel fut placée la table censée accueillir le dépôt de la mitre papale (…) La tenture fuchsia leur donna un peu plus de fil à retordre, car il n’y avait pas de point d’accroche fiable. Ils essayèrent un bon quart d’heure avec du double-face autocollant (…) Finalement, ils la fixèrent de manière apparente avec de la toile isolante blanche, et cela tint (…) « Saint Nicolas reçoit ses petits amis le six décembre entre 9 et 18h », me dis-je amusé, en imaginant le pape assis dans ce décor (…) » p. 292.

On découvre, au fil des séquences, une série de Machiavels en blouse blanche, d’immoralistes à stéthoscopes ayant pour habitude d’identifier les patients par leur pathologie ou par l’organe malade ; des personnages « humains trop humains », tantôt rabelaisiens, fidèles à la zwanze bruxelloise, tantôt abjects ou mesquins : « par une loi sociologique dont je n’ai pas encore percé le secret, il semblerait que la méchanceté et la bêtise des petits chefs augmente de manière proportionnelle à mesure que grandit le caractère bénévole de leur activité. » (p. 53)

L’auteur témoignera néanmoins d’une infinie tendresse pour la « grande famille » des gendarmes, policiers, pompiers, médecins, infirmiers, secouristes, militaires, logisticiens, fonctionnaires de planification d’urgence – « dont l’adrénaline et l’entraide constituent le dénominateur commun » (p. 275).

Se posera alors, tout au long des épisodes narrés, la question de l’engagement. « Un retraité du Chemin de fer (…), un petit garagiste indépendant (…), et un futur universitaire se retrouvaient en pleine nuit dans la campagne du Brabant wallon, animés par une même flamme : une certaine forme d’altruisme, mâtinée par le goût de l’action. » (p. 123)

En effet, mécontemporains dans une société pacifiée, Marc Lerchs et ses acolytes disposent avant tout d’un goût prononcé pour l’aventure : « cette heure-là, tu l’aimes parce qu’elle te fait sentir vivant et utile » (p. 125) notera un jeune sapeur-pompier volontaire durant l’une des nombreuses péripéties vécues par l’auteur, qui confirme :

 « Finalement, j’adorais être ambulancier. Entre les flics ripoux, ceux qui ne l’étaient pas, ambulanciers vulgaires et ceux qui l’étaient en peu moins, je me sentais comme un simple passant, curieux de tout. J’étais content d’être là et m’amusais secrètement de la connaissance des êtres humains qu’il pouvait procurer. » (p. 237)

 

Un philosophe parmi les brancardiers ?

Frôlant la catastrophe parfois de trop près, Marc Lerchs eut souvent l’occasion de tester sa nature avérée de trompe-la-mort. On s’interrogera par conséquent sur cette sérénité à toute épreuve, en mesurant les conséquences psychologiques du frottement précoce à cette misère humaine présente à moult reprises. Quel impact, en effet, aura pu avoir ce rapport inhérent à la mort, au ridicule de l’homme en lambeaux, au suicidé en bouillie et autres cadavres décapités ? Des expériences qui ne purent, on l’imagine, laisser indemne le plus jeune ambulancier de Belgique. À ce sujet, on se souviendra du jeune Nietzsche qui en 1870 participa en tant qu’infirmier dans l’armée saxonne aux sanglantes batailles d’Alsace-Moselle, comme l’écrit Yann Porte :

« Méditant son premier livre La Naissance de la tragédie. Tout en pensant les blessés dans l’église d’Ars-sur-Moselle, il élabore sa pensée, à la fois subversive et martiale mais qui ne fait jamais l’économie d’un tragique qu’il s’agit de vivre dans la joie dionysiaque [2] »

La comparaison n’est donc pas anodine, mais là où Nietzsche percevait la tragédie et l’héroïsme comme palliatifs nécessaires au nihilisme inéluctable, Marc Lerchs semble autant investir dans un récurrent sarcasme

 que dans une contemplation prolongée de l’absurde. Bien qu’enterrant définitivement tout humanisme béat, ce vécu aux contours tragiques aura très vite fait de transformer l’idéaliste secouriste en mélancolique enjoué.

On l’imagine dès lors sans trop de peine tour à tour reporter lors du Ragnarök, le crépuscule des dieux nordiques, ou correspondant à Rome en 476 ; narrant la fin d’un empire d’Occident moribond, voire chroniqueur mondain à Constantinople, quelques heures avant la prise de la ville par les troupes ottomanes. Marc Lerchs affectionne ces moments charnières où tout s’écroule – témoin égayé autant que lucide de l’apocalypse.

Mais l’ouvrage se voudra surtout le portrait d’une époque révolue où l’amateurisme se mêlait au panache, l’anticonformisme au sens pratique, l’urgence au flegme – et dans laquelle, tout en développant son regard d’entomologiste, Marc Lerchs se sera, répétons-le, beaucoup amusé.

 

[1] Marc Lerchs, Sauve qui peut… Chroniques acides d’un secouriste ambulancier, Paris : La Boîte de Pandore, 2014.

[2] Yann Porte, « Le siège de Metz en 1870. La guerre de Nietzsche comme expérience intérieure », Le Portique [En ligne], 21 | 2008, mis en ligne le 05 juin 2010, consulté le 02 août 2014. URL : http://leportique.revues.org/1883

 

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Une réflexion sur “« Sauve qui peut… Chroniques acides d’un secouriste ambulancier » de Marc Lerchs

  1. Cette analyse me laisse sans voix… Je comprends maintenant pourquoi ce livre m’a fait un tel effet… Je n’avais plus connu çà depuis « La Peau » de Malaparte ! Merci.

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