La mort à Venise

L’indignation (vocable-clé en ce début de décennie) aurait enfin gagné les autorités italiennes s’inquiétant des paquebots géants qui longent jour après jour la place Saint-Marc et grignotent les pilotis sur lesquels repose fébrilement la cité des Doges. Effet-Concordia oblige, l’UNESCO s’en mêle. Il faut sauver le patrimoine de la ville-musée ! Ou pas ?

Qu’est donc Venise sinon ce corps noyé, cette carcasse somptueuse remontée à la surface dont jaillit chaque jour un flot incessant d’insectes nécrophages. Venise ? Une Atlantide décantée. Elle empeste de sa trop longue immersion.

Saint-Marc est en cela une véritable mise en abyme, les pigeons de la place ayant ceje-ne-sais-quoi d’êtres supérieurs. La musique de l’orchestre archi-propret du Caffè Florian (6 euros de supplément par personne sur l’addition) sonne comme une oraison funèbre : best of classique aux fioritures easy-listening pour touristes férus d’André Rieu.

Lui préférant le Lido, plage éphébique pétillante, l’écrivain allemand Thomas Mann dépeignait déjà Venise comme un enfer où il ne faisait pas bon s’éterniser – urbanité en putréfaction. Soit. J’ai donc moi aussi tenté le Lido où – snobisme du lecteur – il m’arriva de feuilleter Mort à Venise attablé à la terrasse de l’Hôtel des Bains – avant sa disneylandisation – en tentant de faire abstraction de la coulée de macadam séparant dorénavant la plage de l’établissement. Duperie !

C’est sûr, les vénitiens sont en voie d’extinction. Un compteur a même été installé dans la vitrine de la pharmacie Morelli pour chiffrer l’exode d’une cité livrée à la horde de pucerons low-cost : la tourista. Mais comment dédaigner cette féérie marchande ? Débarqué de son poulailler flottant, chaque visiteur en escale à VeniceLand dépenserait plus de 50 euros en babioles made in china.

Dès lors, les restaurants arborent leur kitsch avec le brio d’un dealer de gyros, rue des pittas. La ville s’adapte aux rats voraces et dispendieux – « la vergogna ! » s’écrient les quelques indigènes restant. Venise, mouroir esthétisant pour seniors avides de paralittérature (Donna Leon, c’est ici), dépensant une fortune pour du fastfood-bolognaise. Mangez payez. L’addition? Subito.

Venise est une ville fantôme dont manquerait la composante dionysiaque de l’existence : aseptisée, lustrée, policée à l’excès. « Tu n’y connais rien, il reste des coins authentiques ! » Duperie là encore.

Même ce pastiche qatari (Le Villagio), ravagé ce 28 mai par les flammes à Doha, ou les répliques à Las Vegas et Macao (The Venetian) paraissent davantage authentiques.

Oui, les casinos sont les authentiques cathédrales de notre temps ; le règne de l’oseille, de l’all-you-can-eat et du toc : la véritable trinité Hic et Nunc !

D’ailleurs, à Las Vegas, Doha, Macao, les églises sont pleines. Car ils sont dans le vrai. La reproductibilité est notre éternel retour, la copie notre vérité et notre réel, bien plus que la finitude figée des palais vénitiens datés. Il s’agit désormais de redonner sens aux vieilles pierres de la vielle Europe – home-staging obligatoire ! « Réactualiser » (et parsemer d’Art contemporain) les sites historiques, comme Versailles que l’on redore avec zèle. Rassurer les esthètes d’Orlando ou de Pékin sur leur impression que « c’est ça l’Europe » Marvelous, 奇妙 !

Les gondoles, longs corbillards noirs sur eau croupie, menées par des Anubis bariolés, voguent sur le Styx de notre civilisation. Avec la muséification (et le formol) comme unique horizon, nous ne sommes plus une menace. Nous sommes Athènes sous Trajan, attendant patiemment la patte réparatrice et bienveillante d’un Hadrien pour nous accorder un sursis. Hadrien, ce touriste antique ayant cru réhabiliter à coup de sesterces impériaux, la patrie d’une Philia révolue.

Venise ou le souvenir d’une civilisation avant le naufrage, le glissement du vivant dans le cloaque de la lagune.

Ce texte fut publié sur Ultra Gonzo 2.0, projet journalistique ultra-subjectif éphémère (25 mai – 25 juin 2012)

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