20km. Gloire au cheptel

Il m’arrive de me poser sur un banc du parc du Cinquantenaire pour feindre une lecture appliquée, crayon à la main, et profiter du flegme d’une clairière artificielle. Mon regard porte alors sur tel balourd en mouvance, chassé par quelque fourche imaginaire, très vite suivi d’une cohorte d’ascètes en leggings et d’une matrone grimaçante. Ils suent, puent, se soumettent à la fatalité des rondes successives. Les allées du parc deviennent les couloirs d’entraînement de bureaucrates aux galères.

Telle une invasion de sauterelles en Afrique de l’Ouest, les joggeurs pullulent en flux continu. Leurs halètements indiquent aux quelques flâneurs au cheminement inutile qui empièteraient le parcours du cheptel véloce, la nécessité immédiate de s’en écarter.

Loin d’une promenade en accéléré, ce trot disgracieux polluant parcs et sentiers de campagne, participe en général au dressage permanent de l’employé proactif. Performance-management du corps-objet, recyclage des chairs malléables. Pavlovisme result-oriented. Que veut ce joggeur sinon (se) prouver sa compétitivité, son endurance sur le marché des encravatés interchangeables, se rassurer avant le prochain contrôle technique ?

On ne bronche pas. On fait ses rondes, tel un âne soumis sans carotte ni bâton. Le JogTracker suffit. Le Smartphone est devenu contremaître. Transparence sur la performance.

Je quitte alors mon banc, résigné.

Mais que dire des 20km au programme ce dimanche à Bruxelles, en cette parenthèse pré-estivale si propice à la promenade. Une apothéose pour tout quidam du macadam ! L’anonyme joggeur numéroté (à défaut d’être marqué au fer) jouit, en ce jour, d’une cadence massique. Le chronométré solipsiste rejoint le surhomme éthiopien. La petite meute se transforme en troupeau – environ 30.000 gnous.

La mise en scène est forcément compétitive, propre à la « sarkotransformation » du temps : épistémè d’un Président en survêt’, d’une époque au pas de course. Le phénomène demeure – l’énergumène débarqué (homme de son temps) n’en fut que le symptôme.

À la ligne d’arrivée, à quoi d’autre qu’à la performance pourrait songer le joggeur invétéré ? L’important est de participer ? Certes.

Brigitte, secrétaire, enfile ses Nike achetées chez Disport et s’apprête à « faire corps » avec ses collègues. Le marathon comme Team Building – la PME (prononcer « Péemméé » ) a décidé de participer au challenge. Liquéfaction groupale – nous n’en seront que plus soudés lundi matin (mardi, lundi c’est congé). L’effort collectif über alles– « les individualités mal vues » se rappelle-t-elle, dixit Bernard, le patron, durant l’entretien d’embauche – on ne sait jamais.

Pour les autres Paul Tergat (célèbre marathonien) du dimanche, humant l’air des tunnels perquisitionnés et rêvant d’olympisme démocratisé, la course relève de la procession masochiste. Se faire violence ; fondre au soleil pour se fondre dans le tas des performers. Un dimanche d’extase en somme : mens sana in corpore maso.

Découvrir son nom dans le supplément spécial du lendemain – au N° 29100 – et s’écrier, « j’en suis » !

Aujourd’hui la ville, les parcs, les allées étaient à eux ; coureurs, joggeurs, chronométrés en tout genre – et certainement pas à nous – mécontemporains nostalgiques du Péripatos, de la flânerie dialogique, qui peut désormais s’envisager comme un luxe inouï – antithétique à l’air du temps.

L’occident, né sous la promenade, périra sous la semelle des joggeurs.

Ce texte fut publié sur Ultra Gonzo 2.0, projet journalistique ultra-subjectif éphémère (25 mai – 25 juin 2012)

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