« Roger Peyrefitte, le sulfureux » d’Antoine Deléry

Sortie de presse depuis peu, beaucoup a déjà été écrit sur l’entreprise biographique inespérée à laquelle s’est livré Antoine Deléry, disciple dyschronique de l’écrivain Roger Peyrefitte. Après l’opus consacré à Tony Duvert en 2010, c’est une seconde plume vouée aux charniers anonymes de la littérature – dans le périmètre des pestiférés –  qui se voit, le temps d’un écrit, exhumée.

À l’inverse d’une Maud de Belleroche, fâcheusement omniprésente dans sa biographie dédiée à Wilde, qu’elle parsème de ses éructations de concierge, l’humble Deléry se soustrait d’emblée du récit après un bref tribut à celui « qui lui donna la force de devenir qui il était ». Partageant avec Peyrefitte cette tendance au listing sans fin des noms propres, le biographe adopte néanmoins ici un style sans emphase, plaisant.

Pour ne point faire doublon aux réflexions profondes relatives à cet ouvrage, consultables ailleurs, on isolera ici plus volontiers trois chantiers entrepris par Deléry :

Le premier a trait au projet de réhabilitation de l’écrivain. Deléry donne rapidement le ton : les félicitations de Cocteau, les rencontres avec Thomas Mann,  les tractations autour d’un potentiel Goncourt dont auraient pu bénéficier Les Amitiés. Deléry fait habilement revivre un climat où chaque sortie constitue un Happening dans le monde culturel de l’époque, prouvant que Peyrefitte ne fut pas l’homme d’un seul succès. Ainsi, à la sortie de L’oracle (1948), le Canard enchaîné titrera : « petit chef d’œuvre que Stendhal eût été ravi de signer » (p. 172). Ce fossé entre la renommée d’antan et le bannissement actuel apparaît d’autant plus fort aux regards des chiffres : « En 1976, un sondage réalisé pour Le Nouvel Observateur le classera à la troisième place des écrivains les plus connus, derrière Hervé Bazin et Bernard Clavel, à égalité avec André Malraux, devant Jean-Paul Sartre, Françoise Sagan et Guy des Cars » (p. 275).

Le second chantier touche à l’impératif esthétique ayant régi la vie de Peyrefitte : une existence de Dandy.  Deléry revient ainsi sur l’hygiène de vie de l’auteur : « Décidé à retrouver son allure de jeune homme, il prend, sur les conseils de son médecin (…) les habitudes de frugalité et d’hygiène qu’il devait conserver jusqu’à sa mort. Il s’abstiendra désormais de boire de l’alcool, ne s’autorisant qu’un peu de champagne. Il se nourrira de poulet rôti, de sole ou de saumon frais grillés, et évitera soigneusement fromages et desserts. Il fuira les plats en sauce. Il remplacera le café par le thé, bannira le pain et le beurre. Sa seule entorse à ce régime sévère sera pour le foie gras, son péché mignon. Il s’astreindra chaque matin à un quart d’heure de gymnastique, ainsi qu’à une promenade d’une heure à bons pas. Il se fera masser deux fois par semaine. Il s’attachera aussi à entretenir sa mémoire et son agilité d’esprit en apprenant chaque jour quelques vers » (p. 183-4).

Autres détails précieux: « Client fidèle de Dior, il fait également confiance à Renoma, l’un des couturiers les plus en vogue des années 1960 et 1970 qui habille Mitterrand, Bob Dylan ou les Rolling Stones. (…) L’auteur ne conçoit pas l’élégance sans parfum. Le sien est Eau de Rochas » (p. 275).

Le troisième chantier concerne ce diptyque liant la vérité au scandale. D’un Peyrefitte confus, se retrouvant après les dionysies de la libération face aux « partis démocrate-chrétien et communiste qui se rejoignaient alors dans la pudibonderie et l’hostilité aux homosexuels » (p. 141) à la toute aussi scandaleuse rivalité complice avec Montherlant, rencontré en 1938, alors que « l’hirondelle et le sanglier » partageaient les mêmes terrains de chasse – Deléry prouve que Peyrefitte détenait bel et bien les Clés du scandale.

Les amitiés particulières (1944), comme La Ville dont le prince est un enfant (1951) ou Les Garçons (1969), se feront écho tel une partition pour piano à 4 mains – ce qui suscitera par ailleurs une aigreur toute particulière chez Montherlant : « Vous me chipez un roman que j’annonce depuis 10 ans » (p. 96). Tous deux partageront également la même philosophie du désengagement et la même conception de l’homme de lettres qu’ils « voient entièrement voué à la littérature et étranger à toute préoccupation politique ou sociale » (p. 70) indique Deléry. « Anti-Pasolinien », Montherlant le restera. Mais pas Peyrefitte, qui suivra, au contraire, une pente du scandale qui constituera in fine son véritable engagement – la « vérité » demeurant son idéologie politique.

Cet engagement, finira par enfermer l’auteur – jet-setter vivant de sa plume – dans une carrière de polémiste, de concierge mondain, plus prompt à outer ses semblables « honteuses » qu’à renouer avec les succès littéraires du début.  « [Ses] livres ne cesseront alors de prendre de l’épaisseur, souligne Deléry, ils ne retrouveront guère dans ses ouvrages postérieurs l’ironie joyeuse et l’allégresse qui faisaient son principal charme » (p. 212). Critique sans concession et légitime de Deléry, sur l’œuvre de Peyrefitte.

Plus sulfureux encore, ses rapprochements avec Le Pen, que Peyrefitte « trouve vulgaire et parvenu, tout ce qu’il abhorre habituellement. Mais Le Pen l’a surpris par sa réelle culture et sa liberté d’esprit et de ton en matière de mœurs : il n’a rien, loin s’en faut, du défenseur de l’ordre moral imaginé. Il parle librement et sans hypocrisie des homosexuels qu’il a connus, dont certains sont restés ses amis proches : Il n’y a pas, au Front national, de police des braguettes » (p. 313).  Conversion tardive au lepénisme ? Non selon Deléry, car « si l’écrivain a manifesté quelque sympathie pour l’homme, soulignant qu’il ne ressemblait pas dans le privé à l’image réductrice donnée par ses détracteurs, il n’a jamais adhéré à ses idées, restant sa vie durant un libéral et un Européen convaincu, opposé à tout esprit de parti » (p. 314). Dont acte…

Deléry ne rechigne pas à soulever les multiples échecs de Peyrefitte : les déboires dus aux affaires de son Lord Alfred Douglas, Alain-Philippe de Malagnac, qui pousseront l’auteur à la ruine. L’Académie ; le souhait de Peyrefitte, complexé par son origine modeste, d’accéder à cette noblesse de la littérature, qui ne l’acceptera jamais et qui le poussera à égratigner définitivement Malraux, « plâtre peint en bronze » dont « l’imposture littéraire complète l’imposture politique ». Deléry va jusqu’à décrire sans complaisance, de façon détaillée, la longue déchéance physique de l’auteur, à la fin de sa vie.

Les résumés succincts – les pitchs – des différents ouvrages sont très réussis et constituent autant de portes d’entrée vers une œuvre éparse quoique cohérente. Certes, l’on reprochera à Deléry un manque d’illustrations, mais à l’heure où un Karl Lagerfeld à son crépuscule, campe un pâle ersatz du dandy solipsiste post-20ème siècle, la descente aux enfers littéraires afin de libérer un Peyrefitte oublié sur l’autre rive du Styx, vaut à Deléry, notre plus grande gratitude.

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