« De l’Androgyne » de Joséphin Péladan

Aujourd’hui largement tombé dans l’oubli, Joséphin Péladan, mystique d’obédience rosicrucienne, fut un écrivain reconnu en son temps, proche d’Erik Satie et d’autres figures marquantes du Paris « fin de siècle ». Dans ce court traité (1910) aux consonances platonico-symbolistes, l’occultiste Péladan dresse le portrait de l’Androgyne à travers l’histoire des civilisations.

À la recherche de l’idéaltype, Péladan note d’emblée une caractéristique majeure du plus ancien monument de la forme : « L’art commence par un monstre : Androsphinx dit l’archéologue. Mais il a des mamelles ! Gynosphinx ? » (p. 15). Non, Androgynosphinx ! Dans ce survol culturel et topographique, il se montrera impitoyable, taclant tour à tour croyants, athées, peuples sémites, d’Asie ou nordiques : « l’art persan n’a pas connu le corps humain, il ne sort pas de thèmes royaux pris à l’Assyrie » ; « partout où domine l’élément sémitique, l’androgynisme ne parait pas » ; « plastiquement, on n’interroge pas un pays comme la Chine, qui a pour signe du bonheur l’obésité » ; « l’art du Nord ne s’est jamais élevé jusqu’à la représentation de l’androgyne (…) de Van Eyck et de Memling aux maîtres rhénans, à Zeitblom comme à Grünewald, la grâce manque à l’art comme à la race ». Dans sa forme archétypale, l’androgyne grec, incompris par Rome hormis par le nostalgique Hadrien, ressuscitera sous la forme de l’ange chrétien.

Pour asseoir son raisonnement, déployant tour à tour l’argumentaire gynocentrique voire naturaliste ou zoologique, Péladan argue que jusqu’à la Révolution, le mâle fut dans la société comme il est dans la nature, le plus beau : « comparez le coq et la poule, le lion et la lionne. Par quel renversement des idées normales, sommes-nous venus à considérer que nous avons le droit d’être laids et que la femme incarne la beauté? Elle lui est inutile, puisque la concupiscence suffit à attirer et à retenir l’homme » (p. 45). Constatations complétées par une harangue antidémocrate : « Plus une société devient démocratique, plus les femmes sont femmes et plus les hommes sont hommes, c’est-à-dire laids » (p. 33) ; « le règne du peuple n’est rien que l’avènement de la pièce de cent sous comme hostie nationale » (p. 67).

Troisième sexe, l’androgyne est forme parfaite de la beauté, « fleur de l’humanité », « formule lumineuse et précise de l’esthétique » : « l’androgyne nous transporte hors du temps et du lieu, hors des passions, dans le domaine des Archétypes, le plus haut où atteigne notre pensée » (P. 63).

De par l’argument développé, on imaginerait sans peine Péladan protagoniste au côté d’Eryximaque et de Socrate, du Symposion – banquet antique – donnant sa propre version de l’Éros céleste. Revival platonicien ? Proche à multiples égards du discours d’Aristophane, s’agit-il de retrouver l’unité perdue ?  Non, l’androgyne chez Péladan c’est l’éphèbe dans son interprétation désexualisée, puritaine. Il s’insurgera dès lors contre les interprétations lascives « conceptions diaboliques par conséquent » (P. 60). Étrange posture de l’auteur du Vice suprême (préfacé par Barbey d’Aurevilly). Des propos pudibonds que viendront amender un Hymne à l’Androgyne (1891), antérieur au traité, qui clôture, dans l’édition Allia, l’œuvre de l’auteur (extraits) :

Éphèbe aux petits os, au peu de chair, mélange de force qui viendra et de grâce qui fuit. Ô moment indécis du corps comme de l’âme, nuance délicate, intervalle imperçu de musique plastique, sexe suprême, mode troisième! Los à toi!

« Homme qui charme et demain œuvrera, Siegfried qui s’ignore, Chérubin s’éveillant et page d’aujourd’hui, écuyer de demain, bachelier étonné et musant au bord de l’adolescence; premier duvet aux lèvres et premier trouble au cœur: joli balbutieur qui découvre un cou nu, blanc comme un bras de femme! Los à toi. » (P. 73)

Débordements lettrés hyper-référencés qu’on situera entre la lubricité magnifiée de l’opiomane Jacques d’Aldeswärd-Fersen et les postures antidatées du Comte de Montesquiou, Péladan mérite certainement un coup de plumeau attrape-poussières.

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