« Souvenirs de la Cour d’Assises » d’André Gide

« En voyage, quatre choses surtout m’attirent dans une ville : le jardin public, le marché, le cimetière et le palais de justice » (p. 11). Dans un exercice de style singulier (1914) –  les hommes, tels que lui n’étant à l’époque que rarement dérangés dans leur qualité d’intellectuel – Gide force l’entrée du purgatoire pour nous narrer son immersion (voire  sa descente) dans le marasme infrahumain des tribunaux.

Portraitiste médical appliqué, il dépeint sans complaisance, voire avec zèle, la laideur du petit peuple – « une hideuse pouffiasse au teint de géranium » (p. 103) – ne lésinant pas sur certains détails scabreux: « Mme Gilet n’avait pas dit que le couteau, en se retournant dans la plaie, avait fait : Crrac ! » p. 78. Crasse humaine, qu’il survole amoralement, parfois avec cynisme, toujours avec détachement. En entomologiste comblé, son regard d’écrivain scrute l’existence médiocre de ces insectes aux mœurs vulgaires. Descriptions ponctuées d’observations très actuelles (missive décalée aux éventuels parents de Brandon, Ethan, et autre Kimberley): « est-ce un sentiment poétique qui pousse les miséreux à baptiser si étrangement leurs enfants ? » (p. 56).

Des « hideux applaudissements », lors du rabaissement d’un vaurien déjà plus bas que terre, aux conversations de normopathes bien comme il faut; Gide recense les échanges à la moraline suintante « entre un gros monsieur et une dame en deuil » dans un train, sur le sort de criminels. Dans cet inventaire d’avis outrés digne du cloaque sémantique ponctuant chaque info de la Dernière Heure, Gide note la bêtise grégaire, la clôture argumentative hâtive émanant de ces avis pondérés.

N’hésitant pas à intervenir personnellement auprès du tribunal en cas d’injustice flagrante, Gide conclut qu’un juge habile fera d’un jury populaire ce qu’il veut. Épilogue toujours valable: « en général, ici comme ailleurs, la violence des convictions est en raison de l’inculture et de l’inaptitude à la critique » (p. 123).

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