« Érostrate » de Fernando Pessoa

Dans cet essai rédigé vers 1925, Pessoa distingue les individus selon leur esprit, leur talent ou leur génie ; trois catégories qu’il différencie formellement. Pour l’esprit il isole trois types – l’esprit proprement dit, le raisonnement et le sens critique. Le talent désigne quant à lui la faculté constructrice et/ou la faculté philosophique. Quant au génie, il est synonyme d’originalité (p. 42).

Un archivage arbitraire saupoudré d’irrévérence : les grandes âmes littéraires se voient rangées de force dans quelques tiroirs catégoriels ! Aussi, Pessoa, tel un bibliothécaire blasé, dérange et froisse notre propension naturelle au respect. Le cadrage limitatif proposé autorise néanmoins un jugement sans concessions : « Quand il y a génie sans talent ou esprit, le génie devient consubstantiel à la folie » (p. 42). Aussi, pour Pessoa, le génie dépasse parfois l’entendement de son détenteur : « Shakespeare et Léonard de Vinci : Ces hommes avaient trop d’âme pour se réaliser » (p. 61). Si vous le dites.

Mais derrière cette pensée-système se cache la plume acérée d’un moraliste : « Dans tous les cas, plus noble est le génie, moins noble est le destin. Un petit génie reçoit de lui la renommée, un grand génie le dénigrement, un plus grand génie le désespoir ; un dieu, la crucifixion. [Aussi] un grand malheur est arrivé à beaucoup de génies ; leur visage n’a pas reçu de crachats » (p. 63). Bienheureux Wilde ! – dont Pessoa salue au passage le génie dompté par l’esprit.

Pour Pessoa, chaque homme a très peu à exprimer et d’ailleurs, rien de ce qui mérite d’être exprimé ne demeure jamais inexprimé. Citant Faguet (ce penseur qui – ironie de l’histoire – est aujourd’hui tombé dans l’oubli), Pessoa rappelle que la postérité, n’aime que les écrivains concis. Une économie de l’écrit opérant une distinction entre productivité et prolixité (Onfrayienne ?). Stakhanovistes verbeux pensez-y : « Nul homme ne devrait laisser vingt livres à moins de pouvoir écrire comme vingt hommes différents » (p. 78).

Sarcasmes à la Cioran. Pessoa épingle une méprise courante liée à la vie moderne – toujours ultra-contemporaine. « La vitesse de nos véhicules a retiré la vitesse à nos âmes. » (p. 111). Plus précisément : « Nous ne travaillons pas assez et prétendons travailler trop. Nous nous déplaçons très rapidement d’un point où rien ne se fait à un autre point où il n’y a rien à faire, et nous appelons cela la précipitation fiévreuse de la vie moderne. (…) La vie moderne est un loisir agité, une réduction du mouvement ordonné à l’agitation. » (p. 112) Sarkozysme ontologique.

Pessoa, en mécontemporain réel,  ponctue sa pensée d’une série d’aphorismes géniaux. Fragments : « Une grande peinture signifie quelque chose qu’un riche Américain veut acheter parce que d’autres voudraient l’acheter s’ils le pouvaient » (p. 117) ; « Aucun trait d’esprit n’est jamais sorti de Hollywood » (p. 115) – constat evergreen.

Pessoa rappelle ainsi qu’au temps de la Renaissance, la vie était plus rapide et plus sainement fiévreuse qu’au nôtre. « Sir Philip Sidney était ambassadeur à seize ans » (p. 110). Les Grecs, quant à eux, (tel Érostrate, qu’on oublie après tout) convoitaient la renommée (objet de ce livre) dans les sports parce qu’ils convoitaient la renommée dans tout; « nous convoitons la renommée dans les sports et les hobbies parce que nous ne pouvons convoiter la renommée dans rien d’autre » (p. 114). Médiocrité moderne. Pessoa, moraliste – de talent et d’esprit – là encore.

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