« Lettres à un jeune poète » de Rainer Maria Rilke

Chronique d’une maïeutique épistolaire entre Rainer Maria Rilke et le jeune monsieur Kappus qui, sentant naître en lui les prémisses d’une vocation, avait fait part de ses premiers vers au poète autrichien. Répondant avec tact, Rilke installe rapidement le doute et interroge son jeune interlocuteur sur l’impérativité de la création, celle-ci correspond-telle à une nécessité de l’être ? « Recherchez au plus profond de vous-même la raison qui vous impose d’écrire ; examinez si elle étend ses racines au tréfonds de votre cœur, faites-vous-en l’aveu : serait-ce la mort pour vous s’il vous était interdit d’écrire ? (P. 8). » Au passage, Rilke prodigue quelques avertissements salutaires : « Si votre quotidien vous semble pauvre, ne l’accusez pas ; accusez-vous vous-même, dites-vous que vous n’êtes pas assez poète pour en évoquer les richesses (P. 9). » Une propédeutique light qui, loin du manuel pour mentor exalté, disperse néanmoins quelques conseils pour la vie : « cherchez la profondeur des choses : l’ironie n’y descend jamais (P. 14). »

Aussi, davantage qu’une contagion lyrique, les répliques rilkiennes expriment l’éloge d’un solipsisme permanent ; être seul pour mieux plonger en soi : « Seule est nécessaire la solitude : une grande solitude intérieure. Rentrer en soi-même et des heures durant, ne rencontrer personne – voilà ce à quoi on doit pouvoir parvenir. Être solitaire comme, enfant, on a été solitaire quand les adultes allaient et venaient, pris dans l’entrelac de choses qui leur paraissaient importantes et sérieuses parce que les grandes personnes avaient l’air si affairées et qu’on ne comprenait rien à leurs affaires (P. 36). »

Point d’émulation. Rilke, au penchant assurément hypocondriaque, se plaignant inlassablement de sa santé, se félicite in fine du choix de son Lucullus pour l’uniforme (et de l’abandon subséquent de son Pen Pal), lui-même renvoyé de l’École militaire en raison de son inaptitude physique. Certes loin des bras d’Orphée, Kappus se voit ainsi partiellement sauvé ; échappant aux égarements d’une sédentarité accablante et des dangers de l’amour, contre qui Rilke l’avait mis en garde : « Il est vrai, bien des êtres jeunes qui aiment mal, c’est-à-dire s’abandonnent tout simplement et renoncent à leur solitude (ce sera toujours le sort de la moyenne) se sentent écrasés par une erreur et ils veulent, à leur manière bien à eux, rendre vivable et fécond l’état dans lequel ils sont tombés (P. 44) »

S’efface alors cette connexion chancelante qui s’était établie au fil des lettres – cette pédagogie froide, à mille lieues d’autres célèbres correspondances : les « cours à distance » Sénéquéens, les atermoiements coupables d’un Michel-Ange pour Tommaso ou les premiers échanges entre Verlaine et Rimbaud encore centré sur la poésie, pour n’en citer que quelques uns. Espacées sur cinq ans, les épitres rilkiennes à la politesse glaçante n’ont quant à elles guère contribué à séduire la timide muse qui soufflait à l’oreille de Kappus dans sa prime jeunesse.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s