« Le miel et l’absinthe » de André Comte-Sponville

Dans cet ouvrage au titre alléchant, André Comte-Sponville, s’efface pour mieux narrer l’intime lien reliant à quelques siècles près, Épicure, davantage sage que philosophe, à son humble disciple Lucrèce, moins philosophe que poète. Lucrèce, s’y voit dépeint à la fois comme une espèce de présocratique tardif, surgissant plus de trois siècles après Socrate, et comme héros des Lumières avec dix-huit siècles d’avance, mettant sa poésie au service d’une philosophie qu’il aborde non pas comme producteur, mais bien comme consommateur.

Revenant assez (trop) longuement sur le matérialisme émergentiste – matérialisme de l’aléatoire – de Lucrèce: « vie et pensée n’existent que de façon seconde et déterminée (par la matière) mais existent bel et bien (p. 147) », Comte-Sponville prouve que, bien que disciple d’un épicurisme antérieur, l’auteur du De rerum natura, s’émancipe – fidèlement – sur bon nombre de sujets de son maître grec.

Alors qu’Épicure est tout le contraire d’un libertin ; « estimons-nous heureux, disait-il à propos des relations sexuelles, si nous nous en tirons sans dommage! (p. 117) », la propédeutique amoureuse lucrétienne suggère une allitération poétique, opposant la passion impure (toujours mêlée d’angoisse et de possessivité) au pur plaisir (pura voluptas) (p. 120) – sorte d’apologie raisonnée de la liberté sexuelle, raillant avec ironie les atermoiements induits par Éros.

Mais c’est au principe religieux, que Lucrèce, soumet une salve particulièrement meurtrière, là où Epicure restait indifférent, ménageant les Dieux dans leur intermonde. Adepte de la déconstruction, 19 siècles avant Derrida, il n’existe pas d’auteur dans toute l’Antiquité, nous dit Comte-Sponville, qui ait cette vivacité antireligieuse, cette rage, cette radicalité (p. 54). Pourquoi la religion ? La réponse de Lucrèce tient en trois points : à cause de l’imagination, de l’ignorance et de la peur. Pour Lucrèce, il s’agit dès lors de désenchanter le monde, convoquant, contre la religion, la piété, cette faculté de « pouvoir tout regarder d’un esprit pacifié » (p. 222-3).

C’est là où, dans ses promenades lucrétiennes, Comte-Sponville resurgit. Nous offrant volontaires quelques clés de lecture, il présente Lucrèce comme un penseur tragique – ce qu’Épicure n’était pas – dérélictueux et conscient tel Cioran de « l’inconvénient d’être né » ; le fait d’être jeté, rejeté, vomi dans le monde.

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