Peter Sloterdijk : Le Football comme atavisme et comme simulation communautaire

Extraits d’un entretien donné par Peter Sloterdijk en juin 2006 au magazine Der Spiegel. Texte Intégral (en allemand) ici.

Pour Sloterdijk, « le Football relève de l’atavisme et constitue un protocole expérimental [Versuchanordnung] anthropologique. Depuis plusieurs milliers d’années, les hommes cherchent une réponse à la question : que faire avec des chasseurs dont plus personne n’a besoin ? »

« D’après notre Design anthropologique, les hommes sont conçus pour participer à des parties de chasse. Pourtant, depuis environ 7000 ans, depuis les débuts de l’Agriculture, les chasseurs se retrouvent soumis à un programme massif de sédation [Sedierungsprogramm]. (…) On comprend très vite ce qui se négocie sur le terrain dès que l’on rejette l’anéantissement de son ‘chasseur intérieur’ et libère ses ancestraux réflexes de chasse [Jagdgefühle]. C’est le plus vieux sentiment de réussite de l’Humanité qui se trouve à nouveau mis en scène : atteindre – à l’aide d’un objet balistique – une proie cherchant à tout prix à se protéger. C’est ici que l’on parlera de « deep play », terme qui traduit ce type de jeu mobilisant l’humain dans son for intérieur. »

D’autre part, l’équipe nationale est l’un des rares concepts où le mot « nation » est encore toléré. Sloterdijk y perçoit des rituels de délégation et de représentation auxquels participe une grande partie de la population : « Il s’agit d’une entreprise restauratrice, voire régressive, alors que les peuples évoluent dans un contexte postnational. » 

En dehors d’un tournoi, les équipes nationales ne répondent à aucune réalité tangible. Toutefois, « durant la compétition, elles invitent à une simulation collective rappelant à la population que, si elle le désire, celle-ci peut également s’identifier nationalement. » Constructions factices et marketées mais néanmoins matrices identitaires comblant une situation carentielle bien réelle.

Et cela fonctionne d’autant plus remarquablement que le sentiment de participation demeure chroniquement sous-sollicité, souligne Sloterdijk : « Nous ne vivons pas dans un monde qui répond au besoin de participation. » Au contraire, en règle générale, l’obsession communautaire se voit condamnée. « Pourtant, subsistent certaines situations permettant de s’identifier nationalement pendant quelques heures » où cette même obsession communautaire se trouve tolérée. En témoignent les chaussettes pour rétroviseurs et le tapage nocturne autorisé.

« Orwell ou l’horreur de la politique » de Simon Leys

9782081331419FSDans cette vision revisitée (2006) d’un essai initialement publié en 1984, l’essayiste Simon Leys – nom de plume de Pierre Ryckmans qui décéda voici presque un an – opère quelques mises à jour essentiellement d’ordre bibliographique au premier manuscrit.

« J’aime la cuisine anglaise et la bière anglaise, les vins rouges français et les vins blancs espagnols, le thé indien, le tac noir, les poêles à charbon, la lumière des bougies et les fauteuils confortables. Je déteste les grandes villes, le bruit, les autos, la radio, la nourriture en boîtes, le chauffage central et l’ameublement « moderne » » (GO cité p. 80).

Adepte de la ligne claire, le style d’Eric Blair, alias George Orwell serait à la littérature un peu ce que le dessin au trait est à la peinture (p. 73). Aussi, Leys souligne avant tout la contribution stylistique apportée par l’auteur emblématique d’Animal Farm et de 1984 qui prône « la transmutation du journalisme en art, la récréation du réel sous le déguisement d’un reportage objectif, minutieusement attaché aux faits » (p. 20). Similairement à chez Wilde (« la nature imite l’art »), l’imagination n’a pas seulement une fonction esthétique, mais aussi éthique. Pour que celle-ci ait un sens, il faut littéralement inventer la vérité (p. 28).

Pour Orwell : « Ce qui a toujours été mon souhait le plus cher, ce serait de pouvoir transformer l’essai politique en une forme d’art » (GO cité p. 82). Il désirait pour ce faire «  délibérément choquer ses lecteurs et leur rappeler que, dans l’ordre normal des priorités, il faudrait quand même que le frivole et l’éternel passent avant le politique » (GO cité p. 50). Un désir de choquer quasi nietzschéen (Nietzsche considérait comme première et dernière exigence du philosophe « intempestif » la nécessité d’être « la mauvaise conscience de son temps – c’est pourquoi il lui faut connaître son temps » [1]).

George Orwell : penseur éminemment actuel et non inactuel, mauvaise conscience de son temps (et des temps à venir), observateur participant à l’« imagination sociologique » lui permettant « d’extrapoler, à partir d’éléments, d’expérience extrêmement ténus et fragmentaires, la réalité massive, complète, cohérente et véridique du gouffre totalitaire au bord duquel nous nous trouvons aujourd’hui sui précairement suspendus » (p. 29).

Reste qu’à travers ce portrait succinct proposé par Leys transparait un Orwell résolument politique (et non apolitique comme le laisserait deviner le titre de l’ouvrage). À l’instar d’un Thomas Mann par exemple, la nuance se mesure dans l’engagement de l’écrivain pour diverses causes ; sa séquence birmane (enrôlé dans sa jeunesse dans les forces de polices) ou durant la guerre d’Espagne, voire dans son virulent antipacifisme et encore dans son rejet farouche des structures politisées, son dégoût des partis qui se comportent en « maîtres des lieux » :

 « L’État en arrive à se confondre avec le monopole d’un parti dont l’autorité ne se fonde plus sur aucune élection , en sorte que l’oligarchie et les privilèges se trouvent restaurés, étant maintenant basés sur le pouvoir et non plus sur l’argent » (GO cité p. 67).

Leys note qu’Orwell s’était lui-même décrit comme un « anarchiste conservateur » – Anarchiste Tory – qui évolua vers le socialisme :

« Depuis 1936, chaque ligne de mes travaux sérieux n’a plus eu qu’un objet : lutter directement ou indirectement contre le totalitarisme pour le socialisme démocratique tel que je le comprends » (GO cité p. 43).

Orwell avait d’ailleurs clairement perçu que le fascisme contre lequel il lutta notamment en Espagne, était en fait « une perversion du socialisme », et que, « malgré l’élitisme de son idéologie, c’était un authentique mouvement de masse, disposant d’une vaste audience populaire » (p. 46). Or de quel socialisme s’agit-il ? Ignorant le marxisme, Orwell avait un mépris total (et justifié) pour une bonne partie de l’intelligentsia socialiste ; il maudissait l’ensemble de l’expérience communiste ; il pensait que « toutes les révolutions sont des échecs » relate Leys. « En fait, poursuit-il, il voulait redécouvrir ce qu’il considérait comme les valeurs essentielles du socialisme, cet idéal de « justice et de liberté » qui se trouvait maintenant « entièrement enseveli sous des couches superposées de prétentions doctrinaires et de progressisme-à-la-dernière-mode, en sorte qu’il est comme un diamant caché sous une montagne de crottin. La tâche d’un vrai socialiste et de le ramener au jour » (p. 66). Par conséquent, « c’est précisément parce qu’il prenait l’idéal socialiste tellement au sérieux qu’il ne pouvait tolérer de le voir manipulé par des pitres et des escrocs. » (p. 65).

Un écrivain radical-socialiste, anarcho-conservateur et anti-idéologue (car les idéologies tuent : « [ces] malodorantes petites orthodoxies qui rivalisent pour faire la conquête de notre âme »). Un écrivain ne répondant à aucune discipline de parti.

 « Sentimentalement je suis définitivement « à gauche », mais je suis convaincu qu’un écrivain ne peut demeurer honnête que s’il se garde de toute étiquette de parti (…) Quels que soient les autres services qu’il devrait rendre à son parti, il ne peut en aucun cas mettre sa plume au service du parti. » (GO cité pp. 80-83).

Un rapport aux structures partisanes (de gauche) qui inspira à Leys le titre de son livre : « Ce que j’ai vu en Espagne, et ce que j’ai découvert depuis, concernant les opérations internes des partis politiques de gauche, m’ont donné l’HORREUR DE LA POLITIQUE » (GO cité p. 52).

« Aujourd’hui, je ne vois pas qu’il existe un seule écrivain dont l’œuvre pourrait nous être d’un usage pratique plus urgent et plus immédiat » (p. 76) estime Leys. Or, dans un article publié récemment dans Slate.fr, Robin Verner revenait sur Le printemps orwellien des intellectuels français. Un engouement aussi unanime qu’inattendu, Orwell serait à nouveau tendance :

Figure cardinale pour des philosophes marqués par le socialisme révolutionnaire et indépendants de la gauche comme Jean-Claude Michéa, référence incontournable pour le controversé Laurent Obertone, auteur de La France Big Brother, fournisseur officiel de slogans-chiffons rouges de la Manif pour tous, emblème d’un comité de journalistes voulant davantage de pluralisme, c’est-à-dire de questionnements de l’idéologie libérale, Orwell est invité à toutes les tables.

Leys revient également sur cette récupération en tordant le cou à certaines idées fausses. Orwell de droite ? Orwell conservateur ? Pour l’écrivain anglais : « la vraie distinction n’est pas entre conservateurs et révolutionnaires mais entre les partisans de l’autorité et les partisans de la liberté » (GO cité p. 80), estimant encore que « c’est peut-être un mauvais signe pour un écrivain de n’être pas suspect aujourd’hui de tendances réactionnaires, tout comme c’était un mauvais signe il y a vingt ans de n’être pas suspect de sympathies communistes » (GO cité p. 82). On comprend dès lors la tentation pour certains d’appliquer cette maxime à notre époque post-multikulti-droitdelhommiste.

Pour Leys, l’annexion d’Orwell par « l’autre camp » reflète donc moins le potentiel conservateur de sa pensée que « la persistante stupidité d’une gauche qui, au lieu de commencer enfin à le lire et le comprendre, s’est laissé scandaleusement confisquer le plus puissant de ses écrivains » (p. 65).

[1] F. Nietzsche, Le Cas Wagner, Paris : Allia, 2007.

« Considérations d’un apolitique » de Thomas Mann

31FDCSF4MZL._SY300_« La commémoration est une excellente méthode d’épuisement festif d’un sujet » estimait Philippe Muray. Au cœur des festivités entourant le centenaire du déclenchement du premier conflit mondial, inscrites sous le signe d’un pacifisme fédérateur et permettant aux rédactions des JT d’espacer les marronniers estivaux – et à l’heure même où les meutes de jihadistes enragés de l’Etat islamique (EI) s’emparent de Qaraqosh, la plus grande ville chrétienne d’Irak, bien décidés à éradiquer toute traces d’un passé multiconfessionnel millénaire, quoi de plus exotique qu’une plongée dans les exquises pensées de Thomas Mann parues en 1918, à mille lieues de l’unanimisme ambiant.

Clarifions d’emblée la position de Mann vis-à-vis des faiseurs d’opinion :

« Non, j’accorde que je ne suis pas un paladin de mon époque, pas plus un « guide », ni ne veux l’être. Je n’aime pas les guides, les Führer, ni non plus les « professeurs », par exemple, les « professeurs de démocratie ». J’aime et j’estime encore moins ces petits, ces médiocres, ces nez creux qui vivent d’informations récoltées et de pistes flairées, cette racaille de valets et d’estafettes du temps qui trottent aux côtés de tout ce qui est nouveau, en manifestant sans cesse leur dédain pour ceux qui sont moins dispos et moins agiles. Ou encore les freluquets et conformistes de leur époque, ces gens chics, ces élégants intellectuels, qui portent les dernières idées et les dernières paroles à la mode comme ils portent leur monocle, qui, par exemple, manient les concepts « esprit, amour, démocratie » – en sorte qu’il aujourd’hui déjà difficile d’entendre ce jargon sans avoir la nausée. » (p. 27)

Aussi, pour Mann, « ce qu’il y a de plus minable et de plus méprisable sur terre n’est pas la classe d’artistes subalternes, mais l’ « intellectualité » subalterne. » (p. 86) – en premier lieu les journalistes :  « Le journaliste, cet habile mitonneur de sauces qui avec un tout petit fait vous fabrique un article de fond de cinq colonnes ? Jouer le rôle de connaisseur ne fait-il pas partie, en définitive, de ses instincts fondamentaux. » (p. 256)

Ce qui révolte encore plus Thomas Mann est l’apparition de l’intellectuel satisfait, « qui a fait du monde un système placé sous le signe de la pensée démocratique et vit à présent en ergoteur, en détenteur du droit. » (p. 279) Mann, écrivain anti-intellectuel ? Non, l’auteur de Mort à Venise s’inscrit en réalité dans la tradition des chroniqueurs sceptiques : « Le scepticisme est lui-même une prise de position intellectuelle contre ce qui est intellectuel, il n’est pas un anti-intellectualisme, car celui-ci implique le respect, et la notion de scepticisme ne va jamais sans une note de frivolité. » (p. 200). Pour l’écrivain, « nulle exigence n’est plus insensée, plus éhontée, que « la politisation de l’esprit » – comme si l’esprit devait se politiser parce que la politique n’est pas capable d’esprit et tombe de plus en plus dans une sorte d’encanaillement rhétorique ! » (p. 230)

Soit, ces considérations rédigées en pleine guerre, ne devaient, à l’origine, n’être qu’une réplique au Zola de son antithétique frère, Henrich Mann – renommé pour l’occasion : « littérateur de la civilisation ». Une civilisation, imposée par les forces ennemies pour supplanter la Kultur« une évolution menant à un nivellement de toute culture nationale dans le sens d’une civilisation homogène » (p. 208) :

 « La civilisation est non seulement, […] quelque chose de spirituel, mais elle est l’esprit même – l’esprit au sens de la raison, des mœurs policées, du doute, des lumières et enfin de la désagrégation, alors que la culture, au contraire, représente le principe artistique organisateur et constructif, qui maintient et transfigure la vie. » (p. 149)

« Je n’ai pas été assez fort ou assez présomptueux pour ne pas me préoccuper de la guerre. » (p. 407) En effet, Thomas Mann prendra fait et cause pour le camp allemand. Il perçoit l’entrée en guerre de l’Empire des Hohenzollern comme un acte de survie, de préservation et de conservation de l’âme allemande, ce dernier bastion de culture face aux promesses d’une civilisation et d’un démocratisme qu’il répugne, non sans développer son parti-pris :

 « Ma participation à cette guerre n’a rien à voir avec une hégémonie mondiale et commerciale, elle n’est rien d’autre que la participation à ce processus passionné d’autoconnaissance, de limitation et de consolidation de soi, auquel la culture allemande s’est trouvée contrainte à la suite d’une effroyable pression spirituelle et d’un assaut venus de l’extérieur. »  (p. 105)

Il nuancera plus tard :

« On peut, dans cette guerre, être corps et âme du côté allemand, désirer passionnément la victoire allemande parce qu’on sent sa propre vie, son propre honneur, indissolublement liés à la vie et à l’honneur de l’Allemagne, – et cependant, à ses heures les plus secrètes, incliner à penser que ce peuple cultivé, savant et problématique est destiné à être le ferment de l’Europe, et non à la dominer. » (p. 422)

Tout au long de ses considérations, Thomas Mann veillera à décrire ce qu’il sous-entend par ce type allemand, en voie d’extinction, mettant en exergue ses propres convictions : « Si je suis libéral, je le suis au sens de la libéralité et non du libéralisme. Car je suis apolitique, nationaliste, mais de convictions apolitiques, comme l’Allemand de culture bourgeoise » (p. 104)

Partisan des Villes et de l’Empire contre l’Etat-Nation, c’est l’identité même du peuple allemand qui selon Mann se voit menacée par le modèle démocratique. Bourgeois [Bürger] au sens germanique du terme, il perçoit en effet le peuple allemand comme profondément apolitique ; étranger à la démocratie – la démocratisation de l’Allemagne équivalant pour Mann à sa dégermanisation (p. 65).

Tantôt ironique ; « J’ai entendu un célèbre chef d’orchestre s’écrier : « On en viendra à faire voter l’orchestre pour décider si un passage doit être joué piano ou mezzoforte » (p. 228), il reprendra une phrase de Wagner à son compte : « en Allemagne la démocratie a le caractère d’une traduction. Elle n’existe que dans la presse. » (p. 108) « Sous un régime démocratique, on pourra plus avantageusement faire du commerce » – voilà sa manière d’argumenter » (p. 215) dit-il, exposant au fil des pages, et non sans esprit, son point de vue d’antidémocrate :

 « La démocratie équivaut au règne de la politique. Il ne peut y avoir, il n’y aura rien, ni pensée, ni création, ni vie, où la politique n’ait sa part ou qui n’entretienne pas un contact, un rapport avec elle. La politique en tant qu’atmosphère, mêlée à l’air vital. » (p. 257)

« L’art politisé, la morale politisée, l’idée, toute pensée, tout sentiment, toute volonté politisés – qui voudrait vivre dans un monde pareil ? » (p. 329)

 « La foi dans la démocratie est une manière de se mettre intellectuellement à l’abri à tout prix, c’est de l’obscurantisme, – quand ce n’est pas, […] de l’autocomplaisance. » (p. 412)

Or, ces pages ne constituent en aucun cas un manifeste (a)politique. Bien plus a-t-on à faire au témoignage d’un mécontemporain nostalgique d’une certaine époque : l’époque bourgeoise, celle qui « succéda à l’âge religieux et chevaleresque, l’époque de la Hanse, l’époque des Villes, [qui] fut une époque culturelle pure, non politique, le bourgeois ne recueillit pas l’héritage politique du chevalier. » (p. 103)

Dans une période où s’affront(ai)ent les conceptions nationales étriquées, Mann rappelle que « l’Allemagne n’a pas de front d’airain comme l’Angleterre, elle n’a pas l’élan sentimental unifié de la France. L’Allemagne n’est pas une nation… » (p. 169). Un constat qu’il nous faudra, plus que jamais, mûrir aujourd’hui :

« Démocratie et nationalisme sont de même origine, et ne font qu’un. Et le coupable […], la responsable de l’état actuel de l’Europe, de son anarchie, de la lutte de tous contre tous, la coupable dans cette guerre, c’est la démocratie nationaliste. Le principe national est le principe atomiste, anarchique, antieuropéen, réactionnaire. La démocratie est réactionnaire, car elle est nationaliste et sans aucune conscience européenne. » (p. 179)

Ces considérations sont en outre pour Mann l’occasion de revenir sur les nombreuses figures tutélaires qui marquèrent profondément sa pensée; trois esprits à jamais associés, « des phénomènes, non pas intimement allemands mais européens : Schopenhauer, Nietzsche et Wagner. » (p. 69)

De Schopenhauer, il louera la pensée politique aux accents hobbesiens : « La constitution d’un Etat incarnant uniquement le droit abstrait serait une excellente chose pour d’autres êtres que les hommes ; la grande majorité de ceux-ci est, en effet extrêmement égoïste, injuste, sans scrupules, menteuse, parfois méchante et en même temps d’une intelligence très médiocre.» (p. 112) Un Schopenhauer qui voulait que l’on considérât l’Etat « comme une machine au service de l’homme, et dont il importe peu de savoir si elle est conservatrice, libérale, libre penseuse, catholique, mais simplement si elle fonctionne à notre gré, et aux moindres frais possible » (la Commission européenne serait-elle d’essence schopenhauerienne ?)

Le Schopenhauer dépeint par Mann déclare l’Etat comme indispensable, « car lui seul met un frein à l’égoïsme illimité de presque tous, à la méchanceté de beaucoup, à la cruauté de quelques-uns. » (p. 216) Mann lui-même s’exprimera clairement en faveur d’une monarchie constitutionnelle : « Je veux la monarchie, je veux un régime passablement indépendant, lui seul garantit la liberté politique dans le domaine spirituel et économique. » (p. 224)

Aussi, il approuve Nietzsche lorsque ce dernier dénonce : « la montée de l’idiotie parlementaire, de la lecture du journal et des bavardages littéraires de tous sur tout… La montée croissante du démocrate, l’abrutissement de l’Europe et le rapetissement de l’homme européen qu’elle conditionne » (p. 207) Avec Nietzsche, il souhaitera dès lors que « la croyance idiote au nombre et la superstition des majorités ne s’imposent pas encore en Allemagne comme chez les races latines, et qu’on invente enfin encore du nouveau en politique ! » p. 234

Ses redoutables incises contre ce moral verbiage que certains appelleraient aujourd’hui « le politiquement correct » demeurent d’une acuité inégalée :

 « La conscience d’avoir le « progrès » pour soi engendre manifestement une assurance morale, une confiance en soi qui approchent de l’endurcissement et finalement se figurent ennoblir la grossièreté, du seul fait qu’elle s’en sert  » (p. 56)

 

« Les opinions publiques courent les rues. Ramassez-en une, affichez-là, et vous semblerez à beaucoup de gens – peut-être à vous-même – plus respectable qu’auparavant, ce qui d’ailleurs repose sur une illusion. Le fait que quelqu’un est conservateur importe peu quant à son rang et sa valeur : tout imbécile peut l’être. Pas plus que le fait d’être démocrate n’assigne à quelqu’un une valeur et un rang : tout imbécile l’est aujourd’hui. » (p. 219)

Mann met ainsi en garde devant les dangers psychiques, humains, de cette démocratisation croissante, à savoir: « [le] danger d’un nivellement complet, d’un abêtissement et d’un encanaillement par le journal et la rhétorique, seule peut obvier une éducation dont l’idée dominante, comme Goethe le réclame dans la Province pédagogique, devrait être le respect. » (p. 222) « La politique rend grossier, vulgaire, stupide. L’envie, l’insolence, la convoitise sont tout ce qu’elle enseigne. Seule l’éducation de l’âme libère », ajoute-t-il (p. 223) en concluant : « Je ne veux pas de politique. Je veux l’objectivité, l’ordre, la décence. Si c’est faire acte de béotien, je veux être un béotien. » (p. 224)

À ce titre, Mann citera Gogol signalant que « les vrais génies ne se développent qu’aux époques brillantes de rois et de royaumes puissants, et non sous l’influence de hideux événements politiques et de républiques terroristes qui jusqu’à ce jour n’ont pas donné au monde un seul poète. » (p. 305)

Aussi, « L’optimiste, le réformateur, en un mot le politicien n’a jamais d’humour, il est pathétique et rhéteur » (p. 344) indique-t-il. Mann estime ainsi que « l’intellectuel a le choix […] entre l’ironie et le radicalisme. Une troisième solution n’est décemment pas possible. » (p. 471) Une ironie, qui est « modestie, scepticisme regardant en arrière, est une forme de morale, une éthique personnelle, une « politique intérieure » (p. 477).

Car c’est en l’esthète que Thomas Mann perçoit l’antithèse du politique :

 « L’esthète est plutôt un humoriste, le tragi-comique de l’humanité ; et sa critique, en dépassant et excluant le national, ne suggère pas que seul son propre peuple est misérable et ridicule, et que les autres par contre sont nobles et heureux – conception que le critique politique semble presque toujours tout au moins entretenir et court toujours grand danger d’éveiller. » (p. 252)

Notons pour finir que les écrits de l’auteur des Buddenbrook prendront souvent une tournure prophétique, en particulier lorsqu’il s’agit de gloser sur la politique mondiale, sur l’Europe ou les États-Unis :

 « L’avenir, si les indices ne trompent pas, verra quelques gigantesques empires mondiaux – que l’Allemagne en fasse ou non partie – qui se partageront l’administration du globe terrestre, et l’expression « les droits des petites nation » passera généralement pour la phrase sentimentale et mensongère qu’elle est déjà aujourd’hui : comme si la démocratie était le moins du monde en contradiction avec l’impérialisme ou le capitalisme – comme s’il n’étaient pas, bien plutôt, presque solidaires et identiques. » (p. 298)

« L’ « Européen », dit une phrase de la « doctrine », « veut d’abord faire des affaires, mais tout en faisant ses affaires, en deuxième lieu, il veut aussi quelque chose de moral, c’est-à-dire : réaliser un progrès humanitaire ». Telle est la définition de l’européanisme, et c’est en même temps celle de la politique et de la civilisation. Ce que le littérateur de la civilisation veut nous inculquer, à nous Allemands. » (p. 300)

« En ce moment, [l’Amérique] offre un brillant exemple de l’art démocratique de la bonne conscience, la synthèse politique de l’esprit et de la puissance, de la morale et des affaires sous prétexte de « justice » et, couverte des louanges du monde démocratique, elle se fortifie et s’élève au rang de grande puissance – et ce, en se militarisant et en construisant une flotte. » (p. 302)

« À mes bonnes heures, je crois aussi en cette Europe future qui, ouverte à une humanité religieuse et à une spiritualité tolérante, ne pourra se souvenir qu’avec honte et ironie de son conflit actuel, acharné, au sujet de conceptions du monde divergentes. Puisse cette Europe n’être pas doctrinaire, ergoteuse, ne pas croire à des mots et à des antithèses, être libre, sereine et douce, puisse-t-elle n’avoir qu’un haussement d’épaules pour les vocables « aristocratie » et de « démocratie ». (p. 407)

Citant le tristement célèbre Paul de Lagarde – dont certaines idées furent reprises a posteriori par le nazisme, Mann, pour qui « la germanité est un abîme » notera que celle-ci « n’est pas dans la race, mais dans l’âme » (p. 458).

Thomas Mann, un type allemand désormais intégralement éteint, après deux guerres mondiales, 40 années durant lesquelles une partie de sa population demeura engrillagée derrière le rideau de fer à l’est tandis que s’accomplissait une américanisation profonde des moeurs à l’ouest ; la civilisation du Burger King ayant depuis belle lurette supplantée la Kultur du Bürger de la Hanse. À noter qu’au même titre que les Himbas, on trouvera quelques poches préservées de Deutschländers en Namibie, à Swakopmund, à la côte, ou barricadés dans quelque ranch reculé, éleveurs-cultivateurs en terres arides ; rares descendants des anciens colons motivés par la Weltpolitik de Guillaume II.

« Sauve qui peut… Chroniques acides d’un secouriste ambulancier » de Marc Lerchs

CVT_Sauve-qui-peut-chroniques-acides-dun-secourist_2180Malgré un titre sensationnaliste et une maquette (délibérément ?) trompeuse, l’ouvrage de Marc Lerchs [1] représente bien davantage que le simple souvenir de ses jeunes années d’urgentiste.

Une suite d’anecdotes sulfureuses (fortement liées au contexte des eighties) certes, mais au gré de situations burlesques, l’auteur à l’humanisme souvent borderline nous entraîne dans les tréfonds d’un milieu méconnu, appliquant un coup de projecteur peu flatteur sur les craquelures qui tapissent notre vernis de civilisation, et derrière lequel réapparaissent les individus dans leur vulnérabilité d’animal blessé.

Comme son auteur, l’ouvrage demeure globalement inclassable (ne serait-ce que par son style, parsemé d’imparfaits du subjonctif) ; entre récit introspectif et étude ethnologique de type ‘observation participante’, entre journalisme d’investigation et carnets de guerre. Candide chez les blessés.

Ayant le Kairos pour leitmotiv – le temps de l’occasion opportune – Marc Lerchs paraît enchanté à la perspective de pouvoir se trouver, à maintes reprises, en quelque lieu auquel personne d’autre n’aurait accès avec parfois, à défaut du geste qui sauve, le geste qui compte.

Ce faisant, Lerchs développera peu à peu ses talents de stratège, doté d’une sorte d’omniscience opérationnelle, là où d’autres ne perçoivent rien, et d’une intarissable envie d’apprendre : – « Je constatais (…) que plus une décision est injustifiable quant à son fond, plus il importe qu’elle soit parfaitement inattaquable dans sa forme… » (p. 264)

Des dialogues en aparté avec Jean-Paul II (!) au drame hobbesien du Heysel, véritable « guerre de tous contre tous » qui se déroula dans l’indifférence des supporters – « C’est bien triste, évidemment. Mais on s’en fout ! C’est quand même la Juve qui a gagné, et ça, c’est l’essentiel ! » (p. 345) – l’auteur épingle aussi bien les petits égoïsmes que les grandes lâchetés. Ainsi, relatant les émeutes que connurent les prisons de Saint-Gilles et de Forest en 1987, il s’indignera au passage de la réalité carcérale – « machine à fabriquer des crapules. » (p. 391) dans un chapitre particulièrement captivant.

Dans ces moments d’ultime détresse humaine, Marc Lerchs scrute les paysages cataclysmiques, note les détails avilissants et perçoit les signes d’une dégradation civilisationnelle avancée. Des « avant-postes du progrès » qu’il recense cliniquement : « Chacun dans la vie fait peut-être ce qu’il peut. Mais certains, hélas, ne peuvent pas grand-chose… » (p. 237)

Cette fresque pathétique prend l’aspect d’un tableau naturaliste entre clair-obscur et ténébrisme. L’auteur témoigne d’un misérabilisme humain, d’une petitesse jusque dans les derniers instants : « J’entrevis une salle de séjour d’apparence modeste, un téléviseur à l’ancienne plaqué de faux acajou et les deux jambes de la victime gisant sur un faux tapis d’Orient aux couleurs criardes. » (p. 148)

Parmi les caustiques mises en contexte, on signalera le truculent descriptif de l’habillement de fortune de l’habitacle de l’hélicoptère dédié à la visite du Saint-Père en Belgique, en 1985 :

« En un instant, ils eurent placé le faux tapis d’Orient aux couleurs criardes dans le Sea King, juste en face de la porte latérale droite de l’appareil, que le pape allait peut-être emprunter le lendemain pour monter dans l’aéronef. Dessus trônait désormais le fauteuil bistre, à la gauche duquel fut placée la table censée accueillir le dépôt de la mitre papale (…) La tenture fuchsia leur donna un peu plus de fil à retordre, car il n’y avait pas de point d’accroche fiable. Ils essayèrent un bon quart d’heure avec du double-face autocollant (…) Finalement, ils la fixèrent de manière apparente avec de la toile isolante blanche, et cela tint (…) « Saint Nicolas reçoit ses petits amis le six décembre entre 9 et 18h », me dis-je amusé, en imaginant le pape assis dans ce décor (…) » p. 292.

On découvre, au fil des séquences, une série de Machiavels en blouse blanche, d’immoralistes à stéthoscopes ayant pour habitude d’identifier les patients par leur pathologie ou par l’organe malade ; des personnages « humains trop humains », tantôt rabelaisiens, fidèles à la zwanze bruxelloise, tantôt abjects ou mesquins : « par une loi sociologique dont je n’ai pas encore percé le secret, il semblerait que la méchanceté et la bêtise des petits chefs augmente de manière proportionnelle à mesure que grandit le caractère bénévole de leur activité. » (p. 53)

L’auteur témoignera néanmoins d’une infinie tendresse pour la « grande famille » des gendarmes, policiers, pompiers, médecins, infirmiers, secouristes, militaires, logisticiens, fonctionnaires de planification d’urgence – « dont l’adrénaline et l’entraide constituent le dénominateur commun » (p. 275).

Se posera alors, tout au long des épisodes narrés, la question de l’engagement. « Un retraité du Chemin de fer (…), un petit garagiste indépendant (…), et un futur universitaire se retrouvaient en pleine nuit dans la campagne du Brabant wallon, animés par une même flamme : une certaine forme d’altruisme, mâtinée par le goût de l’action. » (p. 123)

En effet, mécontemporains dans une société pacifiée, Marc Lerchs et ses acolytes disposent avant tout d’un goût prononcé pour l’aventure : « cette heure-là, tu l’aimes parce qu’elle te fait sentir vivant et utile » (p. 125) notera un jeune sapeur-pompier volontaire durant l’une des nombreuses péripéties vécues par l’auteur, qui confirme :

 « Finalement, j’adorais être ambulancier. Entre les flics ripoux, ceux qui ne l’étaient pas, ambulanciers vulgaires et ceux qui l’étaient en peu moins, je me sentais comme un simple passant, curieux de tout. J’étais content d’être là et m’amusais secrètement de la connaissance des êtres humains qu’il pouvait procurer. » (p. 237)

 

Un philosophe parmi les brancardiers ?

Frôlant la catastrophe parfois de trop près, Marc Lerchs eut souvent l’occasion de tester sa nature avérée de trompe-la-mort. On s’interrogera par conséquent sur cette sérénité à toute épreuve, en mesurant les conséquences psychologiques du frottement précoce à cette misère humaine présente à moult reprises. Quel impact, en effet, aura pu avoir ce rapport inhérent à la mort, au ridicule de l’homme en lambeaux, au suicidé en bouillie et autres cadavres décapités ? Des expériences qui ne purent, on l’imagine, laisser indemne le plus jeune ambulancier de Belgique. À ce sujet, on se souviendra du jeune Nietzsche qui en 1870 participa en tant qu’infirmier dans l’armée saxonne aux sanglantes batailles d’Alsace-Moselle, comme l’écrit Yann Porte :

« Méditant son premier livre La Naissance de la tragédie. Tout en pensant les blessés dans l’église d’Ars-sur-Moselle, il élabore sa pensée, à la fois subversive et martiale mais qui ne fait jamais l’économie d’un tragique qu’il s’agit de vivre dans la joie dionysiaque [2] »

La comparaison n’est donc pas anodine, mais là où Nietzsche percevait la tragédie et l’héroïsme comme palliatifs nécessaires au nihilisme inéluctable, Marc Lerchs semble autant investir dans un récurrent sarcasme

 que dans une contemplation prolongée de l’absurde. Bien qu’enterrant définitivement tout humanisme béat, ce vécu aux contours tragiques aura très vite fait de transformer l’idéaliste secouriste en mélancolique enjoué.

On l’imagine dès lors sans trop de peine tour à tour reporter lors du Ragnarök, le crépuscule des dieux nordiques, ou correspondant à Rome en 476 ; narrant la fin d’un empire d’Occident moribond, voire chroniqueur mondain à Constantinople, quelques heures avant la prise de la ville par les troupes ottomanes. Marc Lerchs affectionne ces moments charnières où tout s’écroule – témoin égayé autant que lucide de l’apocalypse.

Mais l’ouvrage se voudra surtout le portrait d’une époque révolue où l’amateurisme se mêlait au panache, l’anticonformisme au sens pratique, l’urgence au flegme – et dans laquelle, tout en développant son regard d’entomologiste, Marc Lerchs se sera, répétons-le, beaucoup amusé.

 

[1] Marc Lerchs, Sauve qui peut… Chroniques acides d’un secouriste ambulancier, Paris : La Boîte de Pandore, 2014.

[2] Yann Porte, « Le siège de Metz en 1870. La guerre de Nietzsche comme expérience intérieure », Le Portique [En ligne], 21 | 2008, mis en ligne le 05 juin 2010, consulté le 02 août 2014. URL : http://leportique.revues.org/1883

 

« La grève des électeurs : Suivie de Prélude et enrobée de 101 propos inciviques » d’Octave Mirbeau


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Brûlot succinct et sans concessions en faveur de l’abstention. Édité pour la première fois en 1888, sans nul doute impubliable à l’heure actuelle.

Octave Mirbeau y dresse un portrait corrosif et très actuel du bougisme électoral, où l’inaction démocratique se trouve colmatée par l’éternel retour du rappel à l’urne – le suspens du suffrage mobilisant un troupeau particulièrement nigaud : « Les moutons vont à l’abattoir, ils ne se disent rien, eux, et ils n’espèrent rien. Mais, du moins, ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des révolutions pour conquérir ce droit (p. 13). » 

Mirbeau rappelle au quidam l’inanité propre au vote et se pose en éveilleur de consciences et initiateur aux délices de l’abstention, cette arme redoutable pourtant si peu usitée par un corps électoral grégaire. Ne plus voter, se désengager. À la fatalité mécaniste de la transhumance cyclique vers les urnes, s’oppose la volonté de libérer l’individu de l’intériorisation de la domination, du dressage « citoyen ». La parole ne peut être donnée à qui la refuse – anachronique plaidoyer pour l’ataraxie politique ; le détachement des taiseux.

« Verbicide. Du bon usage des cerveaux humains disponibles » de Christian Salmon

Beaucoup ont pu découvrir Christian Salmon à travers son ouvrage Storytelling : la machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, paru en 2007. Pourtant, ce fin observateur de l’actualité politico-médiatique (comme en témoigne encore son récent article dans le Monde sur l’implosion – avant tout communicationnelle – de l’UMP) n’en était pas à son premier essai.

Dans Verbicide, l’auteur revenait alors – sans complaisance – sur la décennie 1995-2005, commentant l’évolution des mœurs médiatiques, pour aboutir in extenso à une exégèse du réel. Car c’est cette narration du (temps) réel à travers différentes transmutations médiatiques qui préoccupe Salmon : ainsi « La réalité est devenue scène, ou plutôt show. La démocratie d’opinion s’efface devant l’usage des temps de cerveaux humains disponibles » (p. 16), selon l’expression aujourd’hui consacrée de Patrick Le Lay, ex-P.-D.G. de TF1, sous-titre à cet ouvrage. Aussi, le pamphlet de Salmon s’inscrit dans le contexte d’une dédifférenciation (au sens de Niklas Luhmann) des différentes sphères de l’existence, la vie se vit à travers le prisme du consumérisme : « Tout ce qui était non marchand et relevait de la vie privée est devenu marchandise » (p. 61).

Terrorisme, téléréalité, culture, communication politique  – dans chacune de ces réalités sociétales, c’est l’anecdote qui dicte le tempo – « Rien n’existe s’il ne prend la forme d’une story » (p. 34). À noter que l’usage sociologique du mot story se présente ici comme forme élémentaire ou dégradée de narration. Aussi, cette « storysation des discours, loin de se limiter aux catégories les plus basses de communication, marketing, publicité et management, se déploie dans toutes les branches du discours (…) » (p. 35).

En politique, l’impact est indéniable : « [Le pouvoir] ne sait plus rien de l’Histoire (History) ni du récit (narrative), sous son regard tout se transforme en anecdote (story) » (p. 28). Salmon ajoute qu’avec la story, nous passons « de l’histoire au temps réel, et de l’individu à l’homme dépeuplé » (p. 39).

L’analyse de la télé-réalité – « internat cathodique », règne de l’anecdotique superfétatoire, s’avère ici implacable. Télé-réalité dont les héros subissent une « déréalisation, une dépressurisation de l’expérience » (p. 45), une expérience de formidable régression. Le sens – emblématique – de cette opération s’avère particulièrement lourd : « se néantiser, effacer en soi l’humain. Cette auto-amputation est sans doute le sacrifice ultime qu’exige notre société. Sacrifier votre expérience et vous aurez un surcroît d’apparence. L’image contre la vie » (p. 46). La vie étant ici la « survie médiatique ». Aussi, la notoriété de « ces stars jetables » a pour exacte contrepartie leur insignifiance : « des ascètes du banal » (p. 51).

Constat (post-benjaminien) implacable aussi, en ce qui concerne la culture. Haine du style. « L’art et la pensée progressivement refoulés par la communication, le divertissement, le spectacle, le tourisme, le prestige et l’audimat. Le ministère du même nom a perdu tout son sens, il n’est plus que l’arbitre et l’argus d’un marché, une sorte de conseiller financier et artistique des choix, choix qui se feront par les lois de l’offre et de la demande, elles-mêmes inféodées à la communication » (p. 81). Le crédo contemporain est le divertissement – et sa « rage festivalière ».

Salve sans pitié, enfin, envers  les « télé-intellectuels » et autres « télé-engagés » piégés dans la mise en récit médiatique – à l’intérieur du monde « enchanté » médiatico-marchand : « la résistance intellectuelle acquiert le caractère d’une farce : elle est efficace uniquement si on invite l’intellectuel à l’émission à laquelle il est censé résister » (p. 62)- reprenant ici les mots de Viktor Pelevine. Véritable engrenage systémique : contester – de manière audible (c.-à-d. médiagénique) – c’est collaborer ; no way out. La « narrarchie », nouveau Léviathan – et sa réalité storyfiée – comme horizon matriciel indépassable.

« Vies & mort d’un dandy : Construction d’un mythe » de Michel Onfray

« Comment un homme si détestable a-t-il pu devenir le personnage conceptuel du dandysme pensé comme éthique de l’élégance et de l’aristocratie, du bon goût et de la singularité ? » Le ton est donné. L’ouvrage se veut une entreprise d’exhumation et de profanation de George Bryan Brummel. Michel Onfray use du contexte-prétexte normand pour une promenade vengeresse, histoire de cracher à pleins poumons sur la tombe d’un poseur-imposteur. Coup de projecteur sur un être momentanément extirpé de sa Contre-histoire, peuplée de personnages d’habitude immergés dans une ère précise : Libertins baroques, Ultras des Lumières etc. De prime abord, l’exercice paraît périlleux. Déjà fortement instrumentalisé par un Daniel Salvatore Schiffer, à qui le livre est dédié (!), confiée aux mains sèches d’Onfray la figure du Dandy risque de perdre de nouvelles plumes d’apparat.

On ne peut d’ailleurs s’empêcher, tout au long de ce pamphlet de voir en Brummel ce Dorian Gray en (im)puissance, voire des parallèles avec le destin funeste d’Oscar Wilde. La déchéance, conséquence au péché d’orgueil. Malheureusement, le poète irlandais n’est pas cité une seule fois. Soit.

Dans cette psychobiographie à charge, Onfray vomit une abjection sans précédent (hormis peut-être à l’encontre de Freud), menant ici à quelques jugements à l’emporte-pièce teintés de ressentiment (si peu nietzschéen). Insistant assez lourdement sur le passé ganymédien du jeune George, giton lascif ; favori du prince de Galles avant d’être « envoyé au caniveau » (p. 20) par le prince devenu roi – pointant ici la monarco-dépendance de Brummel. « Pitoyable, minable, démasqué », le proto-Dandy humain trop humain ne suscite aucune pitié chez le « nietzschéen de gauche ».

« Où sont les grandes victoires de ce conquérant de l’inutile ? » (p. 26) se demande l’auteur, « Quelle conquête d’Egypte, en effet, que ce cérémonial du petit matin ! » (p. 27). Entre les lignes, on perçoit chez le natif d’Argentan une haine du superfétatoire, sortant l’artillerie lourde dans ce procès en préciosité. La sophistication – comme ascèse post-humaine, comme détournement du fonctionnel, comme exercice de poétisation de soi et du monde – ne sera que brièvement évoquée. Aussi, Brummel, répond au crime suprême pour le philosophe hédoniste : un mépris du peuple. « Sa cravate l’oblige à un port de tête altier, en même temps, le prix de cette élégance se paie d’une incapacité à pouvoir franchement tourner la tête (…) L’accessoire qui fait ce dandy incarne ainsi un genre de corsetage de l’être (…) Il ne peut ni ne veut rien savoir du monde qui n’existe que comme un terrain de jeu pour son ironie, sa méchanceté ou son narcissisme. » (p. 35)

La dégénérescence physique et sociale du Dandy en terre caenaise sera méthodiquement décrite. On songe là encore au destin brisé de Wilde à sa sortie de prison, exilé en France, sous le nom de Sébastien Melmoth, à Berneval, près de Dieppe. Descente aux enfers également pour le « dandy de grand chemin » (p. 43) ; Brummel, syphilitique (avec un énième rappel de ses goûts uranistes – véritable fixation ), dont l’âme – à défaut de portrait caché – s’écrit désormais sur son visage.

Quid du personnage conceptuel brummellien, archétype de tout dandy à venir ? Onfray voit en Barbey d’Aurevilly une sorte de Saint Paul du dandysme. Reprenant la bio de Brummel à son compte, Barbey, tout aussi détestable aux yeux de l’auteur, encense la fatuité anglaise de l’esthète dans une hagiographie à consonances stirnériennes : solipsisme, éloge de la vanité, éloge du moi. Un « art de l’artifice » contre la nature : « le dandy nie la bête en lui, il manifeste une terrible et durable obsession à tuer dans son être l’animal exigeant de le conduire. » (p. 70)

Le ressentiment laisse cependant (enfin) place à la théorisation baudelairienne du dandy comme concept davantage affiné. Dans Le Peintre de la vie moderne, le dandy devient l’artiste de soi, profondément anti-bourgeois (le sortant ainsi du purgatoire, aux yeux d’Onfray). Baudelaire lui-même n’incarne pas ce décadent fardé dénoncé jusqu’ici – « cheveu noir et ras, avec une chemise blanche, une large cravate nouée sans soin, une blouse d’ouvrier qui affiche ses options démocratiques d’alors » – lui permettent d’intégrer – on respire – le panthéon onfrayien. L’important chez Baudelaire se trouve dans la méthode existentielle et non dans la garde-robe souligne Onfray : un stoïcisme pour nos temps industriels vs. le stoïcisme de boudoir de Barbey. Un dessein qui ne pourrait plaire davantage au moine noir normand ; on respire à nouveau.

La tirade baudelairienne citée par Onfray mérite par conséquent un regard approfondi : « Dans le trouble de ces époques, quelques hommes déclassés, dégoûtés, désœuvrés, mais tous riches de force native, peuvent concevoir le projet de fonder une espèce nouvelle d’aristocratie, d’autant plus difficile à rompre qu’elle sera basée sur les facultés les plus précieuses, les plus indestructibles, et sur les dons célestes que le travail et l’argent ne peuvent conférer. » (p. 86)

On pourra dès lors davantage s’accorder avec un Onfray – enfin calmé – pour qui le dandy baudelairien « pourrait bien agir aujourd’hui et demain en antidote à la barbarie de notre Europe qui s’effondre comme jadis l’Empire romain. » Et l’on relira Wilde.